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Asie du Sud-Est - Indonésie

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Le gouvernement indonésien s'en prend aux universités radicalisées

Le gouvernement indonésien s'en prend aux universités radicalisées

24/04/2018

Face aux foyers de radicalisation que forment certains campus universitaires, partout en Indonésie, le gouvernement tente de mieux contrôler les activités étudiantes. L’année dernière, une enquête révélait en effet que près de 40 % des étudiants de quinze provinces montraient des tendances radicales. Ainsi Ali Fauzi (photo), ancien terroriste repenti, qui a participé aux attentats de Bali en 2002, confie s'être radicalisé à l'université. Malgré tout, certains enseignants assurent que la situation s’améliore sur leur campus.

Junaida serait devenu extrémiste « accidentellement » alors qu’il étudiait à l’université de Jakarta. Il était curieux des activités secrètes de ses amis, qui avaient rejoint un « club clandestin ». Selon Junaida, ses amis avaient adopté des positions radicales, et il avait rejoint leur groupe en partie par pression, mais aussi parce qu’il voulait en savoir plus sur ce « club ». Selon lui, plusieurs enseignants semblaient eux aussi approuver ces positions. Dès sa première année d’études, en 2016, il avait été surpris de constater que ces tendances radicales étaient largement acceptées sur le campus. Et ceux qui s’y opposaient étaient rapidement considérés comme « infidèles ». En allant à l’université, il s’attendait à découvrir un enseignement insistant sur l’importance du respect de la diversité. Mais la réalité se révélait bien plus sinistre. Junaida affirme que le groupe qu’il avait rejoint lui a demandé de rejeter des éléments clés de l’idéologie nationale indonésienne, la Pancasila, qui défend l’union nationale et la démocratie et reconnaît six religions officielles. « Ils m’ont même demandé de me préparer au jihad. Mais je leur ai dit que je ne voulais tuer personne », explique Junaida. « Sept mois plus tard, j’ai quitté le groupe. »

Endoctrinement à l’université

Son histoire pourrait sembler effrayante d'un point de vue occidental. Pourtant, ce n’est pas si rare en Indonésie, où beaucoup de campus universitaires sont considérés comme des foyers de radicalisation. Certains groupes musulmans s’efforcent certes, en organisant des initiatives comme le jour de Pâques 2018, de montrer que ces tendances ne sont ni les bienvenues, ni populaires parmi les musulmans indonésiens. D’autres groupes indonésiens vont encore plus loin en essayant de construire la paix, en encourageant les enfants à participer à des activités interreligieuses. Mais l’année dernière, une enquête de l’Agence nationale contre le terrorisme (National Counterterrorism Agency) a révélé que près de 40 % des étudiants de quinze provinces indonésiennes montraient des tendances radicales. Cela a poussé au moins une université islamique à interdire le voile intégral, avant de revenir sur cette décision par la suite, sous la pression. Selon l’Agence, les enseignants ne sont pas non plus épargnés par cette tendance.
Parmi les exemples d’endoctrinement à l’université, un des plus récents est celui de Suliono, de Banyuwangi dans l’île de Java. En février, l’étudiant est entré dans une église de Yogyakarta (Java) en brandissant une épée. L’église, située à cinq cents kilomètres de Jakarta, est connue pour son centre éducatif. Suliono aurait forcé l’entrée de l’église Sainte-Lidwina-Bedog durant la messe dominicale. En un quart d’heure, il a blessé plusieurs personnes et détruit des icônes du Christ et de la Vierge Marie, avant d’être abattu par la police. L’évènement fait écho à une autre attaque contre une église dans l’île de Sumatra, à Medan, en août 2016. Un homme était entré dans l’église un dimanche en tenant un couteau… Selon la police, dans le cas de Suliono, l’étudiant aurait été radicalisé sur un campus étudiant de Magelang (Java central).
En réponse à ces évènements, Muhammmad Nasir, le ministre indonésien pour la technologie, la recherche et l’enseignement supérieur, s’est engagé à poursuivre les enseignants et les étudiants impliqués dans des mouvements terroristes ou dans des groupes de radicalisation. Le ministre a demandé aux universités de signaler toute personne suspectée de répandre le radicalisme. « En cas de preuve de leur implication, ils peuvent être renvoyés de l’université », assure-t-il. « Les étudiants radicalisés n’ont rien à faire sur les campus. » Selon lui, son ministère a inauguré un programme destiné à exclure toute tendance extrémiste des universités indonésiennes. Le ministre a également invité les enseignants à promouvoir la tolérance dans leurs échanges avec les étudiants.

Ali, ancien terroriste repenti

Ali Fauzi, ancien terroriste, a participé aux attentats de Bali en 2002, qui ont causé la mort d’au moins 202 personnes. Il assure avoir été radicalisé à l’université par ses enseignants. « J’ai rejoint des groupes radicaux parce que certains enseignants répétaient continuellement combien il était important de se battre contre les infidèles, et même de les tuer », explique l’ancien terroriste, qui était spécialisé dans la fabrication des bombes. « Aujourd’hui, je me vois comme un déchet de la société et comme une personne inutile, parce que tout le monde m’évite et me considère comme un terroriste », confie Ali Fauzi, qui ajoute qu’il a également assemblé des bombes qui ont été utilisées par les terroristes à Mindanao, dans le sud de l’archipel. Malgré la gravité de ses crimes, Ali a reconnu sa culpabilité et s’est repenti. En 2016, il a fondé une fondation pour la paix. Ali soutient que les autorités indonésiennes doivent faire encore bien plus attention à ce qui se passe juste sous leur nez, sur plusieurs campus partout dans le pays.
Nia Kurniati, qui enseigne à l’université islamique de Bandung, à Java, reconnaît qu’elle a déjà fait face à beaucoup d’étudiants extrémistes parmi ses élèves, mais elle ajoute que le nombre d’étudiants radicalisés a chuté récemment. « Aujourd’hui, nous surveillons constamment les activités des étudiants, car ils sont la cible des groupes radicaux. » Les étudiants sont vus comme des proies faciles, car beaucoup d’entre eux manquent d’une éducation religieuse solide. « Nous leur enseignons toujours que l’islam est une religion d’amour, et non de haine », ajoute-t-elle. Zainal Abidin Bagir, enseignant de l’université Gadjah Mada de Yogyakarta – l’une des universités les plus prestigieuses du pays – reconnaît lui aussi que les étudiants des universités publiques sont vus comme les proies les plus faciles. « Mais sur notre campus, de tels groupes représentent une minorité et nous ne les considérons pas comme dangereux. Il faut que nos étudiants fassent preuve d’esprit critique et qu’ils renforcent leur foi chaque fois qu’ils sont confrontés à un tel extrémisme. »
Azumardy Azra, professeur de l’université islamique Syarif Hidayatullah de Jakarta, confie que les médias sociaux sont un moyen utile pour les universités comme pour les radicaux. Il assure que les étudiants radicalisés ont recours aux médias sociaux pour communiquer hors de leurs campus. Il appelle les responsables religieux à faire preuve de tolérance et à servir de modèles : « Nous demandons aux responsables religieux et aux enseignants de former les musulmans à devenir plus tolérants envers les autres religions. » Pour lui, l’éducation religieuse doit être renouvelée, non seulement à l’école et à l’université, mais aussi au sein des familles. « L’éducation religieuse doit aller plus loin que le dogmatisme. Elle doit apporter aux étudiants de vraies références morales. » American Sidney Jones, experte sur la sécurité dans le sud-est asiatique, en particulier sur les mouvements terroristes islamistes indonésiens, explique que le pays peut éradiquer le radicalisme et l’extrémisme en défendant sans cesse la paix, la démocratie et la tolérance.

(Avec Ucanews, Jakarta)

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Photo Konradus Epa / ucanews.com