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Asie du Sud-Est - Indonésie

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Djakarta sous tension à la veille de la manifestation de masse à laquelle appellent les organisations musulmanes radicales

Djakarta sous tension à la veille de la manifestation de masse à laquelle appellent les organisations musulmanes radicales

03/11/2016

Pas moins de 20 000 membres des forces de l’ordre et de l’armée seront déployés demain, vendredi 4 novembre, à Djakarta pour assurer l’encadrement de la manifestation monstre à laquelle appellent plusieurs organisations musulmanes radicales. Avec les élections régionales du 15 février prochain en ligne de mire, ...

... les responsables de ces organisations visent l’actuel gouverneur de Djakarta, un Sino-Indonésien chrétien, et réclament la peine de mort contre lui pour avoir prononcé des propos jugés blasphématoires envers le Coran.

La tension est forte à Djakarta et, si les autorités assurent que la liberté de manifester sera respectée, elles mettent en garde contre tout débordement violent auquel pourraient se livrer les manifestants. « Le gouvernement garantit l’exercice de la liberté d’expression mais il donne aussi la priorité au maintien de l’ordre public », a déclaré le 31 octobre le président Joko Widodo. « J’ai ordonné aux forces de sécurité de remplir leur devoir de manière professionnelle au cas où quiconque serait tenté de semer l’anarchie », a ajouté le président de la République, tandis que des officiels faisaient savoir que les forces de l’ordre seront armées ce vendredi dans les rues de la capitale.

Un gouverneur doublement « handicapé » : chrétien et d’origine chinoise

La manifestation du 4 novembre vise Basuki Tjahaja Purnama, plus communément appelé ‘Ahok’, l’actuel gouverneur du Grand Djakarta, la capitale du pays qui compte près d’une dizaine de millions d’habitants. Basuki ‘Ahok’ Purnama présente la double particularité d’être chrétien (de confession protestante) et d’appartenir à la minorité d’origine chinoise, deux caractéristiques qui constituent a priori un handicap dans un pays très majoritairement musulman où l’hostilité envers les Sino-Indonésiens peut se montrer virulente. Ce double « handicap » ne l’avait cependant pas empêché d’être élu en 2014 gouverneur de Djakarta, un poste qui sert souvent de tremplin vers des responsabilités nationales (le président Joko Widodo est lui-même un ancien gouverneur de Djakarta). Ahok était alors le premier chrétien et le premier Indonésien d’origine chinoise à accéder à ce poste, une performance qu’il compte bien transformer en se représentant devant les électeurs lors des élections du 15 février 2017.

L’hostilité que lui témoignent les organisations musulmanes radicales est motivée par un discours que le gouverneur a tenu le 27 septembre dernier. En visite à Kepulauan Seribu, un district d’une centaine d’îles situées au large de Djakarta (connu en anglais sous le nom de Thousand Islands Regency), Basuki ‘Ahok’ Purnama a cité le verset du Coran suivant : « Ô les croyants ! Ne prenez pas pour amis les juifs et les chrétiens ; ils sont les amis les uns des autres. Et celui d’entre vous qui les prend pour amis devient un des leurs. Allah ne guide certes pas les gens injustes », pour demander ensuite aux électeurs musulmans de ne pas se laisser influencer par ce verset du Coran en s’interdisant de voter pour un non-musulman lors des prochaines élections.

La peine de mort réclamée pour « blasphème »

Immédiatement après ce discours, le Front des défenseurs de l’islam (Front Pembela Islam - FPI), une organisation radicale connue pour ses manifestations violentes et ses attaques contre les minorités, a estimé que le gouverneur avait blasphémé en diffamant le Coran. Le 14 octobre, à l’issue de la prière du vendredi, 10 000 de ses partisans ont manifesté devant la mosquée Istiqlal, au centre de Djakarta, pour demander la peine de mort à l’encontre de Basuki ‘Ahok’ Purnama. Quatre jours auparavant, le Conseil indonésien des oulémas d’Indonésie (Majelis Ulama Indonesia - MUI), instance au statut semi-officiel, avait publié un décret assurant que le gouverneur avait « blasphémé ».

Sentant la polémique monter, le gouverneur de Djakarta avait pourtant pris les devants et présenté ses excuses avant même que la décision du MUI ne soit rendue publique. « Je tiens à présenter mes excuses aux musulmans et à toutes les personnes qui se sont senti offensées. Je n’ai jamais eu l’intention d’insulter l’islam ou le Coran », déclarait-il, selon le Jakarta Post du 10 octobre dernier.

Des électeurs musulmans peu convaincus

Les réactions face à cette polémique et aux risques de dérapage violent qu’elle contient ont été nombreuses. Dès le 6 octobre, Lukman Hakim Saifuddin, ministre des Affaires religieuses, déclarait à la presse que « le seul critère » de discernement au moment de glisser son bulletin de vote dans l’urne devait être « la compétence des candidats, et non leur religion ou leur race ». « Les électeurs doivent établir leurs priorités en se fondant sur les programmes des candidats et en voyant ce qui est vraiment nécessaire dans leurs régions pour régler les problèmes qui s’y posent », précisait-il.

A l’approche du 4 novembre, la tension allant crescendo, le Nahdlatul Ulama, principale organisation musulmane de masse du pays, a dissuadé ses membres de prendre part à la manifestation. « Nous vivons dans une nation démocratique. Quiconque a le droit de manifester, mais cela doit être fait dans le calme », a déclaré son président, Said Aqil Siradj. L’autre grande organisation musulmane de masse, la Muhammadiyah, a fait de même, tout en précisant qu’elle n’interdisait pas formellement à ses membres de manifester le 4 novembre.

Du côté de l’Eglise catholique, les appels au calme sont également de mise. « Nous espérons que des violences n’éclateront pas. La violence peut facilement se répandre comme une trainée de poudre, particulièrement quand elle comporte des connotations raciales et religieuses », note le P. Yohanes Rasul Edy Purwanto, secrétaire exécutif de la Conférence épiscopale. Le prêtre annonce aussi que les évêques publieront une Lettre pastorale au sujet des élections, à l’issue de leur assemblée plénière de novembre. « En tant qu’entité nationale, la Conférence ne peut pas rester silencieuse », précise-t-il.

Pour la presse indonésienne et les analystes locaux, la querelle qui est faite au gouverneur de Djakarta, qui pourrait déboucher sur sa mise en examen si la plainte déposée contre lui par le FPI suit son cours, n’est pas une nouveauté. Lors de son élection en 2012 comme vice-gouverneur puis en 2014 comme gouverneur, Basuki ‘Ahok’ Purnama avait été attaqué par les musulmans radicaux sur sa non-appartenance à l’islam et ses ascendances chinoises. Cela n’avait toutefois pas empêché son élection, lui qui avait fait campagne sur la lutte contre la corruption et la bureaucratie ainsi que sur la résolution des problèmes concrets de la mégalopole (embouteillage, pollution, enlèvement des ordures ménagères). Selon Nona Evita, chercheuse au Populi Center à Djakarta, « les électeurs de Djakarta ne se prononcent pas en fonction des questions liées au SARA [acronyme désignant les questions liées à l'appartenance ethnique, raciale et religieuse]. Les sondages le montrent. La plupart des musulmans sondés disent qu’ils voteront pour le ticket Ahok-Djarot [le colistier de Basuki ‘Ahok’ Purnama] ».

Des propos que confirme Ali Munhanif, chercheur au Centre pour l’étude de l’islam et de la société (PPIM). « Jouer la ‘carte SARA’ ne fera pas bouger les électeurs. Cela fait un certain temps que des personnalités très en vue essayent de tirer partie des questions ‘SARA’ pour abattre Ahok, mais les violences sectaires, liées à la religion, ne se traduisent pas dans les urnes. Les manœuvres visant à instrumentaliser la religion ne donnent pas vraiment les résultats escomptés par leurs inspirateurs. Le fait est que de nombreux musulmans continuent de vouloir voter pour Ahok », explique le chercheur.

Selon les chiffres gouvernementaux, l’Indonésie est le premier pays musulman au monde, avec 200 millions de fidèles, qui représente 85 % de la population indonésienne. C’est une république démocratique dont la Constitution garantit la liberté religieuse. La minorité chrétienne représente près de 10 % de la population.

(eda/ra)