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Asie du Sud-Est - Indonésie

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A l’approche du scrutin présidentiel, la campagne électorale se tend

A l’approche du scrutin présidentiel, la campagne électorale se tend

07/07/2014

Mercredi 9 juillet, 187 millions d’électeurs sont appelés à choisir leur président. A l’approche de ce scrutin, le troisième du genre depuis la chute du président Suharto en 1998 et la démocratisation du régime, la tension monte et l’argument religieux est un argument de choix ...

... dans une campagne où tous les coups semblent permis.

Deux candidats sont en présence (1) et, le président sortant ne pouvant briguer un troisième mandat, deux hommes très différents sollicitent les suffrages des électeurs : l’actuel gouverneur de Djakarta, Joko Widodo, 53 ans, surnommé Jokowi, et l’ancien général Prabowo Subianto, 62 ans, ancien chef des forces spéciales de l'armée. Chacun se présente sur un ticket président-vice-président, Widodo faisant équipe avec Jusuf Kalla, et Prabowo étant associé à Hatta Rajasa.

Sur les réseaux sociaux, des messages ont circulé présentant Widodo comme un chrétien d’origine chinoise, d’autres dénonçant ses accointances passées avec les communistes. S’il semble que la majorité de ce type d’attaques a visé Widodo, d’autres messages, sur Twitter et YouTube, ont colporté l’idée que Prabowo était un psychopathe et une personnalité violente.

Si la plupart de ces affirmations ont été démenties par les intéressés et leurs équipes de campagne, il apparaît qu’elles ont un impact sur l’opinion publique. Interrogé par l’AFP, Endy Bayuni, rédacteur en chef au Jakarta Post, déplore ainsi le fait que « le résultat du scrutin ne sera sans doute pas décidé par un choix informé des électeurs car ces campagnes de diffamation ont un impact très réel sur les électeurs ».

Il y a quelques mois encore, Widodo était crédité par les instituts de sondage d’une très confortable avance sur son concurrent Prabowo : près de 30 % d’opinions favorables en plus. Mais cette avancée a fondu et elle n’est plus aujourd’hui que de quelques points de pourcentage. Etant donné la marge d’erreur de ce type d’études, l’issue du scrutin du 9 juillet est très incertaine. Mais ce qui est moins incertain est l’impact des rumeurs semées sur les réseaux sociaux : une étude d’Indikator Politik Indonesia montre que, sur 3 000 personnes interrogées, 17 % ont entendu parler de la rumeur selon laquelle Widodo aurait des origines chinoises et serait chrétien, et plus d’un tiers de ces 17 % déclarent penser que ces rumeurs sont vraies.

Face à l’équipe de campagne de Prabowo, très organisée et richement dotée, l’équipe de campagne de Widodo, moins riche, a contre-attaqué en mettant en avant le bilan très défavorable de Prabowo dans le domaine des droits de l’homme, ne mettant pas tant en avant ses responsabilités lors de l'occupation du Timor-Oriental que les enlèvements et tortures de manifestants pro-démocratie lors de la chute de Suharto en 1998 (le général Prabowo avait alors ordonné ces enlèvements, suivis d’actes de torture). En dépit du fait que ce sont là des faits avérés, l’étude d’Indikator Politik Indonesia montre que le rappel de ce passé n’a eu que peu d’impact sur la popularité du candidat Prabowo. Pour couper court aux rumeurs, Widodo, musulman originaire de Solo, à Java-Centre, s'est astreint, ce 7 juillet, à faire ostensiblement le 'petit pèlerinage' (oumra) à La Mecque.

Ce n’est pas la première fois que l’entourage de Prabowo recoure à des rumeurs visant à disqualifier son adversaire en le désignant comme un chrétien. Dans les dernières années du régime Suharto, alors que Prabowo, longtemps marié à l’une des filles de Suharto, était chargé de courtiser les groupes musulmans conservateurs, des rassemblements furent organisés et des brochures distribuées pour affirmer que la crise financière de 1997-98 faisait partie d’un complot antimusulman orchestré par des intérêts chrétiens, sionistes et chinois ; l’adversaire d’alors de Prabowo était le chef de l’armée, Moerdani, un catholique, et Prabowo était dépeint comme la victime malheureuse d’un complot chrétien ourdi par Moerdani.

Plus de quinze ans plus tard, ce sont à peu près les mêmes schémas qui sont ressortis à l’encontre de Widodo, présenté comme un chrétien d’origine chinoise. C’est notamment un tabloïd récemment apparu, Obor Rakyat (‘La torche du peuple’), qui s’est fait le porte-voix de la propagande pro-Prabowo ; distribué dans les mosquées, les salles de prière et les madrasa de Java, il peut contribuer à faire la différence auprès de l’électorat musulman.

Si Widodo a vigoureusement démenti ces rumeurs et affirmé être le tenant d’un islam porteur de paix (2), le seul fait que ces rumeurs continuent de circuler et d’être utilisées inquiète les membres des minorités religieuses.

De plus, si l’un et l’autre candidat affirment qu’ils défendront la liberté religieuse, le manifeste politique du candidat Prabowo soulève de fortes appréhensions. En effet, si Gerindra, le parti politique formé par Prabowo pour soutenir sa candidature, stipule que « l’Etat est le garant de la liberté de religion », il ajoute que le gouvernement « a l’obligation politique et sociale de veiller à la manière dont cette liberté est mise en pratique » ; il est précisé que les institutions de l’Etat ont l’obligation de « s’assurer de la pureté des religions officiellement reconnues » de manière « à les préserver de toute hérésie ou blasphème ».

Une telle formulation ne manque pas d’inquiéter en Indonésie, où des minorités religieuses, telles les chiites et les ahmadis, font l’objet de persécutions ouvertes, et où d’autres, telles les chrétiens (qui, catholiques et protestants réunis, rassemblent entre 7 et 10 % de la population du pays), font face à des situations de discrimination plus ou moins ouverte. Du côté catholique, le jésuite et professeur d’université Franz Magnis-Suseno s’est inquiété d’une « intrusion » de la sphère étatique dans un domaine qui est propre à chaque religion et qui menace la liberté de culte. Le Rév. Andreas Yewangoe, président de l’Union des Eglises (chrétiennes) d’Indonésie (Persatuan Gereja Indonesia, PGI), s’est alarmé, affirmant qu’il n’était « pas du devoir de l’Etat de vérifier la ‘pureté’ d’une religion ».

A l’approche des élections, les évêques catholiques ont, il y a quelques semaines, appelé les fidèles à porter leur choix sur les candidats qui « ont le désir de servir les autres plutôt que de se servir eux-mêmes », en gardant à l’esprit l’importance de préserver les principes de la démocratie et de promouvoir un esprit de tolérance.

(eda/ra)

Notes

(1) Aux termes de la loi électorale (de 2008), seuls les partis ou coalitions de partis qui contrôlent au moins 20 % des sièges à la Chambre basse du Parlement (DPR) ou qui ont remporté 25 % des suffrages lors des élections parlementaires (du 9 avril 2014) sont en mesure de désigner un candidat pour l’élection présidentielle. La loi a fait l’objet d’un recours devant la Cour constitutionnelle, mais celle-ci a statué, en janvier 2014, que ces dispositions s’appliqueraient pour la présidentielle de ce 9 juillet.
Etant donné qu’aucun parti n’a atteint le seuil des 20 % en avril dernier, deux coalitions ont été formées : l’une soutenant le ticket Prabowo/Hatta, avec Gerindra (Parti du mouvement de la grande Indonésie), le PPP, le PKS, le Golkar, le PAN et le Parti démocrate ; l’autre soutenant le ticket Jokowi/Kalla, avec le PDI-P, le PKB, les NasDem et Hanura.
(2) Le 25 mai 2014, Widodo a déclaré : « Moi, Jokowi, j’appartiens à l’islam rahmatan lil alamin, l’islam porteur de paix et de non de haine. L’islam qui vit en héritier de la République indonésienne et travaille à maintenir fermement sa Constitution de 1945. Bhinneka tunggal ika [‘Unité dans la diversité’, la devise nationale] est la miséricorde de Dieu. » Il a également déclaré qu’il n’appartenait pas aux groupuscules se revendiquant d’un islam ayant pour but de fonder une nation islamique, ni à ceux qui se réclament d’un islam mais se plaisent à répandre la terreur et la haine.