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Asie du Sud-Est - Indonésie

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POUR APPROFONDIR - Courtiser le ‘vote musulman’ à l'approche des élections présidentielles

POUR APPROFONDIR - Courtiser le ‘vote musulman’ à l'approche des élections présidentielles

20/06/2014 - par Chris Chaplin *

Trois mois après les élections législatives du 9 avril dernier, les électeurs indonésiens sont à nouveau appelés aux urnes. Le 9 juillet se tiendra l’élection présidentielle, la troisième du genre dans l’histoire de la jeune démocratie indonésienne. Le président sortant, Susilo Bambang ...

... Yudhoyono, ne pouvant briguer un troisième mandat, les électeurs choisiront entre deux « tickets », à savoir celui formé par l’ancien général Prabowo Subianto et Hatta Rajasa (comme président et vice-président) et celui formé par l’actuel gouverneur de Djakarta, Joko Widodo, et Jusuf Kalla.

Dans un pays où les chrétiens représentent environ 10 % de la population, les évêques catholiques ont récemment appelé les fidèles à porter leur choix sur les candidats qui « ont le désir de servir les autres plutôt que de se servir eux-mêmes », en gardant à l’esprit l’importance de préserver les principes de la démocratie et de promouvoir un esprit de tolérance.

Le 18 juin dernier, le P. Benny Suseyto, secrétaire de la Commission pour le dialogue interreligieux de la Conférence épiscopale indonésienne, s’est montré plus précis. Selon lui, les chrétiens « penchent » nettement pour Joko Widodo. « Jokowi défend les droits de l’homme et les libertés ; il a pris position en faveur du droit des minorités et contre l’intolérance religieuse ; il appelle à lutter contre la corruption. Sa candidature est celle d’une Indonésie pluraliste et démocratique. Il parle de paix, d’harmonie, de justice et de bien commun. Il est bien perçu par les chrétiens », résume-t-il.

Prabowo Subianto représente pour sa part l’establishment ancien. « Il a su récemment trouver le soutien des partis islamiques ainsi que des groupes islamiques radicaux, tels le Front des défenseurs de l’islam », poursuit le prêtre, qui estime que l’élection du 9 juillet va notamment se jouer en fonction des choix que feront les nouvelles générations, porteuses d’aspiration au changement et à une certaine évolution culturelle.

Le prêtre catholique souligne que, sur les quelque 170 millions d’électeurs indonésiens, environ 25 millions sont de nouveaux électeurs. « La jeunesse indonésienne ne se reconnaît pas dans le vieil establishment en place et appelle de ses vœux un renouvellement de la classe politique ; les jeunes soutiennent largement un candidat comme Widodo, qui est un homme neuf en politique », explique le P. Susetyo.

Dans ce contexte, où la minorité chrétienne voudrait que l’Etat de droit soit mieux défendu et que cesse l’impunité dont jouissent les groupes musulmans radicaux, les alliances passées par le candidat Prabowo avec les partis islamiques et certaines formations extrémistes inquiètent. Dans l’article ci-dessous, publié sous le titre « Defending the Faith » sur le site The New Mandala le 12 juin 2014, le chercher Chris Chaplin présente et décrypte les enjeux que représentent ces alliances. La traduction est de la Rédaction d’Eglises d’Asie.


A l’approche du scrutin présidentiel du 9 juillet, la campagne électorale gagne en intensité et les deux prétendants les plus sérieux à la fonction présidentielle, Joko Widodo (surnommé Jokowi) et Prabowo Subianto, courtisent tout un éventail de responsables nationaux, locaux et religieux. On peut toutefois constater que c’est Prabowo, qui se présente comme le candidat musulman, qui se montre le plus assidu pour se montrer proche des groupes conservateurs islamiques.

Cela comprend des groupes politiques islamiques ayant pignon sur rue, mais aussi des groupes connus pour les attaques qu’ils n’hésitent pas à lancer contre les minorités religieuses – tels que le FPI (Front Pembela Islam - Front des défenseurs de l’islam) ou le FUI (Forum Umat Islam - Forum de l’oumma et de l’islam, FUI) – ainsi que des médias ayant des liens dans le milieu des extrémistes religieux. Dans l’ensemble, ces groupes soutiennent Prabowo comme « le » candidat islamique, apte à défendre les musulmans contre les influences contraires à l’islam. Leur penchant pour l’action violente pose évidemment question quant au respect du pluralisme religieux, dans l’hypothèse où Prabowo remporte l’élection présidentielle.

Au cours de ces sept dernières années, le niveau de violence exercé par ces milices et autres groupes extrémistes contre les communautés chrétiennes, ahmadis et chiites n’a cessé d’augmenter. L’engagement de Prabowo aux côtés des groupes conservateurs religieux fait donc planer un doute quant à son désir de faire cesser ces violences au cas où il soit élu. Au contraire, la manière avec laquelle son équipe de campagne a courtisé le FPI et les commentaires des membres de sa coalition quant à la manière dont ils allaient « s’occuper » des ahmadis et des chiites, indiquent qu’une présidence Prabowo serait plutôt synonyme d’une augmentation des violences entre les groupes religieux.

Une telle victoire pourrait aussi donner aux religieux conservateurs une plus grande influence quant aux critères permettant de définir les comportements religieux considérés comme « déviants » et quant aux méthodes à employer pour combattre ces derniers.

Un lobby islamique

Le fait que la candidature du ticket Prabowo - Hatta soit présentée comme le ticket « islamique » est notamment dû au soutien apporté à ce ticket par une coalition bien définie de partis politiques. Les deux hommes ont en effet reçu l’appui officiel de la majorité des différents partis islamiques légitimes, y compris le Partai Pembangunan Persatuan (Parti du développement uni, PPP), le Partai Amanat Nasional (Parti du mandat national, PAN) et le Partai Keadilan Sejahtera (Parti de la justice et de la prospérité, PKS). Ces trois partis ont réuni un total de 20,91% des voix aux élections législatives en d’avril 2014 et le PKS, qui a réuni 6,79 % des voix, revêt une importance particulière compte tenu de son vaste réseau de cadres politiques et d’écoles à travers le pays.

L’ancien général Prabowo a aussi su se gagner le soutien de plusieurs « intellectuels » musulmans, jusque et y compris au sein de la Nahdlatul Ulama (la plus importante organisation musulmane de masse du pays). Au grand dam des défenseurs des droits de l’homme, il a également reçu le soutien d’Amien Rais, cette figure centrale de la Muhammadiyah et de l’ère de la Reformasi.

Ces différents soutiens, qui tous condamnent la violence religieuse, donnent une impulsion importante à sa campagne en raison du vaste réseau de mosquées, prédicateurs, médias et cadres qu’ils apportent à Prabowo – des relais qui pourraient se révéler décisifs pour le scrutin à venir.

Les liens de Prabowo avec les organisations islamiques ont toutefois pris une tournure qui ne laisse pas d’inquiéter.

Le FPI, tristement célèbre pour ses actions « contre le vice » et dirigées contre les ahmadis, a récemment explicité les conditions qu’il posait au soutien qu’il apporte à la campagne de Prabowo. L’équipe de campagne de Prabowo courtise ouvertement le FPI et, fin mai, a dépêché à plusieurs reprises le colistier de Prabowo, Hatta Rajasa, à différents services religieux auxquels assistaient des membres importants du groupe.

De son côté, le FPI a déclaré qu’il soutiendrait le duo pour autant que celui-ci promettait de déclarer hors-la-loi les ahmadis et qu’il dissoudrait l’unité Densus 88 des forces de police anti-terroriste, laquelle, estime le FPI, viserait spécifiquement la communauté musulmane.

Le FUI, un groupe réunissant diverses formations islamistes qui se sont distinguées lors de différentes manifestations anti-ahmadis et antichrétiennes, a également apporté son soutien au ticket Prabowo - Hatta. Le site internet Islam Suara (‘La voix islamique’), porte-parole du FUI, a promu dans une série d’articles la candidature de Prabowo, l’un d’eux affirmant que ce dernier représente la communauté musulmane indonésienne. Le site a aussi accusé Jokowi et son parti d’être « corrompus » et dénués de ligne politique claire.

A ces soutiens s’ajoutent d’autres, comme ceux de plusieurs prédicateurs « salafistes - wahhabites » de Yogyakarta, dont le jeune Abduh Tuasikal, fort populaire parmi les étudiants indonésiens, qui ont renoncé à leur volonté de ne pas s’engager dans le processus démocratique (jusqu’alors considéré contraire aux principes islamiques) et qui se sont explicitement ralliés à Prabowo.

L’ancien général a également reçu le soutien de plusieurs médias islamiques ayant des liens avec les tenants les plus extrémistes de la pensée islamique. Le plus souvent, ces médias dépeignent la scène politique indonésienne comme une bataille entre les groupes musulmans et les groupes antimusulmans (en particulier les forces chrétiennes, occidentales et capitalistes). Il s’agit notamment de Suara Hidayatullah (‘La voix Hidayatullah’) et Voice of al Islam (VOA).

Selon les analystes d’International Crisis Group, VOA a été fondée par un ex- militant qui a suivi un entraînement militaire à Mindanao, aux Philippines, aux côtés de membres de Darul Islam. Suara Hidayatullah, quant à lui, est un média (imprimé et en ligne) à l’usage d’un réseau de 127 écoles coraniques connues pour avoir abrité des membres de la Jemaah Islamiyah.

Prabowo, le « défenseur » des intérêts des musulmans conservateurs

Peu de doutes subsistent quant au fait que ces alliances ont plus à voir avec un certain pragmatisme politique qu’avec une piété retrouvée du candidat Prabowo. En effet, son équipe de campagne a de la même manière tendu la main à plusieurs organisations paramilitaires nationalistes et ethniques telles que les Pemuda Pancasila (‘La Jeunesse du Pancasila’) ou le Forum Batawi Rempung (‘La Fraternité Betawi’ - FBR).

Mais il demeure qu’en allant chercher des alliances avec les religieux conservateurs, l’ancien général a clairement laissé entendre qu’il s’occuperait des questions liées à la « déviance » en matière de religion.

Taufik Ridho, le secrétaire général du PKS, a ainsi déclaré que le candidat Prabowo saurait trouver des réponses au problème posé par les communautés chiites et ahmadis – deux communautés fréquemment prises pour cible et victimes d’attaques physiques – si celles-ci persistaient à menacer la « nation ».

Pareillement, H. Fadli Zon, chef adjoint du Partai Gerakan Indonésie Raya (ou Gerindra - Parti du mouvement pour une Grande Indonésie), la formation de Prabowo, a accordé une interview exclusive à Suara Islam pour qualifier son parti de parti « nationaliste et religieux », laissant entendre que des mouvements comme celui des ahmadis devaient être la préoccupation de tout gouvernement digne de ce nom.

Les publications et officines les plus extrêmes se donnent aussi beaucoup de mal pour présenter Prabowo comme étant « le » défenseur des musulmans indonésiens, tout en essayant de discréditer son adversaire dès lors qu’il se présente comme un bon musulman. En n’hésitant pas à recourir à une rhétorique antichrétienne et, à l’occasion, antichinoise, ils n’ont de cesse qu’établir un lien entre Jokowi et une supposée campagne menée par les chrétiens visant à « dé-islamiser » l’Indonésie.

Sur ce point, VOA s’est montré le média le plus en pointe, faisant valoir que la décision de Jokowi de choisir Jusuf Kalla comme colistier était liée à des luttes intestines avec des chrétiens au sein du Partai Demokrasi Indonesia-Perjuangan (Parti démocratique indonésien de lutte, PDI-P), la formation de Jokowi

Ce n’est pas la première fois que Prabowo se voit soutenu par des réseaux conservateurs. On peut observer qu’une partie de la rhétorique utilisée par VOA fait écho à la littérature conspirationniste des années 1996 - 1998. Il est de notoriété publique que, durant les dernières années du régime de l’« Ordre Nouveau » de Suharto, Prabowo était largement lié à la politique visant à courtiser les groupes de conservateurs musulmans, lesquels ont joué un rôle essentiel dans la dénonciation de l’opposition anti-Suharto. Avec son approbation tacite, ces derniers ont tenu des rassemblements et distribué des brochures prétendant que la crise financière faisait partie d’un complot antimusulman orchestré par des intérêts chrétiens, sionistes et chinois. VOA, en dépeignant Prabowo comme la victime malheureuse du complot chrétien ourdi par Moerdani, recoure aujourd’hui aux mêmes procédés en vue de faire élire son candidat aux prochaines présidentielles.

Montée des violences religieuses et politiques

Pour parvenir à ses fins et être élu, Prabowo, qui peut-être souhaite seulement « faire de la politique » et répond du bout des lèvres aux exigences de ces groupes, mise néanmoins sans scrupules sur les divisions entre communautés religieuses et l’intolérance croissante.

Dans ce contexte, on peut comprendre que l’Union des Eglises d’Indonésie (Persatuan Gereja Indonesia, PGI), qui réunit différentes Eglises protestantes, ait exprimé ses préoccupations à l’endroit de la politique prônée par Gerindra en matière de religion, alors que l’Institut Wahid, un think tank musulman prônant la tolérance religieuse, condamne lui aussi les prises de position de Gerindra.

En réponse, Prabowo a tenté d’endiguer les craintes en réaffirmant son attachement à la tolérance religieuse et en modifiant le manifeste de son parti en conséquence, sans que les groupes politiques conservateurs ne lui retirent pour autant leur soutien. On peut se demander s’il s’agit bel et bien pour lui de faire machine arrière, ou s’il s’agit simplement d’une manœuvre symbolique pour apaiser les critiques qui montent à son encontre.

Malheureusement, les manœuvres politiques de Prabowo ne sont pas sans précédent. Elles se fondent sur un schéma établi d’interactions entre les organes du gouvernement et les membres de milices qui n’hésitent jamais à agir en-dehors du cadre de la loi. Plusieurs groupes, tel que le FPI et le FUI, alliés à des politiciens locaux, sont déjà traités comme ayant une certaine légitimité, leur permettant d’agir impunément.

On peut ainsi noter la survenue d’événements tragiques, tel celui qui a vu des militants extrémistes attaquer une communauté catholique à Yogyakarta le 29 mai dernier. Les assaillants, membres du Front Jihad Islam (Front du djihad islamique, FJI), soi-disant composé d’activistes agissant « contre le vice », ont, depuis leur création en 2011, pris part à des actes de violence contre plusieurs églises et personnalités impliquées dans le dialogue interreligieux. Néanmoins, ils continuent de collaborer ouvertement et sans difficulté avec les responsables, au niveau régional, de l’organisation semi-gouvernementale du Majelis Ulama Indonesia (Conseil des oulémas indonésiens, MUI) qui, à la demande du FJI, ont décrété les chiites de la région comme étant des musulmans « déviants ».

Avec le soutien d’un candidat qui pourrait devenir le prochain président du pays, le sentiment de légitimité de ces milices ne peut aller qu’en augmentant. Même si Gerindra a très justement condamné la récente attaque, on dénombre de nombreux cas similaires impliquant des militants du FPI et du FUI faisant usage du soutien tacite des autorités locales ou des organisations semi-gouvernementales pour mener leur actions, souvent en toute impunité.

Qualifier ces groupes d’organisations islamiques légitimes plutôt que de fauteurs de trouble à l’ordre public est une politique dangereuse qui, à l’avenir, devrait être dénoncée. Le gouvernement actuellement en place a fait bien peu pour endiguer ces violences et le problème s’aggrave en raison de l’absence d’initiative sérieuse à ouvrir le dialogue interreligieux.

Alors qu’aucun des candidats en lice n’a donné d’indications claires sur la politique qui sera la sienne au moment de résoudre cet épineux problème, Prabowo est le seul à frayer ouvertement avec ces milices autoproclamées gardiennes de la vertu et adversaires du vice.

En effet, en recevant le soutien du FPI et de différents médias islamiques conservateurs, l’élection de Prabowo est susceptible d’accentuer davantage les divisions entre communautés religieuses. Miser sur les peurs de voir le pays être « christianisé » et donner la préférence aux musulmans extrémistes plutôt qu’aux modérés ne peut que miner davantage des relations interreligieuses déjà tendues par ailleurs.

Notes

* Chris Chaplin est doctorant à l’Université de Cambridge où il mène des recherches sur la dynamique du mouvement salafiste lors des années post-Suharto dans la province de Yogyakarta.