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Asie du Sud-Est - Indonésie

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Du recours au paranormal en politique : quand des candidats font appel aux services des dukun

Du recours au paranormal en politique : quand des candidats font appel aux services des dukun

01/04/2014

En Indonésie, les candidats à la députation – les élections législatives ont lieu le 9 avril prochain – sont nombreux à faire appel aux services d’un « dukun », thaumaturge doté de pouvoirs surnaturels. En suivant les rites prescrits par ces guérisseurs, très présents dans la vie quotidienne des Indonésiens, ...

... ils escomptent garantir ou, à tout le moins, faciliter leur élection au Parlement. Une opération qui, à défaut de rapporter gros, peut coûter cher (1).

Miftahul Jannah est candidate du Parti démocrate pour Ngawi, circonscription située au cœur de la province de Java-Est. Le 12 mars dernier, accompagnée de son mari, elle s’est immergée pour méditer au milieu de la rivière sacrée de Tempuk Alas Kedongo, au cœur d’une jungle de teck à Ngawi, afin d’atteindre son objectif, être élue au Parlement (2).

Jeune candidate à la députation, elle n’est pas la seule à agir ainsi. En Indonésie, des centaines d’aspirants députés accomplissent des rites sur des montagnes, dans des rivières, sur des plages et dans des grottes sacrées – parfois dangereuses – en suivant un rituel défini pour eux par un « dukun », une personne dotée de pouvoirs surnaturels (3).

De telles méthodes ont un coût. Selon Ki Joko Bodo, le plus célèbre dukun d’Indonésie, il faut compter entre un et dix milliards de roupies (de 64 000 à 640 000 euros), en fonction du candidat, pour un siège au Parlement national. Pour briguer la présidence du pays, l’addition peut grimper jusqu’à près de quatre millions d’euros.

Sur ce « marché » d’un genre un peu particulier, de nouveaux acteurs tentent de se faire une place. Desembriar Rosyady est un nouveau venu dans le business du paranormal et il a mis au point une stratégie inédite. Il garantit 100 % de succès à ceux qui font appel à lui ; le coût de la prestation varie mais pourrait aller jusqu’à 75 millions d’euros pour la course à la présidentielle (les prochaines présidentielles auront lieu le 9 juillet 2014 et ce sont les troisièmes à être disputées en Indonésie au suffrage universel direct). L’argent est conservé par un notaire et ne sera remis au dukun que si le candidat est élu.

Quelles sont donc les raisons qui, de nos jours, poussent les candidats à se tourner vers des moyens « non rationnels » pour assouvir leurs ambitions politiques ? La réponse se trouve peut-être dans deux compréhensions très différentes du concept de pouvoir : le politologue Benedict Anderson, dans son classique publié en 1972, The Idea of Power in Javanese Culture, a bien explicité les différences entre l’acception rationnelle occidentale de la notion de pouvoir et celle qui a cours dans la culture javanaise. Dans son acception européenne moderne, le pouvoir recouvre une réalité abstraite, dont les sources sont hétérogènes, qui n’est pas thésaurisable par héritage et enfin qui est moralement ambiguë. Pour les Javanais, le pouvoir est concret, issu d’une source unique, constant dans sa quantité et ne pose pas la question de la légitimité. Le pouvoir, dans la culture javanaise, peut se trouver dans des objets sacrés comme un keris (une dague), un akik (une pierre précieuse), ou bien encore des amulettes. Dans ce cadre, les candidats à la députation observent des rituels à même de leur permettre d’absorber le pouvoir, au sens de « puissance », qui réside en certains lieux sacrés, et ainsi d’augmenter le pouvoir qui est en eux.

« Il est intéressant, fait remarquer Bayu Bardias, de noter que la relation entre l’homme politique et le paranormal relève en fait de l’économie politique. Un de mes anciens étudiants, Muhammad Sahlan, a mené des recherches sur cette relation entre le dukun et l’homme politique, et en a conclu que cette relation est de fait plutôt rationnelle et mutuellement bénéfique. Il a mené ses recherches dans le district de Banyuwangi, à Java-Est, haut lieu sacré en Indonésie, où les dukun sont titulaires de certains privilèges au sein de la société. Le dukun a besoin du soutien financier du candidat, ce qui se traduit par la pratique de plusieurs formes de rituels. De même, le candidat a besoin du dukun comme pourvoyeur de pouvoir pour gagner des soutiens, en particulier auprès des électeurs, très nombreux, qui croient au pouvoir du dukun. En période électorale, ces échanges entre candidats et dukun sont particulièrement nombreux, en particulier dans les zones difficiles à atteindre par les appareils des partis. Tout ceci est finalement plutôt rationnel. »

Notes

Les notes sont de la Rédaction d’Eglises d’Asie :
(1) Le présent article est paru le 25 mars 2014 sur le site
The New Mandala. Son auteur, Bayu Bardias, est chercheur en sciences politiques et enseigne à l’Université Gadjah Mada de Yogyakarta. Il est doctorant de l’Australian National University, sa thèse portant sur le rôle de la monarchie et de l’aristocratie dans la vie politique contemporaine de l’Indonésie.
Une traduction en français de cet article est parue le 30 mars 2014 sur le site d’
Alter Asia, que nous reprenons ici sous une forme légèrement remaniée.
(2) En Indonésie, le rituel de l’immersion, le plus souvent au confluent de deux rivières (
tempuran), est une pratique habituelle aux grandes occasions.
(3) Si l’Indonésie est régulièrement présenté comme « le plus grand pays musulman » du monde – 86 % de ses 250 millions d’habitants étant considérés comme musulmans –, les croyances, animistes, hindoues ou bouddhistes, préexistantes à l’arrivée de l’islam dans l’archipel perdurent, notamment à Java. Les
dukun, personnes dotées de ressources spirituelles leur permettant de mettre en œuvre des pouvoirs extraordinaires, sont nombreux et très populaires. Ces pouvoirs sont appelés ilmu (science) et il existe des ilmu pour à peu près tout : devenir riche ou invulnérable, voir ce qui se passe ailleurs, retrouver un objet perdu, etc. En Malaisie, pays voisin de l’Indonésie par la géographie et la culture, la récente disparition du vol MH 370 de la Malaysia Airlines a été l’occasion de voir des dukun malaisiens pratiquer des rituels à l’aide de noix de coco pour localiser l’avion.