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Asie du Sud-Est - Indonésie

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POUR APPROFONDIR - L’émergence toute récente d’une Eglise orthodoxe javanaise : histoire d’un processus indigène

POUR APPROFONDIR - L’émergence toute récente d’une Eglise orthodoxe javanaise : histoire d’un processus indigène

20/06/2013 - par le P. Jean-François Meuriot, MEP *

L’Indonésie est connu pour être le pays le plus peuplé de musulmans (209 millions, soit 87 % de sa popuation) au monde. Les chrétiens forment cependant 10 % de la population du pays, se répartissant entre un tiers de catholiques et deux tiers de protestants. Mais qui sait que l’Eglise orthodoxe est désormais présente en Indonésie depuis quelques années ? ...

... Sans aucune œuvre missionnaire extérieure préalable, une paroisse orthodoxe a vu le jour en 1989 dans la région de Solo (ou Surakarta) à Java-Centre. Aujourd’hui, plusieurs dizaines de paroisses rassemblent quelques milliers de chrétiens orthodoxes, le plus souvent d’origine musulmane.

 

Un bref survol de l’histoire de la présence chrétienne orthodoxe dans l’archipel nous permet de distinguer trois périodes. Il se peut qu’une Eglise orthodoxe nestorienne fut installée à Barus, sur la côte occidentale de l’île de Sumatra, entre les VIIème et XVème siècles. Mais cette présence n’est toujours pas attestée archéologiquement (1). Ensuite, l’Eglise orthodoxe russe aurait été établie en 1934 à Batavia, sous la forme d’une paroisse dépendant de la Métropole de Harbin, au Nord-Est de la Chine, sur décision d’un concile propre à cette Métropole. Elle fut ensuite placée sous l’autorité de l’archevêque Tikhon (Troitsky) des orthodoxes de San Francisco, à la fin des années 1940. Puis la paroisse fut fermée lorsque son recteur, le P. Vasily, émigra aux Etats-Unis au début des années 1950. On peut donc dire que la période actuelle, la troisième période qui s’ouvre au début des années 1990, correspond à un véritable renouveau de l’Eglise orthodoxe en Indonésie.

Celui qui a découvert la foi orthodoxe hors du pays est un Javanais musulman. Il s’appelle Bambang Dwi Byantoro et recevra plus tard, une fois son ordination sacerdotale, le titre d’Archimandrite Daniel. C’est donc un autochotone, qui, en quête d’une foi pouvant combler ses désirs spirituels, a découvert cette voie et l’a importée dans le pays.

Un musulman zélé et convaincu

Bambang Dwi Byantoro est né le 27 août 1956 à Mojokerto, dans la partie orientale de l’île de Java. Sa mère – Lili Asmiyati –, originaire d’un milieu paysan, se maria à l’âge de 11 ans à un soldat de la classe aristocratique – Puji Setiawardaya – réfugié chez elle pendant la guerre d’indépendance contre le colonisateur hollandais. Ils eurent quatre enfants, dont Bambang. Ses parents se séparèrent lorsqu’il avait cinq ans, et se remarièrent chacun de leur côté.

Bambang fut élevé dans un environnement musulman pieux. Ses grand-parents maternels eurent une grande influence sur son éducation religieuse. Ainsi, dans son enfance, il pratiquait les cinq prières quotidiennes (sholat) avec zèle et s’appliquait à la lecture du Coran. Mais il témoignera plus tard, dans sa correspondance avec ses amis, du sentiment de vide qu’il éprouvait : « Je ne trouvais pas le Dieu que je cherchais. L’islam est une bonne religion, mais je ne ressentais pas, dans la mosquée locale, la plénitude du cœur que je désirais. » Il avoue avoir grandit dans une certaine haine des chrétiens, sans en avoir vraiment rencontré jusqu’à l’âge de 16 ans : on enseignait – comme on le fait toujours – que les chrétiens sont dans l’erreur et que le Christ n’a pas été crucifié comme ils le prétendent.

Il reçu, à cette époque, la visite de M. Kotami, le mari d’une de ses anciennes enseignantes, devenu membre de l’Eglise protestante de Java-Est (Gereja Kristen Jawi Wetan). Il raconte que le dialogue tourna rapidement autour de la question de l’unicité de Dieu. Pour l’islam, Dieu étant unique, ce ne peut être qu’une hérésie que d’associer à Dieu à un autre que Lui-même. Le musulman critiquait donc la prétention du christianisme de se dire monothéiste alors qu’il confesse un Dieu à la fois « Père, Fils et Saint Esprit ». Il accusait donc les chrétiens d’être trithéistes, de croire en trois dieux.

Une vision

Quelques mois plus tard, au cours de la prière rituelle du soir, alors qu’il tenait le Coran entre les mains, Bambang eut la vision d’un homme non javanais aux cheveux châtins et à la tunique blanche avec une lumière sortant de sa poitrine. Il ne pouvait entendre sa voix et les lèvres de cet homme ne remuaient pas, mais Bambang avait la certitude que cet homme lui parlait. Il comprenait dans son cœur que l’homme dans la vision lui disait : « Si tu veux être sauvé, suis-moi ! » Bambang lui demanda alors silencieusement : « Qui êtes-vous ? » ; et la réponse qu’il reçut dans son coeur est celle-ci : « Je suis Jésus. »

Il raconte que la vision se produisit brièvement une seconde fois. Mais c’est surtout la lecture, plus tard, du verset 45 de la sourate 3 du Coran qui finit par le convaincre que les chrétiens avaient raison. Il y est écrit : « Ô Marie ! Dieu t’annonce la bonne nouvelle d’un Verbe émanent de lui : Son nom est : le Messie, Jésus, fils de Marie » (trad. D. Masson). Bambang se mit alors à réfléchir : « Ma parole est née de ma bouche, elle est déjà dans mon intelligence. Par analogie, je peux donc dire que mon intelligence porte la parole en son sein et ma bouche lui donne naissance sous la forme de sons. S’il en est ainsi, Jésus Christ, en tant que Verbe (Parole) de Dieu doit être un, en Dieu lui-même, bien que distinct de Dieu. Mon verbe peut-être appelé fils de mon intelligence, né de ma bouche. Si Jésus Christ est le Verbe de Dieu, il peut donc être appelé fils de Dieu. »

Et il pensa qu’il en était de même de l’Esprit Saint : « Oui, j’ai un esprit en moi. Sans cet esprit, je ne peux pas vivre. Alors [l’Esprit Saint]... est l’Esprit de Dieu, comme l’esprit est en moi, distinct mais cependant un. » Il en conclut donc que « ce n’est que par des paroles (verbes) que je peux communiquer avec les autres. Et les autres ne me comprennent que par des paroles que je prononce. Si le Verbe est Jésus Christ, je dois croire en lui pour connaître Dieu plus personnellement ». Ce fut pour lui le point de départ d’une longue étude du christianisme.

Il se tourna alors vers le seul chrétien qu’il connaissait : M. Kotami. Il ne fréquenta plus la mosquée, ne se considérant plus « un musulman de Mahomet », mais il se savait devenu « un musulman du Christ ». Si « musulman » signifie « celui qui se soumet, expliquait-il, alors maintenant que Jésus Christ est mort pour mes péchés de sorte que je n’ai pas à faire mon propre salut par mes bonnes œuvres, je dois me soumettre à ce Dieu qui me sauve par sa mort et son sacrifice pour moi ».

Il devint un évangéliste indépendant, passant trois années à voyager principalement à Java et à Sumatra, et à enseigner la Bible, fort de son talent pédagogique et d’une excellente mémoire biblique. Il avait fondé, à Solo, un groupe de prière charismatique appelé « Siloam », mais il sentait en lui le besoin d’une véritable formation théologique et aspirait à boire à la source sémitique de la tradition chrétienne. Tout au long de sa quête de la tradition apostolique, les membres de ce groupe restèrent en contact épistolaire avec lui et il put leur partager l’avancée de sa réflexion et ses découvertes. Ses correspondances amenèrent un certain nombre de ses amis du mouvement charismatique pentecôtiste à suivre le même chemin que lui.

Rencontre avec l’Eglise orthodoxe

En 1978, quelqu’un lui offrit un voyage à Séoul, où se trouvait un séminaire multi-confessionnel, l’Asian Center for Theological Studies and Mission, soutenu financièrement par des fonds à la fois sud-coréens et américains (Eglise presbytérienne). Il apprit l’anglais afin de mener à bien ses études de théologie, et commença l’apprentissage du coréen pour les besoins de la vie quotidienne. Il fut marqué par la lecture d’Eusèbe de Césarée (260-340) : un Père de l’Eglise qui lui donnait de comprendre le passage de l’Eglise palestinienne à la culture grecque.

Chez Grégoire Palamas (1296-1359), un saint de l’Eglise byzantine – fêté dans l’Eglise catholique romaine le 14 novembre – qui développa toute une pensée théologique sur la déification de l’homme (2), Bambang trouva des outils (l’hésychasme, la prière du cœur... (3)) à même de répondre à sa propre quette spirituelle et à celle des Javanais. Puis il découvrit le livre L’Eglise orthodoxe publié en anglais en 1963 par le Métropolite Kallistos (Timothy) Ware, évêque du diocèse orthodoxe grec de Grande-Bretagne. Ce dernier, né en 1934 dans une famille anglicane, s’était converti à la foi orthodoxe en 1958, à l’âge de 24 ans. Cet itinéraire ne pouvait qu’interpeler le jeune Bambang. Il frappa alors à la porte de l’Eglise orthodoxe de Séoul. Son recteur, l’Archimandrite Soterios Trambas, l’accompagna dans sa quête et Bambang reçu le baptême orthodoxe le 6 septembre 1983, avec la bénédiction du Patriarche œcuménique de Constantinople, Démétrios Ier.

Le P. Trambas encouragea alors Bambang à se rendre en Grèce pour affermir les fondements de sa nouvelle foi. Il craignait en effet l’ascendance que pourraient avoir sur lui l’environnement protestant évangélique, une fois retourné à Java. Bambang passa alors six mois à Athènes pour parfaire son grec, accueilli par une communauté d’étudiants coptes qui comprenaient ses questionnements eu égard à son passé musulman. Puis six autres mois au Mont Athos, haut lieu du monachisme orthodoxe. Là-bas, il composa en javanais un traité sur la foi trinitaire du Concile de Nicée (Pistawa Nikaya Winerdi) et traduisit la liturgie de Saint Jean Chrysostome en indonésien.

Puis, au cours de l’année 1984, le jeune indonésien arriva aux Etats-Unis, accueilli par le Métropolite Soles de l’archidiocèse grec de Boston, pour étudier à l’Ecole de théologie grecque orthodoxe de la Sainte Croix à Brooklyn. Il prêcha à de nombreuses reprises dans le diocèse de Pittsburgh, sous la guidance de l’évêque Maximos qui l’avait ordonné au diaconnat. En Alabama, il rédigea une thèse de doctorat intitulée : « Monothéisme islamique et christologie chrétienne », montrant comment l’idée d’un Coran éternellement présent auprès de Dieu, puis révélé aux hommes, a corrompu le monothéisme islamique, et comment le monothéisme chrétien serait la forme pure du monothéisme que Mahomet pensait purifier des influences hérétiques. Il fut ordonné prêtre dans l’Ohio, à l’église Saint-Paul de Cleveland, devenant donc le P. Daniel (Bambang Dwi) Byantoro. Puis il débuta des études d’anthropologie qu’il n’eut le temps de mener à leur terme. Tout cela le préparait à son retour vers son pays natal soumis à un islam de plus en plus intégriste et à la montée des Eglises pentecôtistes.

Alors que Bambang était sur le point d’obtenir son diplôme à l’Ecole de la Sainte Croix, quatre de ses amis qui venaient de finir leurs études au séminaire évangélique de Yogyakarta (Sekolah Teologi Injil Indonesia) pour devenir des missionnaires laïcs protestants, le rejoignirent à Boston en 1986. Lazarus Sucanto était un pentecôtiste originaire de Yogyakarta. Ce qui l’attirait dans l’orthodoxie, ce sont les pratiques hésychastes du monachisme. Cela rejoignait les exercices de concentration sur le cœur et l’esprit qu’il avait approché à travers sa pratique des arts martiaux javanais (silat). Les pratiques javanaises sont en effet fortement marquées par l’ascétisme (matiraga). Il était également très impressionné par la piété liturgique orthodoxe, avec des rituels très prononcés surpassant ceux de la liturgie catholique qui lui paraissaient bien fade à côté, sans parler de ceux, quasi inéxistants, des protestants. Sa foi pentecôtiste lui paraissait être le fruit de la sécularisation de la religion, avec une théologie de la prospérité expliquant qu’il fallait donner à Dieu de façon à recevoir au centuple sur cette terre et s’enrichir ; un discours qui trouvait un écho favorable parmi la nouvelle classe moyenne. Les trois autres compagnons de ce voyage étaient Johannes Wicaksono, le demi-frère de Bambang, qui sera ordonné prêtre en 1990 ; David Samiyno originaire d’une famille hindoue de Klaten ; et Matthew Budhiharjo.

La première paroisse orthodoxe javanaise

De retour à Java le 8 juin 1988, le P. Daniel Byantoro créait, quelques semaines plus tard, le 20 juin, « La Fondation de la voix de l’Orthodoxie » (Yayasan Suara Darma Tuhu). Il donna alors des conférences hebdomadaires pour faire connaître la foi orthodoxe. En février de l’année suivante, des vêpres commençèrent à être célébrées dans le village de Bacem, au sud de Solo. Puis, d’autres groupes de prières furent montés. La première divine Liturgie – la messe orthodoxe – fut célébrée en mars 1989 à Baturan dans les environs de Solo. Le 30 avril, trois adultes reçurent le baptême dans un torrent de montagne à Boyolali, à l’ouest de Solo. Il s’agit de Manulu Perluhutan, un Batak ministre dans une Eglise pentecôtiste, et de sa femme Adolfina, originaire de Timor et qui était également étudiante au séminaire protestant de Yogyakarta ; ainsi qu’un musulman, Muhammed Sugi Bassari, qui reçu Photius comme nom de baptême.

La communauté de Baturan dut déménager plus loins, sous la pression de la population locale et de la police qui les considéraient comme une secte. Ils louèrent alors une maison dans le village de Sumber. Mais leur nouvelle « église » fut menacée plusieurs fois d’être brûlée, et une surveillance de nuit fut mise en place conjointement par les orthodoxes et des sympathisants musulmans, notamment affiliés à des groupes de dialogue interreligieux. Dans les mois qui suivirent, d’autres baptêmes furent célébrés et de nouveaux membres s’agrégèrent à la communauté naissante, comme par exemple Sri Gunarjo.

Né dans une famille protestante, il était devenu musulman par commodité. Au cours d’une grave maladie, il avait fait le serment de servir Dieu s’il guérissait. Après sa guérison, il fut baptisé dans l’Eglise baptiste, se forma et devint un prédicateur laïc. Avec son épouse Maryati, ils suivirent les catéchèses du P. Daniel avant d’entrer dans l’Eglise orthodoxe. Sri Gunarjo devint catéchiste et chargé de conduire les vêpres dans sa communauté.

Ce sont là quelques exemples, mais on trouve beaucoup de déçus du mouvement charismatique protestant en quête d’une foi plus profonde. Certains d’entre eux, homme et femmes, furent envoyés à l’Institut Saint Serge de Paris, en Australie et en Grèce pour se former et diversifier les approches de la foi orthodoxe. En octobre 1989 paru le premier numéro de la revue Voix de l’Orthodoxie (Suara Darma Tuhu).

Jusqu’à récemment, la Constitution indonésienne ne reconnaissait que cinq religions : l’islam, le protestantisme, le catholicisme, l’hindouisme et le bouddhisme. Depuis 2001, une sixième religion a rejoint la liste officielle : la religion traditionnelle chinoise. C’était une manière de réparer les exactions dont furent victimes les Sino-Indonésiens lors des émeutes qui ont accompagné la crise monétaire de 1997. Pour contourner alors les difficultés inhérentes au fait que la confession orthodoxe n’est pas reconnue par le République d’Indonésie, en février 1990, un pasteur pentecôtiste accepta dans un premier temps d’enregistrer la paroisse de Sumber sous son nom auprès du Bureau « protestant » du ministère des Religions (Dirjen Bimas Kristen Depag R.I.). Puis en 1996, l’Eglise orthodoxe en Indonésie fut reconnue légalement par un acte (SK n° : F/Kep/Hk.00.5/19/637/1996) émanent de ce Bureau, puis placée sous le patronage de la Confédération des Eglises (protestantes) d’Indonésie (Persekutuan Gereja-Gereja Indonesia).

Rattrapés par les divisions internationales de l’orthodoxie

Le P. Daniel avait été ordonné sous la juridiction du Patriarcat oecuménique (grec) de Constantinople. La jeune Eglise orthodoxe javanaise, avec à sa tête l’Archimandite Daniel Byantoro, dépendait donc canoniquement de la Métropole orthodoxe de Hongkong et de l’Asie du Sud-Est (OMHKSEA), une éparchie fondée en novembre 1996 et incluant Hongkong, les Philippines, Taïwan, la Thaïlande, le Laos, le Vietnam, le Cambodge et la Birmanie, et les exarchats (4) de l’Inde, d’Indonésie et de Singapour. Or, avec la création de la Métropole orthodoxe de Singapour (par division de celle de Hongkong), le 9 janvier 2008 – comprenant les pays suivants : Singapour, Inde, Indonésie, Malaisie, Pakistan, Afhganistan, Maldives, Bangladesh, Népal, Bhoutan et Sri Lanka –, l’Eglise orthodoxe javanaise aurait dû être sous sa juridiction. Mais en 2005, le synode de l’Eglise orthodoxe russe hors de Russie (ROCOR) l’a accueillie en son sein ainsi que les prêtres et l’ensemble des fidèles. L’Archimandrite Daniel Byantoro, n’ayant pas été déchargé canoniquement de ses liens avec la Métropole de Hongkong, il est considéré par le Patriarcat oecuménique de Constantinople comme un prêtre abdicataire.

Ce qui les attire...

Ce qui a conduit Bambang vers l’orthodoxie, c’est l’exposé cohérent, clair et rigoureux de cette foi, ainsi que la compréhension du mystère trinitaire qui fait entrer en communion avec Dieu. Pour l’Archimandrite Daniel, la foi orthodoxe est un chemin approprié pour les Javanais, à cause de son ecclésiologie, de sa pratique du jeûne, de la prière monologique (la répétition du nom de Jésus), comparable, selon lui, à la pratique du chapelet (tasbih) musulman – la récitation des 99 noms d’Allah –, et la mystique de l’union à Dieu, développée entre autres par Grégoire Palamas, qui a de nombreux point de rapprochement avec la mystique javanaise de l’union à Dieu (manunggaling kawula lan Gusti).

Les musulmans qui ont reçu le baptême dans l’Eglise orthodoxe sont sensible à l’idée de succession apostolique non interrompue, gage selon eux de la pureté de la nouvelle foi à laquelle ils adhèrent. Alors que l’islam et le protestantisme rejettent les rites javanais en insistant sur la « conversion » et donc la rupture avec le passé, l’orthodoxie met l’accent sur l’« adéquation » entre le cheminement de foi intérieur et l’environnement culturel extérieur avec lequel les nouveaux convertis ne veulent pas rompre.

Pour les musulmans, la religion est une libération par rapport au rituel et aux pratiques mystiques qui sont autant de formes d’associationnisme. Pour les protestants, seule la prière spontanée peut exprimer les sentiments profonds. La voie orthodoxe, elle, insiste sur l’incarnation, et cela passe par la richesse liturgique qu’offrent les traditions byzantines et russes adaptées au contexte javanais. Car ces chrétiens indonésiens ont une théologie et une liturgie bien orthodoxes, mais ayant gardé un style authentiquement javanais. Les baptistères sont creusés directement dans le sol, comme en Grèce. Mais pendant les offices, les fidèles sont pieds-nus, assis par terre, les femmes ont la tête couverte d’un voile, et tous font face à l’iconostase... des pratiques rappelant celles de la mosquée. Confession, jeûne vespéral et vigiles font partie des préparatifs avant de recevoir la communion le lendemain... rejoignant par là les pratiques ascétiques javanaises.

En outre, l’Archimandrite Daniel insiste sur un retour à un enseignement biblique, qui ne doit pas être le propre des protestants. Ainsi, les orthodoxes viennent-ils toujours à l’église avec leur Bible à la main. Enfin, l’Eglise orthodoxe javanaise met davantage l’accent sur l’origine sémitique (ou moyen-orientale) de sa foi que sur l’héritage grec de celle-ci. Elle insiste sur ses racines antiochienne, syriaque et araméenne, pour affirmer que sa foi s’origine, tout autant que les musulmans, au Moyen-Orient. Et cela d’autant plus que la très grande majorité de la terminologie religieuse, en indonésien, est faite de termes d’origine arabe.

Jusqu’ici, plusieurs milliers d’Indonésiens, dont une très grosse majorité de musulmans, se sont convertis à la foi orthodoxe. L’Eglise orthodoxe javanaise compte aujourd’hui une vingtaine de prêtres, une trentaine de paroisses et de missions.

Notes

* Membre de la Société des Missions Etrangères de Paris (MEP), le P. Jean-François Meuriot prépare une thèse de doctorat sur la culture javanaise, en anthropologie sociale à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales (EHESS). Partageant son temps entre Paris et l’Indonésie, il poursuit des recherches de terrain. Pour la rédaction du présent article (publié en premier lieu dans la Revue MEP de juin 2013), Jean-François Meuriot a notamment eu pour sources les écrits de Stephen C. Headley, Un rapport sur l’Eglise orthodoxe à Java (1990) et Javanese Orthodox Christians and their « adat » (2006).

(1) Voir Claude Guillot (dir.), Histoire de Barus, Sumatra. Le site de Lobu Tua. Vol. 1. Etudes et Documents, Paris, Archipel (Cahiers d’Archipel, 30), 1998, 281 p.
(2) A cette époque, le moine et philosophe italien Barlaam le Calabrais, grand connaisseur de la pensée du Pseud-Denys, affirmait qu’il n’était pas possible de connaître Dieu, autrement que par ce qu’Il a créé. Grégoire Palamas entra théologiquement en conflit avec lui, affirmant que Dieu est certes inaccessible (apophatisme) en son « essence », c’est-à-dire en lui-même, comme le soutenait Barlaan, mais néanmoins que Dieu se révèle à l’homme par grâce dans ses « énergies incréées » communiquées par l’Esprit Saint auxquelles l’homme peut participer.
(3) Du grec
hesychia, « calme, silence, immobilité, repos », l’hésychasme est une pratique spirituelle mystique visant la paix de l’âme. Cette spiritualité n’est donc pas réservée aux moines qui fuient le monde en quête d’un lieu de repos, elle est pratiquée aussi par les laïcs qui s’efforcent de « prier sans cesse » afin de trouver le repos de l’âme en Dieu. Cette méthode consiste à faire descendre l’intelligence dans le cœur en accompagnant la respiration par la récitation mentale de la formule : « Seigneur Jésus, Fils du Dieu vivant, aie pitié de moi, pécheur ». Cette spiritualité fut popularisée par la parution du Récit d’un pèlerin russe.
(4) Une circonscription ecclésiastique qui est administrée du dehors.