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Asie du Sud-Est - Cambodge

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A Phnom Penh, ouverture de la première école spécialisée du pays spécifiquement destinée aux enfants autistes, trop souvent exclus du système scolaire

A Phnom Penh, ouverture de la première école spécialisée du pays spécifiquement destinée aux enfants autistes, trop souvent exclus du système scolaire

15/06/2017

« En langue khmère, le mot ‘autisme’ n’existe pas encore », constate Mme Phok Many, directrice de l’Ecole d’éducation spécialisée. Première structure du pays ayant vocation à accueillir spécifiquement des enfants autistes, celle-ci a ouvert ses portes le 5 juin dernier, dans le quartier de Boeung Tumpun, ...

... dans le sud de Phnom Penh, capitale du pays. Cette école est le fruit d’une initiative portée par une mère de famille catholique, Mme Phok Many, « pour rendre l’espoir, le sourire, la force, la joie » à ces enfants et à leur famille ; une initiative qui s’inscrit dans la vie de la communauté catholique locale.

« Aucune école n’accepte ces enfants parce qu’elles ne savent pas les contrôler », regrette Mme Phok Many, 37 ans, mère de deux enfants : Hayabusha, 11 ans, et Guerila, 7 ans, autiste. Salariée de l’ONG New Hope For Cambodian Children, une structure qui s'occupe d'enfants atteints du sida, elle a multiplié les tentatives pour inscrire son fils dans une école, en vain. « Je pleurais à chaque fois qu’une école refusait mon enfant. J’avais perdu espoir et j’étais prête à aller n’importe où, pourvu que mon fils puisse être aidé. » Après avoir fait passer à son fils de multiples examens médicaux, elle a entendu parler de l’hôpital Chey Chumneas, dans la province de Kandal, où existe un Centre de la Santé Mentale des Enfants et Adolescents (CCAMH). Pendant deux ans, elle a emmené son fils rencontrer un psychologue. Les rencontres, d’une vingtaine de minutes, avaient lieu une fois par mois, puis se sont espacées. Mme Phok Many profitait de ces moments pour se confier à des mères dans des situations similaires à la sienne. « Nous avons commencé à parler des difficultés que nous rencontrions concernant nos enfants [...] et j’ai compris pour quelles raisons Dieu m’avait confié cet enfant », confie-t-elle à Eglises d’Asie.

Apporter une réponse au désespoir des familles

Au Cambodge, s’il existe quelques institutions destinées aux enfants atteints de troubles du développement, cette école « est la première dans notre zone géographique et la première destinée spécifiquement aux enfants autistes », explique Mme Phok Many. Une école pour enfants autistes, exclus de facto du système scolaire cambodgien : trop ‘différents’ pour s’insérer au sein d’une classe dans le système public, pas assez aisés pour s’inscrire dans une institution privée. « Ces enfants sont négligés », analyse la directrice de l’Ecole d’éducation spécialisée.

Quelques jours avant l’ouverture de l’école, cinq enfants étaient inscrits ; ils sont désormais quatorze à être accueillis, âgés de 3 à 14 ans, répartis en trois classes, et peuvent compter sur une équipe de sept enseignants. Choisis pour leur patience et leur pragmatisme, ces derniers bénéficient, chaque samedi, du soutien d’une éducatrice spécialisée, Kim Phalla, formée en Corée du Sud et qui a travaillé pendant plusieurs années au sein de la Rabbit School, une structure cambodgienne spécialisée dans l’accompagnement d’enfants handicapés fondée en 1997 et qui accueille aujourd’hui 512 enfants et jeunes adultes porteurs de handicaps mentaux.

Quatorze enfants sont actuellement accueillis au sein de l'Ecole.

Si la formation des enseignants constitue la principale préoccupation de la directrice, le financement des activités constitue lui aussi un souci : « Le budget annuel est de 23 000 dollars, pour financer la location des bâtiments, assurer le paiement des salaires et acheter du matériel pédagogique. J’ai commencé en recevant 4 000 dollars de la part de mes amis. » Si les familles sont impliquées dans le financement de ces activités (à hauteur de 15 dollars par jour et par enfant), Mme Phok Many n’a pas pu bénéficier du soutien des autorités civiles : au Cambodge, selon le Phnom Penh Post, en 2015, 1 % du budget de santé publique était consacré aux programmes relatifs à la santé mentale et aux troubles du développement.

Dans le Royaume, une loi relative à la protection et aux droits des personnes avec un handicap a pourtant été adoptée en 2009 et la Convention sur les droits des personnes handicapées ratifiée en 2012. Si l’article 27 de la loi de 2009 dispose que « tous les élèves et étudiants avec un handicap ont le droit de s’inscrire dans des établissements publics ou privés et de bénéficier de bourses d’étude, au même titre que les autres élèves et étudiants, sous réserve de dispositions contraires », l’histoire de Mme Phok Many et de Guerila ne constitue pas un cas isolé, dans un pays où les enseignants ne sont pas formés à travailler avec des enfants autistes. « Le gouvernement a adopté une législation vraiment complète mais il manque de moyens pour la mettre en œuvre », fait remarquer Hun Touch, fondateur de la Rabbit School, au Phnom Penh Post. Face au manque de moyens et à la diversité des besoins, la loi « encourage les organisations sociales/caritatives et le secteur privé à établir des Centres pour la réhabilitation physique et mentale » des personnes en situation de handicap (article 15 de la loi de 2009).

Une initiative expérimentale en réponse à un appel à projets missionnaires formulé par l’évêque

Ainsi, Mme Phok Many s’est tournée vers sa paroisse, la paroisse de l’Enfant-Jésus, pour obtenir un soutien et des locaux. Formée au sein de l’Ecole de la Foi saint Justin du diocèse, un cycle de formation de deux ans, elle souhaitait inscrire cette initiative dans la vie de sa paroisse et répondre à l’appel à projets missionnaires formulé par son évêque, Mgr Olivier Schmitthaeusler, vicaire apostolique de Phnom Penh. Un bâtiment, attenant à la paroisse, s’est libéré ; l’école a investi les deux étages de cette maison et désormais, trois salles y accueillent les élèves. Le P. Damien Fahrner, prêtre des Missions étrangères de Paris, missionnaire au Cambodge depuis 2011 et curé de la paroisse depuis octobre 2016, a assuré un accueil chaleureux à l’initiative de sa paroissienne : « Au départ, ce n’était pas un projet de la paroisse. Mme Phok Many, qui est un des moteurs de notre communauté, portait ce projet dans son cœur depuis un certain temps. Elle m’en a parlé et après un temps de réflexion, j’ai compris que je devais accueillir ce projet comme un cadeau. »

Sur le territoire de cette paroisse fondée en 1994, les initiatives destinées à « donner un avenir, notamment par la scolarisation », portées ou encouragées par la paroisse, sont nombreuses : animation de l’Ecole maternelle Sainte-Lucie (120 enfants de 3 à 5 ans), d’une école de danse et de musique traditionnelles afin de favoriser le dialogue entre l’Eglise et la culture khmère (40-50 enfants, tous les soirs), etc. Les jeunes atteints de handicaps bénéficient également de ces initiatives : un foyer Light of Mercy a vu le jour, pour accueillir les enfants handicapés physiques, et un foyer Action Cambodge Handicap pour les personnes atteintes d’un handicap mental. Le soutien au Centre pour enfants autistes n’est dès lors pas une surprise : « La paroisse de l’Enfant-Jésus héberge de nombreux projets qui sont nés soit à la paroisse directement, soit d’initiatives personnelles, ou qui sont portées par une ONG ; la paroisse est là pour les encourager et favoriser ainsi ce que l’Eglise appelle le développement intégral de la personne », explique le P. Fahrner.

Mme Phok Many (à droite) et le P. Damien Fahrner (au centre), en compagnie des éducateurs et des enfants de l'Ecole.

Quelques jours avant l’ouverture de l’Ecole, le 3 juin, le P. Fahrner a béni le centre, et prié pour la réussite de cette école expérimentale. « Ce jour-là, j’ai lu l’Evangile selon saint Matthieu, l’épisode où Jésus dit à ses apôtres, qui empêchaient aux enfants de l’entourer : ‘Laissez venir à moi les petits enfants, le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent’. Pendant l’homélie, un enfant autiste s’est jeté sur la table où une croix était posée, et l’a prise ; les adultes autour de lui voulaient la récupérer, comme les apôtres dans l’Evangile ont voulu arracher Jésus de la main des enfants », s’amuse le P. Fahrner. Ce dernier constate également l’implication des familles dans la vie de cette école : « Ce projet est véritablement porté par les familles des enfants, qui s’y rendent pendant la journée, pour voir ce qui s’y passe. Cette initiative répond à un vrai besoin. » Un besoin auquel il entend répondre, notamment en renforçant les compétences des enseignants, ce que permettrait l’accueil d’un spécialiste de l’autisme au sein du centre, bénévole, à temps plein ; un talent qui reste encore à trouver.

A travers le Cambodge, les initiatives se multiplient pour venir en aide aux enfants atteints d’autisme. Le CCAMH, qui diagnostique trois à cinq enfants autistes par jour, a mis en place en avril 2015 le « Cambodian Intellectual Disability and Autism Network » pour soutenir et alerter sur la nécessité de mieux assurer la mise en œuvre de leurs droits ; il regroupe actuellement 17 ONG, qui travaillent à travers le pays. Depuis 2015, le nombre d’enfants et de jeunes adultes inscrits à la Rabbit School a triplé. Et Mme Phok Many espère pouvoir accueillir encore plus d’enfants au sein du Centre pour enfants autistes, sans perdre de vue que cette école constitue à la fois un lieu de développement et un lieu de passage ; un lieu qui a vocation à assurer la scolarisation de ces enfants, à favoriser leur insertion sociale et à leur permettre d’intégrer une école de l’enseignement public. « J’ai confiance en Dieu », confie-t-elle.

S’il n’existe pas encore de mot spécifique pour désigner ces enfants, au sein du Centre, on les appelle « les scientifiques ». Et, poursuit Mme Phok Many, « il nous appartient de révéler leur talent caché ». Un talent caché qu’entend bien révéler celle qui espère que son fils autiste intègrera l’école publique à la rentrée prochaine.

(eda/pm)