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Asie du Sud-Est - Birmanie / Myanmar

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Dans l’Etat kachin, l’Eglise catholique peine à soutenir les revendications de justice

Dans l’Etat kachin, l’Eglise catholique peine à soutenir les revendications de justice

12/04/2016

Malgré la transition politique en cours depuis cinq ans, les violations des droits de l’homme sont nombreuses en Birmanie, particulièrement dans les régions ethniques. Pourtant, les appels à la justice restent rares. Dans l’Etat kachin, à majorité chrétienne, l’Eglise catholique admet qu’elle doit se montrer ...

... plus active pour promouvoir la réconciliation et le pardon.

Samson Hkalam sait qu’il n’y a rien à attendre de la police birmane. Il a donc mené sa propre enquête et rassemblé ses preuves dans un épais dossier. Secrétaire général de la Convention baptiste kachin (KBC), lui et ses collègues ont interrogé des dizaines de témoins pour tenter de faire la lumière sur les meurtres de Hkawn Nan Tsin et Maram Lu Ra. Ces deux enseignantes bénévoles kachin ont été violées et tuées dans la nuit du 18 au 19 janvier 2015 dans le nord de la Birmanie. « Nous aimerions encore interroger un responsable militaire et deux chauffeurs d’une milice qui ont conduit huit ou dix soldats le lendemain matin des crimes », indique Samson Hkalam. Mais ces témoins et leurs supérieurs ne souhaitent pas coopérer. Il soupçonne des militaires, arrivés dans le village des enseignantes l’avant-veille des meurtres, et repartis le lendemain, d’avoir commis les crimes. Sans le concours de ces personnes, ses démarches sont bloquées.

D’après Samson Hkalam, l’enquête de la police a été bâclée. Vingt-huit militaires, qui n’étaient pas présents dans le village des enseignantes le soir des meurtres, ont été interrogés. « Les policiers leur ont demandé quand ils s’étaient engagés dans l’armée et qui leur avait dit que les bénévoles avaient été tuées. C’est tout, s’étonne Samson Hkalam. La police a peur. Au moment de l’enquête, le commandant en chef des forces armées avait annoncé que ceux qui divulgueraient de fausses informations sur cette affaire seraient poursuivis. » Les policiers sont arrivés sur le lieu des meurtres cinq heures après la découverte des corps alors que leur commissariat n’est situé qu’à une quinzaine de kilomètres. La scène des crimes avait déjà été nettoyée avant qu’ils ne l’inspectent. Les résultats des analyses ADN n’ont pas été communiqués.

Déni de justice face à des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité

Les violations des droits de l’homme sont courantes dans les Etats ethniques de Birmanie. « L’armée continue de protéger ses soldats (…) dans les zones de guerre du nord et de l’est du pays », résumait en janvier dernier David Scott Mathieson. Ce chercheur pour Human Rights Watch parle de « déni de justice ». Dans un rapport publié en novembre 2014, des juristes de l’Université de Harvard estimaient qu’il y avait suffisamment de preuves pour ouvrir une procédure pénale à l’encontre de trois individus, dont l’ancien ministre birman de l’Intérieur, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité suite à des violations des droits de l’homme dans l’Etat karen entre 2005 et 2008. Les conclusions de ce rapport n’ont pas eu d’écho particulier en Birmanie.

Le double meurtre des enseignantes kachin a terriblement ému la communauté de cette ethnie de Birmanie. En janvier dernier, la KBC a célébré un service religieux à Rangoun à la mémoire des enseignantes, un an après leur décès. L’Eglise baptiste avait invité les familles des défuntes, plusieurs témoins ainsi que de nombreux journalistes pour une grande conférence de presse et une exposition photographique. Cette mobilisation contraste avec la réaction des élites politiques. « Les dirigeants comme Aung San Suu Kyi et d’autres ne sont pas très intéressés par cette affaire. Elle n’a fait aucun commentaire. Nous nous sentons si seuls », reprend Samson Hkalam. Une députée de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti d’Aung San Suu Kyi, a toutefois promis de « mettre en place un cadre législatif » et de « juger cette affaire conformément aux lois en vigueur ».

Le rapprochement d’Aung San Suu Kyi vers les militaires

Depuis sa libération en novembre 2010 après quinze années de résidence surveillée, Aung San Suu Kyi essaie de se rapprocher des militaires. Ils ont gouverné le pays pendant un demi-siècle (1962-2011) et malgré la défaite de leur parti aux dernières législatives, ils jouent toujours un rôle prépondérant sur la scène politique. Aung San Suu Kyi souhaite coopérer avec eux pour les amener à accepter des réformes pro démocratiques plus ambitieuses. Sa stratégie a payé en ce sens que l’armée a accepté de transférer le pouvoir à la LND le mois dernier. Aung San Suu Kyi est devenue ministre des Affaires étrangères. Pour obtenir ces résultats, elle a dû ménager ses critiques vis-à-vis de l’armée. « Les militaires ne vont pas changer. Je crois que Suu Kyi va le regretter », prévient pour sa part Samson Hkalam.

Quelques mois après sa libération, Aung San Suu Kyi soutenait l’idée d’une commission d’enquête destinée à faire la lumière sur les crimes de guerre et crimes contre l’humanité perpétrés sous le régime militaire. « Les violations des droits de l’homme doivent faire l’objet d’enquêtes pour qu’elles ne se reproduisent pas », déclarait en février 2011 la lauréate du prix Nobel de la Paix. Elle louait les commissions ‘Vérité et réconciliation’ sud-africaines et elle y voyait un modèle de « justice tempérée par la pitié ». En revanche, elle prenait ses distances vis-à-vis de la justice pénale, qu’elle qualifiait de « vengeresse », et susceptible de « semer des dissensions dans un pays ». Ses revendications mesurées ont complètement disparu de ses discours politiques ces dernières années.

Une Eglise appelée à jouer un rôle d’intercesseur entre l’armée et les minorités ethniques

Pourtant, certains responsables du régime militaire ont progressé, d’eux-mêmes, sur le chemin de la reconnaissance des crimes commis à l’époque. En 2013, deux ministres de l’ancienne junte et deux ex-officiers ont assisté aux commémorations du 25ème anniversaire de la répression du soulèvement pro démocratique d’août 1988. Ils ont visité une exposition sur les prisonniers politiques du pays. « S’ils ne sont plus au pouvoir, et s’ils ne sont plus en position de faire du mal, alors nous pouvons leur accorder le pardon », estime le P. Joseph Yung Wa, à la tête de la Commission pour l’éducation du diocèse de Myitkyina, capitale de l’Etat kachin. Il se réjouit de voir certains hommes politiques, qualifiés de partisans de la ligne dure sous la junte militaire, se métamorphoser en réformateurs. L’ancien général Thura Shwe Mann s’est ainsi rapproché d’Aung San Suu Kyi ces dernières années. U Thein Sein, Premier ministre de la junte militaire avant 2011, a entrepris de vastes réformes pro démocratiques au début de sa présidence en 2012 et 2013. « Il faudrait maintenant qu’ils demandent pardon, reprend le P. Joseph. Ce serait très utile et cela permettrait d’aider à la réconciliation nationale. »

Le prêtre regrette que l’Eglise catholique de l’Etat kachin ne joue pas un rôle d’« intercession » entre ces anciens responsables politiques et les citoyens pour les accompagner sur le chemin du pardon. « L’Eglise ne fait rien pour les amener à s’excuser », critique-t-il sans détour. « Nous devons faire preuve de patience avec l’armée, explique pour sa part Mgr Francis Daw Tang, évêque de Myitkyina. Nous ne pouvons pas tout revendiquer d’un seul coup. II faut un équilibre des pouvoirs. Si nous condamnons les militaires, leur réaction risque d’être explosive. »

(eda/rf)