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Asie du Sud-Est - Birmanie / Myanmar

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Mgr Charles Bo : « Nous espérons établir des relations diplomatiques entre le Saint-Siège et la Birmanie »

Mgr Charles Bo : « Nous espérons établir des relations diplomatiques entre le Saint-Siège et la Birmanie »

17/02/2016

Le cardinal Charles Bo, archevêque catholique de Rangoun, affiche une grande confiance quant à la prise en compte des revendications de l’Eglise de Birmanie par le prochain gouvernement pro démocratique. La Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti de l’opposante Aung San Suu Kyi, devrait former un ...

... cabinet début avril, après sa large victoire aux législatives du 8 novembre dernier. Principale personnalité d’une Eglise qui réunit un pour cent des 53 millions de Birmans, Mgr Charles Bo a accordé cette interview à Rémy Favre pour Eglises d’Asie à Rangoun le 16 février 2016.

Eglises d’Asie : Qu’attendez-vous du nouveau gouvernement LND ?

Cardinal Charles Bo : Nous voulons que le nouveau gouvernement travaille à la réconciliation nationale. Je souhaite personnellement que la paix et le cessez-le-feu constituent la première priorité. Les groupes ethniques ont pris les armes pour obtenir la liberté de religion. Ils l’ont fait dès l’indépendance en 1948 et quand le Premier ministre U Nu a décrété que le bouddhisme était religion d’Etat. Nous espérons qu’un Etat fédéral puisse apporter la paix et la prospérité dans le pays. Le nouveau gouvernement va devoir également travailler à la question de la redistribution des ressources naturelles. L’Armée pour l’indépendance kachin (KIA) demande à ce que soit abandonné le projet de construction de barrage à Myitsone, dans l’Etat kachin [qui doit fournir de l’électricité à la Chine]. En cas de crue, et s’il y a un problème, ce barrage pourrait être catastrophique pour les gens, l’agriculture et les transports. En cas de sécheresse, le fleuve Irrawaddy pourrait se trouver à sec. Si le projet n’est pas abandonné, alors il sera très difficile de trouver un accord et de faire la paix avec la KIA. Il est très important que le nouveau gouvernement mette un terme définitif à ce projet.

La LND a indiqué qu’elle formerait un gouvernement de réconciliation nationale. Mais est-ce que l’armée va accepter de coopérer ?

Elle a un grand rôle à jouer. Mais il y a maintenant des tensions entre l’armée et la LND. Au début, les militaires semblaient prêts à transférer le pouvoir. Mais maintenant, ils apparaissent plus réticents. Cela va se faire progressivement. C’est pour cela qu’Aung San Suu Kyi est très prudente et ne fait rien qui puisse être interprété comme un signe d’agressivité envers les militaires. S’ils parviennent à s’entendre et à faire des compromis, une partie des militaires va accepter de participer au processus de paix et de réconciliation. Et quand les groupes ethniques auront des garanties sur le fédéralisme et la redistribution des ressources naturelles, ils seront prêts à parler de cessez-le-feu et de paix durable.

La LND ne parle plus de justice. Souhaiteriez-vous que le parti d’Aung San Suu Kyi entreprenne des actions contre les généraux qui ont commis des crimes sous le précédent régime militaire ?

Si l’on ignore le passé, la réconciliation est difficile. La justice doit toujours prévaloir. Mais elle doit être rendue de manière acceptable par les deux parties, pas de manière agressive. Personnellement, je ne soutiens pas l’idée d’un tribunal. Je pense que nous pourrions faire œuvre de justice de manière religieuse : d’une part, amener les généraux à admettre ce qu’ils ont fait et à partager ce qu’ils ont amassé ; d’autre part, préparer les gens à donner le pardon, particulièrement dans le contexte de l’année sainte de la miséricorde, inaugurée par le pape François. Celui qui a été blessé doit aussi prendre l’initiative du pardon.

Après la réconciliation nationale et la paix, quelle devrait être la seconde priorité du nouveau gouvernement selon vous ?

Il doit s’agir de la résolution de la question rohingya, la minorité musulmane [apatride] de l’ouest de la Birmanie. Une seule loi générale [la loi sur la citoyenneté de 1982] ne peut pas tout résoudre. Il faut faire du cas par cas. Il y a des gens dont les familles sont installées en Birmanie depuis plus d’un siècle. Je pense que l’on devrait donner la nationalité à ces gens. Il y a des Rohingyas qui sont nés en Birmanie. Il y en a d’autres qui sont venus récemment du Bangladesh. Il faut faire la différence.

Est-il possible, de manière pratique, de faire du cas par cas, quand beaucoup de musulmans rohingyas n’ont plus de papiers d’identité et ne sont pas enregistrés ?

Il ne faut peut-être pas faire du cas par cas individuel, mais au moins famille par famille.

Pensez-vous que la LND doive abolir, ou réviser, les quatre lois sur « la protection de la race et de la religion » qui ont été adoptées sous la pression des extrémistes bouddhistes l’an dernier ?

Dans un esprit de réconciliation, il ne faudrait peut-être pas les abolir mais les rédiger d’une manière plus tolérante envers les autres religions. Elles peuvent être amendées facilement afin de les rendre acceptables pour les chrétiens. Il y a eu une propagande très forte en faveur de ces quatre lois. Mais quand les militaires et les gens du gouvernement actuel ont perdu les élections et que la LND a remporté une victoire écrasante, ce mouvement s’est fait plus discret.

Le ministère des Affaires religieuses de Birmanie indique qu’une de ses missions consiste à propager le bouddhisme. Est-ce que la LND doit revoir cette disposition et faire de la Birmanie un Etat laïc ?

La propagation d’une religion, c’est le travail des religieux. Laissons les moines bouddhistes propager le bouddhisme. De même, laissons les religieux des autres religions accomplir leur mission. Dans un pays véritablement démocratique, le ministère devrait traiter toutes les religions de manière égale. Les employés de ce ministère ne devraient pas être uniquement bouddhistes. La LND va devoir revoir cela.

Au moment où la LND s’apprête à prendre le pouvoir, quelles sont vos revendications au sujet de l’Eglise de Birmanie plus particulièrement ?

Nous souhaitons plus de liberté dans notre travail d’évangélisation et d’annonce de la bonne nouvelle. Nous attendons aussi des efforts en ce qui concerne l’éducation. Le système éducatif est très centralisé. Il doit maintenant être davantage décentralisé. Il y a un ou deux ans, les autorités nous disaient que l’Eglise ne pouvait pas gérer d’écoles. Maintenant, nous ne pouvons toujours pas le faire de manière officielle. Mais nous pouvons ouvrir tout de même quelques écoles, enregistrées sous le nom de certaines personnes privées. Nous aimerions gérer des écoles de manière officielle. Nous souhaitons que le nouveau gouvernement nous donne des autorisations officielles pour construire des églises et des couvents. Nous espérons obtenir une égalité de traitement entre toutes les religions à cet égard. Nous voulons par ailleurs que les écoles nationalisées [après le coup d’Etat militaire de 1962] nous soient restituées.

Combien y a-t-il de biens immobiliers confisqués dont vous souhaiteriez revendiquer la restitution ?

J’estime qu’il y avait cinquante à soixante écoles qui appartenaient à l’Eglise catholique. Nous sommes prêts à les réclamer.

La LND n’a pas détaillé son programme. Avez-vous des assurances du parti pro démocratique que vos revendications seront bien prises en considération ?

Je suis optimiste. Aung San Suu Kyi a dit qu’elle allait écouter les différents dignitaires religieux du pays. Je suis certain que nos propositions et nos conseils seront entendus. Aung San Suu Kyi elle-même et les membres de la LND n’ont pas d’expérience en matière de gestion d’un gouvernement. Ils sont nouveaux. Ils ont remporté une victoire écrasante car les gens en avaient assez du régime militaire. Les gens voulaient du changement. Aung San Suu Kyi a compris qu’elle a besoin de la coopération des ministres et des militaires qui étaient auparavant aux affaires. Le changement ne va donc pas s’opérer de manière brutale.

Avez-vous rencontré Aung San Suu Kyi récemment pour évoquer vos requêtes ?

En décembre dernier, j’ai été invité à la rencontrer avec d’autres religieux à l’occasion de la commémoration du décès de sa mère. J’ai pu lui parler une quinzaine de minutes. J’ai mentionné un point précis. Nous aimerions établir des relations diplomatiques entre le Vatican et la Birmanie (1). Elle s’est montrée très intéressée. Elle soutient complètement cette idée. Nous espérons donc établir des relations diplomatiques entre le Saint-Siège et la Birmanie. L’Eglise avait déjà essayé de progresser sur ce dossier sous le précédent gouvernement. Mais les autorités nous avaient répondu qu’elles n’étaient pas prêtes puisque le processus de réformes pro démocratiques était en marche, et qu’elles considéreraient la question plus tard. Aung San Suu Kyi m’a par ailleurs dit qu’elle avait rencontré le pape François [en octobre 2013] et qu’elle l’admirait. Je me suis senti très heureux.

Quand ces relations diplomatiques vont-elles être établies ?

Cela va dépendre de la LND. Du côté de l’Eglise et du Saint-Siège, nous sommes prêts.

(eda/rf)

 

Notes

(1) A ce jour, le Myanmar et le Saint-Siège n’entretiennent pas de relations diplomatiques. Depuis 1990, le Saint-Siège n’est représenté que par un « délégué apostolique », en résidence à Bangkok, en Thaïlande, et non par un nonce de plein exercice. L’actuel titulaire du poste est Mgr Paul Tschang In-nam, de nationalité sud-coréenne. A la différence d’un nonce, un délégué apostolique n’est pas accrédité auprès des autorités gouvernementales ; sa fonction de représentation du Saint-Siège ne s’exerce « qu' » auprès de l’Eglise locale.