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Asie du Sud-Est - Birmanie / Myanmar

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Prison et travaux forcés pour les gérants d’un "lounge bar" jugés coupables d’« insulte au Bouddha»

Prison et travaux forcés pour les gérants d’un "lounge bar" jugés coupables d’« insulte au Bouddha»

17/03/2015

 Ce mardi 17 mars, le gérant néo-zélandais d’un "lounge bar" de Rangoun ainsi que ses deux collègues birmans ont été condamnés pour « insulte à la religion » à deux ans et demi de prison ferme avec travaux forcés.

 

Le verdict tombé aujourd’hui intervient plus de trois mois après l’arrestation, le 11 décembre dernier, de Phil Blackwood, propriétaire du VGastro-Bar et de ses deux gestionnaires birmans, Tun Thurein et Htut Ko Ko Lwin, à la suite de plaintes déposées par des associations bouddhistes contre une affiche publicitaire qu’ils avaient postée sur leur page Facebook. Leur établissement n’était ouvert que depuis la fin novembre 2014.

L’objet du délit : l’image d’un bouddha stylisé, avec des écouteurs sur les oreilles, sur fond de couleurs psychédéliques, assortie de la mention Buddha Bar, afin de faire la promotion d’une prochaine soirée dans leur bar-discothèque. Une image tout à fait dans l’esprit de la célèbre chaîne branchée des Buddha Bar (1) mais qui avait immédiatement déclenché une avalanche d’insultes et de menaces sur Facebook et Twitter à l’encontre des « profanateurs du bouddhisme ».

Ces derniers, malgré le retrait le 10 décembre de l’image controversée quelques heures après sa publication et des excuses publiques, se retrouvaient vite dépassés par l’ampleur des protestations. Dès le lendemain, les trois hommes étaient arrêtés sous les imprécations d’une foule en colère menée par les moines bouddhistes de l’irascible Association pour la Protection de la Race et de la Religion (APRR), connue également sous le nom de Ma-Ba-Tha, et étroitement lié au mouvement extrémiste nationaliste 969 du moine Wirathu.

Phil Blackwood et ses deux associés eurent beau plaider non-coupables, assurant « n’avoir jamais voulu offenser qui que ce soit ni aucun groupe religieux (...) et n’avoir agi que par méconnaissance de la culture et de la religion du Myanmar », ils n'ont pu éviter d' écoper ce matin de deux ans et demi de prison ferme avec travaux forcés.

L’avocat de Phil Blackwood, Me Mya Thwe, a déclaré à l’organisation Democratic Voice of Burma que le trio avait été reconnu coupable en vertu des articles 295 (a) et 188 du Code pénal birman. Le premier sanctionne « la destruction ou la profanation des lieux ou des objets sacrés avec intention de nuire ou la connaissance du fait que l’acte pourrait blesser la sensibilité religieuse d’autrui », et le second punit « la désobéissance à un ordre émis par un fonctionnaire ». Il s’agirait dans ce dernier cas des heures d’ouverture du VGastro Bar, qui auraient dépassé les horaires autorisés.

La sévérité de la sentence, si elle a été saluée par les bouddhistes extrémistes, a cependant provoqué une émotion certaine parmi la foule qui attendait aujourd’hui devant le tribunal du district de Bahan. « Tout le monde a le droit d’utiliser Facebook dans notre pays, même les moines le font ! », s’est écriée, visiblement désemparée, la mère de Htut Ko Ko Lwin. Son fils, qui avait passé la majeure partie de sa vie au Japon, était revenu récemment au pays, espérant bénéficier de « l’ouverture récente du pays à la démocratie », rapporte The Irrawaddy ce 17 mars.

« Ces hommes ont fait acte de repentance pour ce qu’ils avouent avoir été une erreur, alors que pendant ce temps-là, des extrémistes comme Wirathu incitent à la violence au nom du bouddhisme et attaquent publiquement un haut responsable des Nations Unies avec des remarques vraiment injurieuses ! », s’est indigné à l’annonce du verdict Matt Smith, responsable de Fortify Rights, une organisation de défense des droits de l’homme basée en Thaïlande. « Les autorités cherchent manifestement à faire un exemple mais cela ne fera que nuire à l’image de la Birmanie et du bouddhisme », a-t-il poursuivi.

Un avis largement partagé par l’ensemble des ONG et associations qui suivent de près l’évolution du nouveau régime birman, dont les premiers pas vers la démocratie, salués il y a peu par la communauté internationale, semblent aujourd’hui chaque jour un plus vacillants.

« Le verdict d’aujourd’hui porte un nouveau coup à la liberté d’expression à la Birmanie, a déclaré pour sa part Rupert Abbott, directeur adjoint du programme Asie-Pacifique d’Amnesty International. Bien que les lois internationales permettent certaines restrictions au droit de la liberté d’expression, celles-ci sont strictement définies et leur portée limitée ; or il est indéniable que les accusations et les poursuites dans cette affaire ne répondent absolument pas à ces critères de restriction de la liberté d’expression, ce qui fait que la Birmanie a ici clairement violé ce droit. »

Même condamnation du côté de Human Rights Watch, une ONG très impliquée dans la « transition vers la démocratie » de l’ancienne junte militaire. « Que ces trois hommes aient fait montre d’une grande méconnaissance de la culture et de la sensibilité religieuse [du pays] en postant une image du Bouddha avec un casque sur Facebook est une évidence, mais il n’y a rien dans ce qu’ils ont fait qui puisse mériter d’être conduits devant un tribunal et encore moins d’être envoyés en prison ! », s’est indigné Phil Robertson, directeur adjoint de l’ONG pour l’Asie. « Tout ce que cette affaire démontre, c’est que la liberté d’expression est plus que jamais menacée en Birmanie, juste au moment où le pays entre dans une période charnière de son histoire avec les prochaines élections [prévues à la fin de l’année 2015] », a-t-il ajouté.

(eda/msb)

Notes

(1) Le Buddha Bar, du nom du restaurant-bar-lounge parisien, est aujourd’hui une chaîne de bar-discothèque implantée dans de nombreux pays. Le label produit également des DVD de musique lounge et world. Depuis son implantation dans certains pays touristiques d’Asie comprenant une forte proportion de bouddhistes, le concept du Bouddha Bar se heurte à de nombreuses oppositions pour « atteintes aux sentiments religieux », comme c’est le cas actuellement en Indonésie.