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Asie du Sud-Est - Birmanie / Myanmar

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POUR APPROFONDIR – L’appel de l’archevêque de Rangoun : « Faire taire les armes et construire une nation arc-en-ciel »

POUR APPROFONDIR – L’appel de l’archevêque de Rangoun : « Faire taire les armes et construire une nation arc-en-ciel »

22/01/2014

Dans cette Lettre apostolique, publiée le 1er janvier sur le site de la Conférence des évêques catholiques du Myanmar, Mgr Charles Maung Bo, archevêque de Rangoun (Yangon), exhorte les chrétiens mais aussi tous les habitants du pays à construire la paix et à stopper la vague de haine et de violence « qui déferle sur les Rohingyas ».

 

 

Depuis 2012, les discriminations et les violences se succèdent à l’encontre de cette minorité musulmane, à laquelle est refusée la nationalité birmane, en dépit des changements de politique récents du pays.

Mgr Charles Bo est l’une des rares personnalités du pays à avoir protesté à de nombreuses reprises contre le traitement infligé aux Rohingyas et à plaider inlassablement pour l’apaisement des tensions interethniques et interreligieuses.

Il signe ici l’une de ses exhortations les plus vigoureuses en faveur de la paix, de la réconciliation et de la fraternité.

La traduction est de la rédaction d’Eglises d’Asie.

 

PAIX ET FRATERNITE – FEUILLE DE ROUTE POUR UN NOUVEAU MYANMAR

Bonne Année à chacun de vous !

Le message de Noël se poursuit : « Paix à tous ! ». Ce 1er janvier est la Journée mondiale de la Paix. Pour les citoyens du Myanmar, c’est le jour du même rêve, du même espoir communs. Je souhaite à chacun d’entre vous une nouvelle année bénie et remplie de paix.

Alors que nous nous accueillons la nouvelle année à son aube naissante, nous nous préparons également au Myanmar à l’avènement d’une nouvelle ère. Une nouvelle ère de liberté, de démocratie, de justice, de paix et d’espoir. Une nouvelle ère de fraternité parmi les différents peuples qui forment notre belle nation. Il y a de quoi être reconnaissant pour tout cela. Il y a beaucoup à espérer aussi. Nous sommes à une période charnière de notre histoire, à la fois bénie et pleine de défis, au tout début d’un nouveau chapitre.

Ces deux dernières années, les portes de notre pays se sont ouvertes au monde. Il y a donc beaucoup de raisons d’espérer. Durant ces deux dernières années, les restrictions, dont celles qui pesaient sur la liberté d’expression, se sont allégées : il y a plus d’espace pour la société civile, les médias et les acteurs politiques, il y a eu des étapes franchies en faveur de la paix dans les Etats ethniques, et bon nombre de prisonniers politiques ont été libérés. Après de longues années en résidence surveillée, Aung San Suu Kyi a été élue au Parlement, avec ses collègues de la National League for Democracy. Ces progrès nous encouragent à espérer cette arrivée d’une ère nouvelle.

Pour la première fois depuis plus de 50 ans, il y a de vraies raisons d’avoir de l’espoir pour le Myanmar. Et tout cela nous le devons à quelques-uns de nos frères et soeurs qui depuis 1988 ont refusé d’accepter le pouvoir des ténèbres. Certains d’entre eux ont eu le courage de donner leur vie sur l’autel du sacrifice suprême. Ils ont donné leur ‘hier’ pour que notre ‘aujourd’hui’ puisse être libre et que le ‘demain’ du Myanmar puisse voir fleurir la justice.

Ceci dit, nous devons nous rappeler que tout cela n’est que le début du commencement. Alors que certains prisonniers politiques ont été remis en liberté, d’autres ont été arrêtés. Alors que des pourparlers de paix ont été entamés, les attaques de militaires contre les civils dans l’Etat kachin se poursuivent. Et alors que nous commençons à nous réjouir d’avoir plus de liberté d’expression, certains l’utilisent pour prêcher la haine et inciter à la violence à l’encontre de nos frères et soeurs musulmans. Oui, il nous reste encore un long chemin à parcourir, il y a beaucoup de défis difficiles qui nous attendent et, dans notre horizon où brillent les rayons de l’espoir et d’une aube nouvelle, se rassemblent de sombres nuages de souffrance et de haine.

Le Myanmar ne sera jamais complètement libre et en paix tant que tous ses peuples, sans exception, ne pourront eux-mêmes vivre libres et en paix.

Les réformes démocratiques dans les villes ne pourront à elles seules mettre fin à des décennies de conflit. On dit souvent ici la paix ne pourra véritablement s’établir qu’à travers un processus de paix et non par de simples cessez-le-feu, et qu’un tel processus de paix devra comprendre un dialogue qui aboutira à des accords politiques concernant les différentes ethnies du Myanmar. C’est vrai. Pourtant, la paix, la vraie, ne pourra se faire qu’à travers la transformation de nos coeurs, le changement de nos mentalités et la redécouverte des valeurs de la fraternité. Le pape Paul VI nous l’a dit : la paix, ce n’est pas l’absence de guerre. Il a précisé : si vous voulez la paix, travaillez pour la justice. Pas de Justice, pas de Paix.

Traditionnellement, le catholicisme social se bat pour ce noble concept : la paix qui naît de la justice. Comme l’a dit le pape François dans son message de Nouvel An lors de la Journée mondiale de la Paix : « Dans le coeur de chaque homme et de chaque femme, il y a le désir d’une vie comblée, qui comprend le désir irrépressible de fraternité qui nous amène à la relation avec l’autre et nous rend capable de nous voir, non comme des ennemis ou des rivaux, mais comme des frères et des soeurs à accueillir et à prendre dans ses bras. »

Pendant six décennies, le pays a suffoqué sous une dictature inhumaine ; vous et moi en tant qu’êtres humains avons souffert pendant une interminable nuit, faite de larmes silencieuses. Et après toutes ces larmes et toutes ces blessures, après les ténèbres et les persécutions sans merci, l’aube point et nous entrevoyons la lumière.

Mais soudain, les ténèbres semblent fondre sur nous en plein midi. Je parle des conflits interreligieux qui ont apporté avec eux peine et honte à notre jeune nation. Et nous l’avons mérité. Ces dix-huit derniers mois, une vague de haine a déferlé avec violence sur nos frères et soeurs musulmans, apportant mort et destruction dans l’Etat Rakhine (Etat de l’Arakan, NdT), à Meikhtila, à Oakkan, à Lashio et dans d’autres régions du pays. Cette haine n’a pas seulement laissé derrière elle de nombreux morts ainsi que des maisons détruites, elle a signé la mort de la fraternité et la destruction de notre communauté. Le nom et la réputation de notre pays en ont été entachés. Ces actes insensés commis par quelques-uns ont fait beaucoup de mal à un grand nombre de personnes. Toutes les communautés ont souffert.

Notre tâche n’est pas seulement de reconstruire les bâtiments détruits mais de reconstruire les liens fraternels qui ont été touchés plus gravement encore. Notre tâche, individuellement et en communauté, est de reconstruire les coeurs. Le Saint Père dit que « sans fraternité, il est impossible de construire une société juste et une paix solide et durable ».

Quelle que soit notre religion, nous devons recentrer nos esprits sur notre humanité commune, et notre fraternité en tant que peuples du Myanmar. Le pape dit encore que « dans la dynamique de l’histoire et la diversité des groupes ethniques, des sociétés et des cultures, nous voyons les germes de la vocation à former une communauté composée de frères et soeurs qui s’acceptent et prennent soin les uns des autres ».

Nous avons besoin de redécouvrir la valeur de « l’unité dans la diversité ». Le Myanmar est une société riche d’une grande diversité ethnique et religieuse. Il faut célébrer cette diversité. Après le temps des orages, alors que le soleil paraît, nous devrions être capable de voir que nous sommes une nation de toutes les couleurs.

Une nation arc-en ciel. Nous devons construire une nation dans laquelle chaque personne née sur le sol du Myanmar se sente chez elle, ait une place dans l’avenir du pays, soit traitée avec le même respect et les mêmes droits, soit accueillie et acceptée par tous ses voisins.

Une nation où l’histoire, la langue, les coutumes et les religions de chacun sont respectées et fêtées. Il ne doit pas y avoir de citoyens de seconde zone. Comme le dit le pape François, « dans de nombreuses parties du monde, il ne semble plus y avoir de limites dans la gravité des crimes contre les droits de l’homme les plus fondamentaux, spécialement le droit à la vie et le droit à la liberté de religion ». Ceci est particulièrement vrai dans cette partie du monde qui est notre pays. Bien que les pourparlers se poursuivent dans l’Etat kachin, nous parviennent les nouvelles d’attaques de villages, de pillages d’églises, de viols de femmes et d’enfants.

Dans d’autres régions du Myanmar, des mosquées sont détruites. Nous connaissons la tragédie de ce peuple, dont les membres sont connus sous le nom de Rohingyas, traités comme s’ils n’étaient pas des êtres humains, parqués dans les pires conditions dans des camps de déplacés ou forcés à fuir le pays par bateau, dans de périlleuses embarcations lancées en pleine mer.

La cause des Rohingyas est sujette à controverses. Les chrétiens, quant à eux, croient fondamentalement que chaque être humain est créé à l’image de Dieu. Chacun de nous fait partie de ce projet de Dieu qui nous englobe dans une même et incommensurable dignité.

Le gouvernement du Myanmar et la communauté internationale se doivent de trouver une solution à ce problème de citoyenneté des Rohingyas. Mais, en tant que peuple, en tant que nation qui a pris la Karuna (1) et la Metta (2) comme principes fondateurs, nous ne devrions pas permettre à un petit nombre d’entacher par des actes d’une violence insensée, la réputation d’un pays connu pour sa tolérance.

L’injustice, où qu’elle soit, est une menace pour la justice partout, nous enseignait Martin Luther King. Nous savons parfaitement que bon nombre des Rohingyas vivent au Myanmar depuis des générations, et pourtant ils ne sont toujours pas reconnus comme citoyens et sont devenus de fait apatrides (3).

Cette tragédie ne doit pas perdurer. Chaque individu né au Myanmar doit être reconnu comme un citoyen du Myanmar. Pendant que la guerre et les conflits interreligieux se poursuivent, se déroule parallèlement l’une des plus épouvantable agonie humaine jamais rapportée, affectant toutes les communautés. Ces souffrances sont les plus profondes blessures de notre nation. Mais malheureusement, il est prêté peu d’attention à ce drame quotidien qui touche des millions de personnes dans notre pays.

Nous entendons parler de trafic de femmes et d’enfants, mais aussi d’autres abus comme la confiscation des terres ou des discriminations contre les minorités religieuses dans le travail et l’administration. Le pape nous dit encore : « Le tragique phénomène du trafic des êtres humains, sur la vie et le désespoir desquels spéculent des personnes sans scrupules, est un exemple inquiétant [de l’augmentation des atteintes aux droits de l’homme. NdT]. Aux guerres faites d’affrontements armés, s’ajoutent des guerres moins visibles, mais non moins cruelles, qui se livrent dans le domaine économique et financier avec des moyens aussi destructeurs de vies, de familles, d’entreprises. » Ces mots décrivent notre situation au Myanmar aujourd’hui et nous rappellent à quels défis nous devons faire face.

Une nation qui a accueilli avec succès les jeux du SEA (Southeast Asian Games) (4) mérite de véritables éloges. Quand il le faut, le Myanmar, en tant que peuple, peut relever n’importe quel défi. C’est avec le même état d’esprit qu’il doit arriver à enrayer la guerre qui ensanglante le pays. Que dire de la pauvreté absolue dans laquelle vit 40 % de notre peuple ? Que dire des millions de personnes qui croupissent dans l’enfer de la Malaisie et de la Thaïlande, victimes du trafic d'êtres humains et esclaves des temps modernes ? Les multiples visages de la pauvreté sont des blessures qui touchent l’âme même de la société. Le grand défi, c’est la pauvreté.

Le Saint-Père dit que la fraternité est « préliminaire à toute action pour combattre la pauvreté ». Nous devons puiser la richesse dans notre propre coeur si nous voulons mettre fin à la pauvreté matérielle. Selon les termes du pape François,  cela signifie de ne pas être guidé par ‘un désir de profit’ ou ‘une soif de pouvoir'. Ce qu’il faut, c’est vouloir « se perdre soi-même pour le salut des autres, plutôt que les exploiter, c’est vouloir les servir plutôt que les opprimer ». L’autre, en tant que personne ou que peuple doit être considéré ... comme un ‘voisin’. Il poursuit : « La solidarité chrétienne part du principe que notre voisin est à aimer, non seulement comme un être humain avec ses droits propres et selon le principe d’égalité qui doit exister entre chaque personne, mais surtout comme l’image même de Dieu. »

Et alors que nous commençons une nouvelle année et que nous tournons vers une ère nouvelle, je fais miens les propos du pape François s’adressant au nom de l’Eglise à tous ceux qui souffrent des conséquences de la haine et de la guerre :

« A tous ceux qui vivent sur des territoires où les armes imposent terreur et destruction, je les assure de ma proximité personnelle ainsi que de celle de toute l’Eglise, dont la mission est d’apporter l’amour du Christ aux victimes sans défense des guerres oubliées, aussi bien par ses prières pour la paix que par son service aux blessés, aux affamés, aux réfugiés, aux déplacés et à tous ceux qui vivent dans la peur.

L’Eglise élève aussi la voix pour faire entendre aux responsables le cri de douleur de ces souffrants et pour mettre fin à toute forme d’hostilité, d’abus et de violation des droits de l’homme les plus fondamentaux.

Pour cette raison, j’appelle avec force tous ceux qui sèment la violence et la mort par la force des armes ; dans la personne que vous regardez aujourd’hui comme un ennemi à abattre, découvrez votre frère ou votre soeur, et arrêtez votre main ! Renoncez à la voie des armes et allez à la rencontre de l’autre par le dialogue, le pardon et la réconciliation, afin de faire renaître la justice, la vérité et l’espoir autour de vous ! »

Je souhaite à tous mes frères et soeurs, de toutes religions et de toutes origines, faisant partie de notre nation, une nouvelle année, pleine de joie et de bénédictions.

Unissons nos mains pour construire une nouvelle nation arc-en-ciel au Myanmar. Que 2014 marque le début d’une nouvelle ère, non seulement pour une plus grande liberté, mais aussi pour une plus grande fraternité, pour tout le Myanmar. Et qu’en faisant grandir cette fraternité, nous puissions établir une paix durable et prospère.

Un nouveau Myanmar est possible mes chers frères et soeurs. Ce Myanmar naîtra de la Paix qui viendra elle-même de la Justice. Un Myanmar qui fera de la pauvreté une histoire du passé, un Myanmar qui célèbrera l’unité dans la diversité. Un Myanmar libre et libéré de la haine est possible. Faisons nôtres ces mots du grand poète et prix Nobel Rabindranath Tagore : « Dans cette terre de liberté et de prospérité, Mon Père, fais que mon pays s’éveille. »

Mgr Charles Maung Bo, 29 décembre 2013

(eda/msb)

Notes

(1) Karuna : mot en pali (langue du bouddhisme theravada implanté au Birmanie), signifiant « amour de compassion » ou « charité ». La Karuna est le nom fréquemment utilisé pour désigner la branche locale de Caritas Internationalis dans plusieurs pays d’Asie. NdT

(2) Metta : mot en pali signifiant « amour désintéressé » ou « bienveillant ». NdT

(3) La loi de 1982, passée sous la junte militaire, stipule que les minorités ethniques du pays peuvent prétendre à la citoyenneté birmane si elles sont en mesure d’attester leur présence sur le sol national avant 1823 – une disposition prévue pour écarter les Rohingyas, ceux-ci étant en grande partie formés de migrants du Bangladesh venus en Arakan à l’époque du colonisateur britannique pour travailler dans les exploitations agricoles. NdT

(4) En 2013, pour la première fois, les jeux du SEA (Jeux d’Asie du Sud-Est) se sont tenus à Naypyidaw, la nouvelle capitale de la Birmanie.