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Asie du Sud-Est - Birmanie / Myanmar

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Le groupe 969 : initiative de la société civile ou manœuvre politique ?

Le groupe 969 : initiative de la société civile ou manœuvre politique ?

28/06/2013

L’interdiction le 26 juin dernier, par le gouvernement birman de toute diffusion de l’édition du 1er juillet 2013 de l’hebdomadaire Time le montre : la question de l’implication de moines bouddhistes dans les violences antimusulmanes qui agitent le pays depuis un an est un sujet sensible.

Parce que le magazine américain a fait sa couverture avec le portrait du moine Wirathu sous le titre « The Face of Buddhist Terror » (« Le visage de la terreur bouddhiste : comment des moines militants alimentent la violence antimusulmane en Asie »), le bureau présidentiel a réagi dès le 25 juin en déclarant que le Time avait « entaché » la réputation de la religion qui réunit la très grande majorité de la population du Myanmar. Le lendemain, le porte-parole de la présidence expliquait sur Facebook que l’interdiction du Time sur le sol birman visait « à prévenir tout nouveau conflit racial et religieux » tandis que le site Internet de la présidence affirmait que « l’article du magazine Time créait un malentendu sur le bouddhisme ».

Alors que le démantèlement de l’appareil de censure qui pesait sur les médias remonte au mois d’août dernier seulement et qu’une loi sur les médias est en cours de préparation, le gouvernement a donc pris le risque de froisser la communauté internationale en recourant à un acte de censure brutal. La présidence s’est justifiée en déclarant que la juxtaposition des mots « bouddhiste » et « terreur » à la Une d’une publication à l’audience internationale nuisait à ses efforts d’apaisement suite aux violences de ces derniers mois qui ont provoqué la mort et le déplacement forcé de nombreux civils. Cependant, cette même présidence ne se prononce pas sur le fond de l’article, à savoir la mise en cause par la publication américaine du moine Wirathu et de son mouvement « 969 » dans les violences antimusulmanes.

Diffusée le 27 juin, une longue dépêche de l’agence Reuters souligne les liens qui existent entre différents éléments de la société et du gouvernement et le mouvement extrémiste visant à protéger la « pureté » de la nation birmane, perçue comme intimement liée au bouddhisme, d’une minorité musulmane soupçonnée de chercher à s’imposer par la démographie et le commerce.

Le mouvement 969, qui renvoie à la tradition des 24 attributs des trois joyaux du bouddhisme (9 du Bouddha, 6 du Dharma et 9 de la Sangha), se présente comme étant issu des profondeurs de la société birmane et son leader le plus en vue, le désormais célèbre moine Wirathu, dont les prêches empreints d’une idéologie xénophobe sont diffusés sur Facebook, YouTube et par DVD, ne fait pas mystère de son arrestation et sa condamnation en 2003 à vingt-cinq ans de prison pour incitation à la haine envers les musulmans (peine dont il ne fera que sept ans, ayant été libéré en 2011 à la faveur des amnisties de prisonniers politiques décidées par le nouveau gouvernement civil).

Interrogé par Reuters, un des ministres de l’actuel gouvernement en place ne cache pas son estime pour le Vénérable Wirathu. Sann Sint, ministre des Affaires religieuses – un portefeuille sensible dans le contexte des tensions actuelles – est un ancien général ayant revêtu l’habit civil – à l’image de la majorité des membres de l’actuel gouvernement. Selon lui, « Wirathu prêche l’amour et la compréhension entre les religions » et n’incite en aucune façon « à la violence interreligieuse ». Quant aux appels de Wirathu au boycott par les bouddhistes des commerces tenus par des musulmans, le ministre n’y voit rien à redire. « Nous sommes dans une économie de marché. Personne ne peut aller contre cela et c’est aux consommateurs de décider », affirme-t-il. Des propos qui sont loin d’être démentis par le bureau de la présidence, pour qui le groupe 969 est « un symbole qui renvoie seulement à la paix » et le moine Wirathu « un fils du Seigneur Bouddha ».

Avec les élections législatives de 2015 en vue (qui décideront du choix du futur président de la Birmanie), le poids politique des quelque 500 000 moines bouddhistes est devenu évident et chacun s’interroge sur les forces en présence. L’une des théories qui a cours est que le mouvement 969 est contrôlé par une faction « dure » de l’ancienne junte, laquelle cherche en suscitant des troubles à l’ordre public à faire échouer les réformes et à empêcher une victoire totale d’Aung San Suu Kyi et de son parti, la Ligne nationale pour la démocratie.

Sans nier le fait que le groupe 969 semble jouir d’une réelle popularité et que les autocollants portant son logo se font plus nombreux, il reste néanmoins visible que ses origines portent la marque, non d’une initiative spontanée de la société civile ou d’un mouvement religieux, mais d’un projet des autorités gouvernementales de l’époque de la junte. Les principaux moines qui se disent proches du mouvement 969 ou qui en promeuvent les idées ne cachent d’ailleurs pas que le fondateur du mouvement est Kyaw Lwin, qui un temps fut moine.

Ce dernier, écrivain prolifique, fut choisi par l’ancienne junte afin de promouvoir le bouddhisme à la suite du soulèvement pacifique pro-démocratique de 1988, réprimé dans le sang par les militaires. Des milliers d’étudiants et de civils, dont des moines, furent tués par l’armée. Par la suite, pour signifier leur dédain envers la junte, des moines refusèrent durant trois mois les offrandes faites par les familles des militaires, un geste à la puissance symbolique très forte. A la suite de cela, les militaires ont cherché à reconstruire leur image auprès des bouddhistes et cela de deux manières très opposées : les moines rebelles se virent dans l’obligation de se faire enregistrer tandis que leur liberté de mouvement était réduite, tandis que les moines coopératifs étaient couverts d’offrandes et de dons. A l’époque, les esprits caustiques disaient que la télévision en Birmanie ne diffusait qu’en deux couleurs, le vert et le jaune : le vert kaki des uniformes militaires apportant des offrandes au jaune safran des moines.

En 1991, la junte créa un « Bureau pour la promotion et la propagation du Sasana (1) » (DPPS), placé sous la tutelle du ministère des Affaires religieuses, avec Kyaw Lwin à sa tête. En 1992, le DPPS publiait Comment vivre comme un bon bouddhiste, ouvrage de synthèse des écrits de Kyaw Lwin, qui sera réimprimé en 2000 sous le titre Le meilleur bouddhiste, avec le logo du mouvement 969 en couverture. Le DPPS existe toujours et est aujourd’hui dirigé par Khine Aung, un ancien militaire.

Le journaliste de Reuters a rendu visite à la veuve et au fils de Kyaw Lwin, dans la modeste maison qu’ils occupent à Rangoun. Parmi les souvenirs qui ornent les murs de la demeure, le reporter a repéré une photo de Kyaw Lwin plaisantant avec le général Khin Nyunt, qui fut durant vingt ans le chef des services secrets et l’homme le plus craint du pays avant sa disgrâce en 2004. Le fils de Kyaw Lwin a aussi précisé au journaliste que son père voyait « souvent » Saw Maung et Than Shwe, deux des principaux dirigeants de la junte.

Selon le fils de Kyaw Lwin, parmi les moines que son père fréquentait lorsqu’il était à la tête du DPPS figurait un certain Wiseitta Biwuntha, alors âgé d’une vingtaine d’années et venu de Kyaukse, près de Mandalay. Aujourd’hui connu sous le nom de Wirathu, ce moine a continué à voir Kyaw Lwin, de la date de son départ du DPPS en 1992 jusqu’à sa mort à l’âge de 70 ans en 2001. C’est dans ces années-là que le jeune Wirathu a commencé à prêcher les valeurs du mouvement 969, en flattant le sentiment antimusulman, latent dans la société jusqu’à ce que celui-ci se retrouve exacerbé après la destruction des statues de Bamiyan en mars 2001 par les talibans en Afghanistan puis après les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis. Deux ans plus tard, Wirathu était arrêté et condamné à vingt-cinq ans de prison pour avoir distribué des tracts antimusulmans incitant à la violence à Kyaukse. Des émeutes y avaient fait dix morts, des musulmans tués par une foule formée de bouddhistes. C’était la première fois que le mouvement 969 faisait couler le sang.

Aujourd’hui, deux ans après la transformation de la junte militaire en un gouvernement civil qui multiplie les signes d’ouverture, le mouvement 969 et le moine Wirathu semblent gagner en popularité. A la mi-juin, leur projet de voir une loi votée pour obliger tout musulman désireux d’épouser une bouddhiste de renoncer à sa religion pour embrasser celle de son épouse a été repoussé, mais le 27 juin, à Rangoun, une rencontre de moines bouddhistes devait reformuler ce projet pour le présenter à l’Assemblée nationale. A cette occasion, ces moines avaient reçu le soutien de personnalités respectées, telle le professeur Dhammapiya, formé aux Etats-Unis et enseignant à la prestigieuse International Theravada Buddhist Missionary University de Rangoun. Pour Dhammapiya, le mouvement 969 est un mouvement pacifique qui apporte une aide au pays dans la délicate transition politique qu’il traverse en ce moment.

Fort de sa popularité, le moine Wirathu n’hésite pas à s’en prendre à la Ligue nationale pour la démocratie. Dans un discours mis en ligne en mars dernier sur YouTube, on peut l’entendre affirmer que ce parti et les proches d’Aung San Suu Kyi sont dominés par les musulmans. « Dans n’importe quelle ville, regardez les bureaux de la LND et vous verrez des barbus », déclare-t-il.

Face à ces attaques, la LND semble comme paralysée. Le quasi-silence observé par Aung San Suu Kyi sur les violences antimusulmanes lui aliène à la fois les bouddhistes extrémistes, qui lui reprochent de ne pas défendre les bouddhiste arakanais face aux Rohingyas musulmans, et la minorité musulmane, qui ne trouve pas chez elle le soutien attendu de la part d’un prix Nobel de la paix. Récemment, Nyan Win, porte-parole de la LND, a dû reconnaître que « certains membres » du parti étaient proches du mouvement 969. « La LND ne peut interférer avec les libertés ou les droits de ses membres. Dans le domaine des affaires sociales, ils ont le droit de faire ce qu’ils veulent », a-t-il argumenté.

Notes

(1) En pali, la langue sacrée du bouddhisme theravada, sasana signifie religion mais est synonyme du bouddhisme.