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Asie du Sud-Est - Birmanie / Myanmar

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POUR APPROFONDIR - Qui se cache derrière la campagne « 969 » en Birmanie ?

POUR APPROFONDIR - Qui se cache derrière la campagne « 969 » en Birmanie ?

05/06/2013

Depuis le mois de juin 2012, date à laquelle des violences meurtrières ont éclaté dans l’Etat de l’Arakan, les émeutes visant la minorité musulmane de Birmanie se sont multipliées, touchant différentes régions du pays birman et des Etats de l’Union du Myanmar où les minorités ethniques sont dominantes. A chaque fois ou presque, des éléments extérieurs aux localités touchées par les émeutes...

... semblent être intervenus au déclenchement de ces flambées de violence et quasiment toujours des moines bouddhistes ont été mêlés, voire ont pris part aux atteintes portées contre les biens et les personnes de la minorité musulmane. Dans l’article ci-dessous, Carlos Sardina Galache, journaliste pour le site d’information en ligne DVB (Democratic Voice of Burma) tente de découvrir qui se cache sous le sigle « 969 », logo qui sert de ralliement aux bouddhistes extrémises qui voient dans la présence musulmane en Birmanie un risque de submersion, démographique notamment, de leur pays par les musulmans. La traduction est de la Rédaction d’Eglises d’Asie.

 


Tout semble calme à Mawlamyine (Moulmein), capitale de l’Etat Môn sur la côte méridionale de la Birmanie, n’était-ce l’augmentation importante du nombre de symboles ‘969’ placardés dans toute l’agglomération. Dans une boutique d’achat-vente d’or, au marché central, l’autocollant, symbole religieux qui représente les trois joyaux du bouddhisme, figure en évidence au dessus d’un petit autel consacré à Bouddha. « C’est pour rappeler aux gens que c’est une boutique bouddhiste où les bouddhistes peuvent acheter mais où les clients musulmans sont également bienvenus », précise le commerçant.

Ce symbole, devenu maintenant tristement célèbre, est aussi utilisé pour faire valoir une forme extrémiste de nationalisme religieux en Birmanie et des liens ont été établis entre lui et la récente flambée de violence qui a coûté la vie à 40 personnes et au cours de laquelle des milliers d’habitations ont été dévastées en divers lieux du pays au mois de mars 2013. Son défenseur le plus écouté et « autoproclamé le Ben Laden birman », le moine Ashin Wirathu a fait la Une de médias internationaux pour son rôle dans une propagande islamophobe menée sous le couvert de la campagne ‘969’.

Le symbole lui-même a été conçu à Mawlamyine (Moulmein) – ville dont la population musulmane est assez importante – par Ashin Sada Ma, le secrétaire du mouvement, et diffusé il y a sept mois. Assis dans un bureau où sont empilés des autocollants et des brochures portant l’image symbole de la campagne ‘969’, le supérieur du monastère Mya Sadi, âgé de 37 ans, décrit avec passion sa création. [NdT : Le chiffre 969 fait référence aux Trois Joyaux du bouddhisme (Tiratana) qui se composent de 24 attributs (9 du Bouddha, 6 du Dharma et 9 de la Sangha.] « Le lion symbolise le courage, l’éléphant la force, le cheval la rapidité et le bœuf la patience. » explique-t-il, en se référant à la célèbre Colonne d’Ashoka – sculpture bouddhiste très ancienne représentant les quatre animaux – reproduite au centre du symbole.

Le roi Ashoka, roi indien du IIIe siècle de notre ère, qui a répandu le bouddhisme en Birmanie, est manifestement tenu en très haute estime par le moine. « Si quelqu’un veut faire quelque chose de bien pour la religion bouddhique, le pays ou la population, il ou elle doit avoir l’esprit du roi Ashoka, avec les qualités de ces quatre animaux dans le cœur », affirme encore Ashin Sada Ma, ajoutant : « Je crains que des musulmans bengalis ne soient des terroristes. »

Il poursuit en expliquant que la campagne a été lancée dans le but d’éduquer les jeunes sur la valeur de leur patrimoine et héritage bouddhiste. « Aujourd’hui, les jeunes ne connaissent pas les joyaux du bouddhisme. Ce symbole a pour objet de le leur rappeler », dit-il.

« Quand on accroche ce symbole quelque part, la personne qui le fait doit se recueillir et prier », peut-on lire le livret d’information qui l’accompagne. « Il faut l’utiliser à travers le pays pour en montrer l’unité. Si le symbole est utilisé fallacieusement par des gens d’autres religions, ils doivent être poursuivis en justice. »

Le symbole a été lancé officiellement le 30 octobre 2012, jour de la pleine lune de Thadingyut, une des grandes fêtes du calendrier birman. Mais, selon le moine Sada Ma, il est faux de dire que les violences qui se sont produit en Arakan, opposant bouddhistes arakanais et musulmans Rohingya en juin et en octobre de l’année dernière, ont influencé la campagne. En fait, affirme le moine, cette dernière avait été prévue des mois à l’avance.

Un peu plus tard, il ajoute toutefois que « les Bengalis » – ainsi qu’il désigne les Rohingya apatrides, usant ainsi d’une dénomination à connotation péjorative largement utilisée également par le gouvernement et de nombreux citoyens – entretiennent le conflit en « migrant » jusqu’en Birmanie, bien que le plus grand nombre d’entre eux vivent en Arakan depuis plusieurs générations.

« S’ils viennent, ils peuvent facilement influencer notre pays, déplore le moine. Ils essayent d’améliorer leur existence dans notre pays et sur nos terres. Ainsi, ce symbole et cette campagne sont destinés à nous défendre nous-mêmes. Je crains que quelques musulmans bengalis ne soient des terroristes et aient pour mission d’islamiser notre pays. »

Bien que le moine Sada Ma assure que la campagne n’est pas dirigée contre les musulmans, il s’inquiète que l’islam s’étende à travers l’Asie. « Seules quelques petites régions de l’Asie demeurent bouddhistes aujourd’hui. Dans le passé, l’Indonésie, le Bangladesh, l’Afghanistan, et de nombreux autres pays, tels que la Turquie et l’Irak, étaient des pays bouddhistes, mais aujourd’hui ils sont perdus. »

Le Vénérable Sada Ma, qui a été nommé secrétaire du mouvement ‘969’ dans l’Etat Môn peu de temps après le lancement de la campagne, s’empresse de préciser que celle-ci, qui s’est répandue dans chaque Etat du Myanmar, n’est pas une organisation nationale mais agit de manière autonome dans les différentes régions où elle est implantée. « Ailleurs [qu’à Moulmein], ils diffusent le symbole à leur propre initiative. D’autres villes utilisent le symbole de la manière qui leur convient. »

Il insiste également sur le fait que le moine Wirathu – largement critiqué pour ses discours au ton haineux visant les musulmans et exhortant les bouddhistes à ne pas se marier ou à commercer avec eux – agit « en toute indépendance » du mouvement ‘969’.

Il explique que le moine Wirathu veut que les bouddhistes soient aussi « unis » que les musulmans le sont, même s’il reconnaît qu’interdire les mariages interconfessionnels n’est pas le « comportement traditionnel des bouddhistes ». Mais il se garde bien de franchir le pas qui consisterait à rejeter l’ensemble des idées défendues par Wirathu. « Elles sont acceptables si elles aident le bouddhisme », dit-il.

Lors d’une interview accordée en avril 2013 à DVB (Democratic Voice of Burma), le célèbre moine se tenait assis sur une chaise surélevée avec plusieurs portraits géants de lui-même accrochés en arrière-plan. Il prétendait avoir découvert « une conspiration musulmane » visant à la conquête de la Birmanie par le biais de l’économie et des mariages interconfessionnels. « Si les bouddhistes ne font rien pour l’arrêter, en 2100, tout le pays sera comme la région de Mayu, dans l’Etat de l’Arakan », affirmait-il en se référant à une zone peuplée essentiellement de musulmans Rohingya. « Les bouddhistes peuvent parler avec les musulmans, mais ils ne peuvent pas les épouser. Il peut y avoir de l’amitié entre eux, mais pas d’échanges commerciaux. »

Bien que la dernière vague de troubles qui a éclaté à Meikhtila en mars 2013, quelques mois après que Wirathu eut prononcé une série de prédications enflammées dans la région, il niait avoir incité à la violence. Le Vénérable Sada Ma également nie toute responsabilité, mettant en avant l’absence de violence antimusulmane dans l’Etat Môn, lieu de naissance de la campagne.

Beaucoup disent que ‘969’ est une réponse directe à l’usage prolifique du nombre ‘786’ par les musulmans en Birmanie. Ils mettent en avant le fait que le total de ses chiffres (7+8+6) s’élève à 21 et révèle l’intention des musulmans d’« islamiser » le pays au XXIe siècle. Mais un imam, dans une des plus importantes mosquées de Rangoun, qui nous a parlé sous réserve de l’anonymat, a insisté pour rappeler que les musulmans utilisent ce chiffre ‘786’ uniquement « pour demander à Dieu de les aider et de leur porter chance ». « Il n’y a jamais eu, par le passé, de terrorisme islamique ou d’attaques contre les bouddhistes en Birmanie », nous disait ce responsable musulman, ajoutant que les imams de Rangoun « utilisent leurs prédications pour appeler la jeunesse musulmane à garder son calme et à ne pas répondre aux provocations des terroristes bouddhistes ».

Il poursuivait en soupçonnant des membres du gouvernement de soutenir activement le mouvement ‘969’, le moine Wirathu et la violence antimusulmane en Birmanie. Cette suspicion est d’ailleurs largement partagée, y compris parmi les bouddhistes, qui disent que ces événements offrent une chance à l’armée de se présenter comme la seule institution capable de faire respecter l’ordre.

L’un d’eux est Ashin Pum Na Wontha, moine bouddhiste âgé de 56 ans au long passé d’activisme politique. Il est membre du « Réseau Culture de Paix », organisation qui promouvant le dialogue interreligieux et il est l’un des rares en Birmanie à défendre les Rohingyas comme étant des citoyens légitimes de son pays.

« Tant Wirathu que le mouvement ‘969’ reçoivent un soutien financier des cronies [NdT : les hommes d’affaires proches du pouvoir] », affirme-t-il D’après lui, « plusieurs hommes d’affaires musulmans possèdent des intérêts très importants dans différentes industries, spécialement dans les régions centrales du pays, et les cronies les convoitent ».

Il accuse également les militaires d’entretenir la violence afin d’« établir un rapport de travail avec le gouvernement civil » ; semblable à celui de 1958, lorsque le premier gouvernement civil birman, dirigé par U Nu, a transféré le pouvoir à l’armée pour tenter de contrôler les conflits ethniques qui allaient en s’intensifiant dans le pays.

Quelle que soit la réalité de ces assertions, la campagne ‘969’ et les sentiments antimusulmans se répandent rapidement à travers la Birmanie sans que le gouvernement n’intervienne vraiment. Tout récemment, les violences se sont étendu à Oakkan, à 90 km seulement au nord de Rangoun, suscitant à nouveau des craintes que des émeutes à caractère religieux puissent balayer le pays entier.