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Asie du Sud-Est - Birmanie / Myanmar

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LA PARTICIPATIOIN DE MOINES BOUDDHISTES À DES MANIFESTATIONS CONTRE LA VIE CHÈRE FAIT MONTER LA TENSION [ Bulletin EDA n° 469 ]

16/09/2007

Les tensions politiques en Birmanie, pays dirigé par une junte militaire, ont pris un tour menaçant ces derniers jours, après que des affrontements ont opposé des soldats à des moines bouddhistes. Ces heurts sont les derniers développements du mouvement de protestation dirigé contre le régime au pouvoir et qui parcourt le pays depuis les augmentations massives du prix de l’essence et des produits énergétiques, le 15 août dernier.

Particulièrement respectés dans le pays, les moines ont ouvertement défié le régime dans le centre-ville de Pakokku, en incendiant, le 6 septembre, quatre véhicules appartenant à l’administration locale. « Les moines qui étudient dans un grand monastère de Pakokku sont très irrités par le régime militaire », explique Than Win Htut, producteur à la Democratic Voice of Burma (DVB), une radio et une télévision dirigées par des exilés de Birmanie qui travaillent depuis Oslo, en Norvège.

Les premiers heurts entre des soldats et des moines à Pakokku, ville située à quelques 500 kilomètres au nord-ouest de Rangoun, se sont produits le 5 septembre. Dans la matinée, des soldats ont tiré en l’air pour disperser un ras-semblement de plus de 300 moines. Il semble que c’était la première fois que les forces de l’ordre utilisaient leurs armes depuis le début des protestations contre la hausse du prix de l’essence, qui avait commencé le mois précédent. « Les moines ont entamé une marche de protestation depuis leur monastère et ont été acclamés par des milliers de gens sur le chemin qui les menait à la ville », commente Than Win Htut, qui ajoute que « des soldats ont sortis une dizai-ne de moines du cortège, les ont attachés à des poteaux électriques et les ont battus avec des cannes de bambou ».

L’un des moines qui participait à la marche a expliqué à DVB que leur marche de protestation était directement liée à la hausse de l’essence qui frappait de plein fouet le clergé comme le reste de la population pauvre. « Nous ne pouvons pas nous asseoir et regarder le peuple qui nous soutient sombrer dans la pauvreté. Cette pauvreté est aussi la nôtre », a indiqué le moine.

En Birmanie, pays du bouddhisme Theravada où plus de 85 % des 47,3 millions d’habitants sont bouddhistes, les moines dépendent entièrement des dons pour leur subsistance. La population leur offre des aumônes lorsque ceux-ci mendient chaque matin pour recevoir leur nourriture quotidienne.

Les heurts entre le clergé et les forces de l’ordre à Pakokku ont d’autant plus attiré l’attention qu’elles s’inscrivent à la suite des manifestations auxquelles ont pris part environ 150 moines bouddhistes à la fin du mois d’août dans l’Etat d’Arakan, au nord-ouest du pays. Là également, les protestations avaient trait à la hausse du prix des combustibles et de l’essence. Pakokku est un centre important du bouddhisme en Birmanie. La ville abrite la deuxième plus importante communauté bouddhiste du pays, que l’on évalue à près de 10 000 moines, après celle de Mandalay, ville proche de Pakokku. Ces deux villes sont connues pour être de grands centres d’enseignement du bouddhisme.

« Cela pourrait déclencher une réaction des moines ailleurs, dans d’autres villes, en les amenant à sortir de leurs monastères pour se joindre aux protestations, explique Win Min, professeur à l’Université de Chiang Mai, dans le nord de la Thaïlande, et spécialiste de la Birmanie. Cette réaction pourrait alors s’étendre car les moines ont un réseau développé de relations tout autour de Pakokku. » Le clergé bouddhiste « est l’institution la mieux organisée du pays après l’armée », ajoute-t-il, en précisant qu’il « a toujours eu une grande influence sur la société birmane et qu’il pourrait de nouveau y jouer un rôle ».

L’histoire de la Birmanie est riche de tels épisodes. A l’époque précédant la colonisation britannique, le clergé bouddhiste a joué un rôle majeur comme conseiller des affaires nationales auprès de la cour royale. Quand la Birmanie est devenue une colonie britannique, les moines ont été à l’avant-garde du mouvement contre l’impérialisme occidental. Cet activisme politique s’est poursuivi après l’indépendance de 1948, lorsque le pays est passé sous la férule de régimes militaires successifs, après le coup de force de 1962. Parmi les plus récents épisodes de cet activisme, il faut citer le rôle majeur joué par les moines durant le soulèvement pro-démocratique de 1988, qui fut violemment réprimé par l’armée.

« Beaucoup de jeunes moines ont pris part à ce soulève-ment et ont trouvé la mort lors des manifestations en faveur de la démocratie », témoigne Bo Kyi, qui a pris part aux manifestations pacifiques de 1988, puis a été ensuite interné en Birmanie avant de s’établir en Thaïlande. De très nombreux autres moines ont été battus et dépouillés de leur robe. Il estime qu’il y a encore 90 moines bouddhistes en prison, détenus « pour le rôle politique qu’ils ont joué à cette période. Ils font partie des quelque 1 100 prisonniers politiques [de Birmanie] ».

Les moines bouddhistes ont également été victimes de la répression menée par les militaires au mois d’août 1990, quand ils sont sortis de leurs monastères pour protester contre le refus de la junte militaire de reconnaître le résultat des élections législatives qui avaient eu lieu quelques mois auparavant. La Ligue nationale pour la démocratie, le parti d’opposition dirigé par le prix Nobel Aung Suu Kyi, avait mis en déroute le parti favorable à la junte militaire, et ceci pour la première fois en presque trente ans.

Les protestations actuelles contre la hausse du prix de l’essence, qui a augmenté de 500 % du jour au lendemain, ne semblent pas près de cesser, malgré la brutalité des méthodes employées par la junte militaire. Avant les heurts de Pakokku, le régime militaire semblait avoir choisi comme politique de ne pas recourir à l’armée, laissant le champ libre à des voyous liés au régime pour réprimer les manifestants et les journalistes qui tentaient de couvrir l’événement. Cette stratégie, expliquent les analystes, visait à éviter de rappeler les mauvais souvenirs des brutalités militaires lors du soulèvement pro-démocratique de 1988. La confrontation qui a eu lieu à Pakokku semble indiquer un tournant tactique, la junte étant contrainte de recourir à ses soldats pour contrôler les foules. Deux pelotons ont été engagés pour disperser les moines qui chantaient des prières et manifestaient pacifiquement.

« Les choses pourraient dégénérer, estime Debbie Stothard, du Réseau alternatif sur la Birmanie de l’ASEAN, une organisation qui milite pour la défense des droits de l’homme. Nous risquons d’entrer dans une période instable. » « Les moines ont pris une posture très provocante aux yeux des militaires. Ils assument une obligation morale qui les enjoint de chercher à améliorer le bien-être du peuple », explique-t-elle, ajoutant que si les manifestations de moines prennent de l’ampleur, cela pourrait être le signe que « les militaires sont en train de perdre le contrôle de la situation ».
Ndlr

[NDLR – Dans un pays où l’armée et le clergé bouddhiste figurent parmi les plus importantes institutions du pays, la récente participation de moines bouddhistes à des manifestations contre la vie chère et leur répression par des soldats indiquent un raidissement de la tension entre la junte militaire au pouvoir et la population de la Birmanie. L’article ci-dessous est paru sur le site Internet d’Asia Times Online le 8 septembre 2007. La traduction est de la rédaction d’Eglises d’Asie.]

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(EDA, Asia Times Online, septembre 2007)