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Asie du Nord-Est - Japon

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« L’Article 9, une lumière pour le monde »

« L’Article 9, une lumière pour le monde »

09/12/2015

Le projet de refonte de la Constitution du Japon par le Premier ministre Abe Shinzo n’est pas un projet soudainement apparu à la faveur d’un changement dans l’environnement sécuritaire régional du Japon. Il est muri depuis de longues années et, comme l’a déclaré à plusieurs reprises le Premier ministre ...

... japonais, il vise à « abandonner le régime d’après-guerre », perçu comme ayant été imposé au Japon par l’occupant américain.

Face à un Premier ministre qui dispose de tous les leviers au sein des pouvoirs exécutif et législatif pour faire adopter ses réformes, des voix nombreuses défendent la singularité du Japon depuis 1945 et de sa Constitution pacifiste. On lira ci-dessous le plaidoyer d’un prêtre catholique, le P. Okura Kazuyoshi, qui assume le secrétariat de la Commission ‘Justice et Paix’ de la Conférence des évêques du Japon. La traduction française de ce texte, réalisée par le P. Jean-Paul Bayzelon, MEP, a été initialement publiée dans le n° 510 (novembre 2015) de la Revue MEP.

« L’Article 9 est une lumière pour le monde »

par le P. Okura Kazuyoshi *

Le 1er février 2015, l’édition du matin du Tôkyô Shinbun (‘Journal de Tôkyô’) annonçait en une le décès à l’âge de 94 ans de l’ancien président de la République fédérale d’Allemagne : « Mort de Richard von Weizsäcker. Celui qui ferme les yeux devant le passé s’aveugle pour l’avenir. » Ce titre reprenait les mots employés par le président allemand dans un discours prononcé au mois de mai 1985 devant le Bundestag à l’occasion du 40ème anniversaire de la défaite de l’Allemagne : « Quarante années dans le désert ». Discours qui eut un grand retentissement tant en Allemagne qu’à l’étranger, l’orateur ayant insisté sur le fait que, sans regarder en face son histoire et les crimes commis dans le passé, l’Allemagne ne pourrait jamais parvenir à une véritable « réconciliation » avec les pays voisins et avec les juifs victimes de la persécution nazie. Quelques années après ce discours de 1985, en visite au Japon, le président Weizsäcker devait déclarer lors d’une conférence : « Ceux qui nient le passé courent le danger de retomber dans les fautes du passé. » A Hiroshima, le pape Jean-Paul II nous avait, lui aussi, exhortés à savoir « revenir sur le passé pour préparer l’avenir de manière responsable ».

En pensant aux soixante-dix années écoulées depuis la fin de la guerre et en voyant la situation de crise que nous connaissons aujourd’hui, je crois que, pour préparer l’avenir, nous devons renouveler notre résolution à défendre à tout prix la Constitution pacifiste de notre pays. En cette année 2015, c’est une période de cet après-guerre qui s’achève pour le Japon. Au cours de la guerre du Pacifique, commencée par une agression commise en Mandchourie, vingt millions d’habitants de différents pays d’Asie et trois millions de nos compatriotes ont été massacrés. Après une prise de conscience de l’horreur de ces événements, pour rendre impossible une nouvelle guerre, une Constitution pacifiste a été édictée le 3 novembre 1946, texte fondamental qui rejette explicitement le recours à la force armée.

Cette Constitution repose sur trois piliers : le pacifisme, l’affirmation des droits fondamentaux de l’homme et la reconnaissance de la souveraineté du peuple. L’Article 9 en particulier est très important, et il est rédigé comme suit : « 1. Le peuple japonais aspire sincèrement à la paix, une paix fondée sur la justice et l’ordre dans les relations internationales. Il rejette pour toujours la guerre comme moyen d’affirmer sa souveraineté, et de même tout recours à la menace ou à l’usage de la force armée pour régler les conflits entre les nations. 2. Pour atteindre le but proposé au paragraphe précédent, le peuple renonce à conserver aussi bien son armée de terre, sa marine et son aviation que toute autre espèce de force militaire. Il ne reconnait pas au pays le droit de prendre part à une guerre. »

Au cours des soixante-dix années écoulées depuis lors, cet Article 9 a bien été un frein efficace : le Japon n’a pris part directement à aucune guerre et pas un seul Japonais n’a ni tué ni été tué par un autre dans un conflit armé. Cet Article 9 est véritablement un « trésor pour l’humanité toute entière » dont nous pouvons être très fiers, et qui a d’ailleurs été proposé comme candidat au prix Nobel de la paix.

Et pourtant le deuxième gouvernement Abe s’est engagé officiellement à modifier la Constitution. Il a clairement annoncé qu’après les élections sénatoriales de 2016, il mettrait en route le processus nécessaire pour y parvenir. Le parti Kômeitô, parti bouddhiste, s’était présenté comme parti de la paix, mais depuis qu’il fait partie de la coalition gouvernementale, il approuve presque toute la politique menée par le Jimintô, le Parti libéral-démocrate au pouvoir. Et nous en sommes là : le Japon est en train de devenir « un pays qui peut faire la guerre ».

La transformation en cours a connu plusieurs étapes : d’abord, l’approbation par le gouvernement, le 25 octobre 2013, d’un projet de loi spéciale sur le secret-défense, puis, le 6 décembre 2013, le vote de cette loi par le Parlement ; et enfin, le 10 décembre 2014, l’entrée en vigueur de cette même loi. Dans le même temps, pour pouvoir exercer un droit à l’autodéfense collective, le 1er juillet 2014, le gouvernement Abe a décidé de modifier l’interprétation de la Constitution. Abandonnant la position tenue jusqu’alors, qui interdisait l’usage de la force armée, il a obtenu, après avoir fait voter par le Parlement les projets de loi annexes, que, même dans le cas où le Japon ne serait pas victime d’une agression, quand quelque part une population se trouve évidemment menacée, les forces de défense puissent être utilisées pour aider une armée alliée à contre-attaquer les auteurs de la menace. Ainsi la politique assurant la sécurité du pays suivie depuis la fin de la guerre, fondée sur le principe de base que seule l’autodéfense au sens strict est légitime, a-t-elle été radicalement changée.

C’est là une entreprise de démolition de la démocratie constitutionnelle absolument inadmissible. Prenant acte de la situation, le 25 février 2015, la Conférence des évêques catholiques du Japon a publié un message intitulé « Heureux les artisans de paix. Aujourd’hui plus que jamais pour une paix qui ne s’appuie pas sur la force des armes ». Ce message a été largement repris par l’ensemble des médias du Japon. Dans un article de son édition du matin du 15 mars, titré « Inquiétudes suscitées par la priorité accordée aux questions d’armement », le quotidien Asahi cite l’archevêque de Tôkyô, Mgr Okada : « La situation est préoccupante et les initiatives du gouvernement actuel nous inquiètent beaucoup. Nous voudrions proposer une lumière éclairant la route que doit suivre l’humanité. Je crois que c’est là un devoir pour tous les hommes de religion. »

Ce qui précède peut servir d’introduction à ce que je voudrais dire maintenant, en partant de mon histoire personnelle, à propos de l’importance de notre Constitution pacifiste, véritable trésor pour l’humanité toute entière.

Nous avons des mots pour distinguer les générations du temps de guerre et celles de l’après-guerre. Les générations du temps de guerre, ce sont tous ceux et celles dont la jeunesse s’est écoulée pendant la deuxième guerre mondiale, ceux qui sont nés après la guerre constituant les générations d’après-guerre. Je suis né en 1934. J’ai donc passé mon enfance et le temps de ma jeunesse à cheval sur les deux périodes de la guerre et de l’après-guerre. Le Japon ayant provoqué en 1931 ce qu’on appelle « l’incident de Mandchourie », la guerre avait commencé entre la Chine et le Japon avant que ce dernier ne déclenche un peu plus tard la grande guerre du Pacifique.

Jusqu’en 1945, année de la défaite, nous autres Japonais, nous n’avions jamais pensé que cette guerre était une guerre d’agression. On nous avait enseigné que le Japon, doté d’un régime impérial, étant le pays des dieux, ne pouvait en aucun cas être vaincu. C’est le 15 août 1945 que j’ai entendu pour la première fois la voix de l’empereur. Et c’est alors que j’ai su que le Japon n’était pas le pays des dieux, mais qu’il avait été l’agresseur et l’envahisseur provoquant le massacre de plusieurs dizaines de millions d’hommes et de femmes en Asie au cours de la guerre du Pacifique.

Déplorant sincèrement la gravité de ces crimes, cent millions de Japonais ont reconnu la responsabilité du pays. Et, en 1946, une nouvelle Constitution a été votée, dont l’Article 9 stipule, entre autres, que le Japon renonce pour toujours à la guerre et que donc il n’a pas d’armée. Une promesse faite aux hommes du monde entier de ne jamais les combattre. Aujourd’hui, la Constitution japonaise se trouve face à une grave épreuve. Alors que plus d’un demi-siècle a passé depuis qu’elle a été votée, un mouvement visant à la réformer, et à modifier en particulier l’Article 9, est en train de prendre de l’influence avec une ampleur et une force inconnues jusqu’ici. Mouvement qui tend à transformer le Japon en « pays qui peut faire la guerre ».

Pour y parvenir, ainsi qu’il a été dit plus haut, on recourt à des moyens qui violent la Constitution, comme la reconnaissance d’un droit à l’autodéfense collective ou comme l’envoi à l’étranger de détachements des forces d’auto-défense qui peuvent utiliser des armes. On autorise les ventes d’armes à l’étranger et on exporte du matériel nucléaire alors que les conséquences de l’accident survenu à la centrale de Fukushima ne sont toujours pas maitrisées. Pour permettre aux enfants de devenir les soldats d’un « pays qui peut faire la guerre », on a modifié la loi fondamentale qui régit l’éducation. Tout cela, à l’inverse de l’objectif que s’est fixé la Constitution de parvenir à résoudre les conflits sans recourir à la lutte armée. On est en marche pour devenir un pays militariste.

Le bourbier qu’est devenue la situation en Iraq après l’intervention et l’occupation américaines, les menaces récentes d’intervention militaire en Syrie, tout cela montre chaque jour plus clairement à quel point ces guerres sont inhumaines. On parle du XXe siècle comme du siècle où la guerre a montré toute son horreur. Il faut tirer les leçons de ce qui s’est passé. Le XXIe siècle doit absolument être le siècle de la paix, le siècle où tous les peuples verront leur sécurité garantie. Sinon ce sera la fin de l’humanité.

L’Article 9 de la Constitution est un trésor pour le monde entier. Notre souhait est de voir le Japon développer la coopération et resserrer des liens d’amitié avec tous les pays d’Asie, pour exercer réellement son indépendance en remplaçant le Traité de sécurité avec les Etats-Unis par des traités conclus avec ces pays. C’est précisément grâce à cet Article 9 que, sur le plan diplomatique, le Japon peut avoir avec les autres pays des relations pacifiques fondées sur le respect et collaborer avec eux dans tous les domaines, aussi bien économiques et techniques que culturels.

En poursuivant notre action pour la sauvegarde de l’Article 9, en union avec tous les peuples de la terre qui aspirent à la paix, nous voudrions qu’il brille comme une lumière éclairant le monde. Si nous pouvons partout dans le monde renoncer aux armes comme moyens pour résoudre les conflits et construire une paix véritable, fruit du dialogue et d’une diplomatie pacifique, alors viendra le jour annoncé par Isaïe : « Martelant leurs épées, ils en feront des socs, de leurs lances ils feront des serpes. On ne brandira plus l’épée nation contre nation, on n’apprendra plus à se battre. » (Is 2,4).

Depuis plus de dix ans, un groupe de l’association Peace 9 se retrouve une fois par mois à la paroisse de Tokuden. Au cours de ces rencontres, nous avons lu ensemble un livre de Franck Pavloff : Le matin brun, à propos duquel je voudrais ajouter ici quelques mots. Ce livre raconte l’histoire d’un pays « comme on peut en trouver n’importe où dans le monde ». Un citoyen de ce pays est là, qui a pris l’habitude de bavarder chaque jour avec un ami en buvant un café en tête-à-tête avec lui. Un jour, son ami lui apprend qu’il vient de supprimer son chien. Et cela parce que le pelage de ce chien n’était pas de couleur brune. Le gouvernement venait de publier une déclaration selon laquelle il était plus sain et plus convenable pour les gens qui habitent en ville d’avoir des chiens et des chats de couleur brune. Il était donc fortement recommandé de ne pas garder d’animaux domestiques autres que de couleur brune.

Après quelque temps, une subtile évolution se produit. Insensiblement les gens ont commencé à ne plus parler de la même façon. Les journaux qui s’étaient montrés critiques de la politique incitant à se débarrasser des animaux autres que de couleur brune ont cessé de paraitre. Pour autant, la vie quotidienne n’en continuait pas moins sans grand changement. Mais voilà qu’un jour, il a fallu faire face à une situation nouvelle. A commencer par l’ami dont on a parlé, de nombreuses personnes ont été arrêtées les unes après les autres. Puis un matin à l’aube, « un matin brun », on entend le bruit fait par quelqu’un qui frappe à la porte du héros de l’histoire...

« Le matin brun » sonne comme un avertissement adressé à ceux dont l’immobilisme prépare l’avènement du fascisme. En France, ce livre a connu un grand succès de librairie et il a été traduit et édité dans plus de dix pays dans le monde. C’est une sorte de conte ou de fable qui met en garde contre le fascisme en montrant ce qui peut arriver à un pays où la vie quotidienne est peu à peu insensiblement dévoyée par l’erreur et où de fausses théories servent de règles pour contrôler les idées et le comportement de la population.

Le commentaire écrit par M. Takahashi Tetsuya qui figure à la fin de l’édition japonaise du livre est beaucoup plus complet que ce que j’ai écrit ici. Il est en même temps très clair et très pertinent.

Le 20 mars 2003 le Tôkyô Shinbun publiait sous la rubrique ‘Opinions et Débats’ un article intitulé « Matins qui ont commencé à brunir », dont je cite ici un passage : « M. Pavloff m’a convaincu en commentant son livre. En comparant la démocratie à un vase à fleurs il nous avertit : « Laissez un vase légèrement fêlé sur la table.... et la fente va peu à peu s’agrandir. Rien de grave à votre avis... et le vase se cassera sans même que vous vous en rendiez compte ». Et c’est bien vrai.... Les faucons étant restés cachés jusqu’aux élections sénatoriales de l’été, on ne s’est pas méfié. On a pensé que ce serait seulement après les élections à la Chambre des députés que commenceraient les tentatives pour « changer de régime », mais voilà que se sont multipliées les exceptions justifiant les exportations d’armes en sorte que les principes qui auraient dû être respectés en la matière ont perdu toute signification. Un mouvement est en route pour tenter de faire reconnaitre l’exercice d’un droit à l’autodéfense collective, pour préparer un changement de la Constitution qui transformerait les forces d’auto-défense actuelle en armée faite pour l’attaque aussi bien que pour la défense, et enfin pour légitimer le recours à la guerre. Oui, le Japon est bien avancé sur la pente. » Il y a déjà douze ans que cet article a été écrit. Nous ne pouvons pas ne pas reconnaitre à quel point nous, citoyens, nous avons manqué de vigilance en acceptant sans protester cette série d’innovations dangereuses.

En guise de conclusion, je rappelle que nous avons pu voir à la télévision l’image montrant l’exécution par les islamistes, le 31 janvier 2015, du journaliste Gotô Kenji qui était allé enquêter sur les champs de bataille pour faire reconnaitre les horreurs de la guerre. Auparavant, Gotô s’était exprimé en tweetant : « Fermer les yeux. Souffrir en silence. Se mettre en colère, crier : ce serait la fin. On est ainsi tout près de prier. L’homme n’est pas fait pour haïr. Le jugement revient à Dieu. Ce sont mes frères arabes qui m’ont appris cela. » Comment recevoir ce message du chrétien qu’était Gotô ? Marcher sur ses traces, ce sera d’abord reconnaitre les fautes et la responsabilité de notre pays dans les guerres du passé, refuser la haine et choisir résolument la voie de la paix (article paru dans le journal protestant Christo Shinbun du 14 février 2015).

Je crois que pour défendre ce don de Dieu qu’est « la vie », nous devons garder son caractère pacifiste à notre Constitution et nous opposer résolument aux mouvements qui prétendent faire du Japon un « pays qui peut faire la guerre ».

(eda/ra)

Notes

* Le P. Okura Kazuyoshi, né en 1934, est prêtre du diocèse de Tokyo et curé de la paroisse de Tokuden. Son engagement comme aumônier de la JOC, puis de l’ACO, l’a sensibilisé aux questions sociales et à leurs retombées politiques. Il s’est impliqué dans la défense des « femmes de réconfort » coréennes au service de la soldatesque japonaise pendant la guerre. Actuellement, en étroite collaboration avec les organisations religieuses, il poursuit son combat pour le respect de l’Article 9 de la Constitution. Il est aujourd’hui secrétaire de la Commission ‘Justice et Paix’ de la Conférence des évêques catholiques du Japon, commission présidée par Mgr Matsuura.