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Asie du Nord-Est - Japon

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« Les rouleaux du P. Marega », une découverte inédite ?

« Les rouleaux du P. Marega », une découverte inédite ?

11/02/2014

Dans les derniers jours du mois de janvier dernier, les agences de presse internationale ont fait état de la découverte, dans les archives de la Bibliothèque du Vatican, de manuscrits ignorés jusqu’alors, manuscrits susceptibles d’apporter un éclairage inédit ...

... sur les persécutions antichrétiennes au Japon au XVIIe siècle. Si la portée scientifique de ces manuscrits paraît de fait potentiellement importante, il s’avère que l’existence de ces manuscrits était connue depuis plusieurs années déjà et que le Vatican collabore activement avec des institutions universitaires japonaises en vue de leur catalogage et de leur dépouillement par des historiens.

Selon les informations recueillies par Eglises d’Asie, « les rouleaux du P. Marega » ou « la collection Marega », ainsi que sont connus ces documents, ne dormaient pas à proprement parler dans les archives du Vatican où ils auraient été « découverts » par un chercheur italien en 2010. Comme leur nom l’indique, ces documents ont été rassemblés par le P. Mario Marega, prêtre salésien italien, né en 1902, parti au Japon en 1930 et revenu dans son Italie natale en 1975, trois ans avant son décès en 1978. Erudit, fidèle à l’appel de son ordre selon lequel l’évangélisation passe par une profonde connaissance de la culture locale, il accumula une importante bibliothèque de livres japonais ainsi qu’une collection de manuscrits. A l’approche de son départ définitif du Japon, le P. Marega confia ses livres, ces manuscrits ainsi qu’une série d’écrits de lui non publiés à Mgr Mizobe, salésien comme lui et, à l’époque, évêque de Takamatsu, diocèse du Shikoku. Mgr Mizobe déposera ensuite ces écrits et documents à la bibliothèque du séminaire salésien de Chofu, installé dans la banlieue de Tokyo. Le P. Marega emportera toutefois avec lui une partie des manuscrits qu’il avait rassemblés, pour les confier à la bibliothèque des salésiens à Rome. En 2006, ces derniers portèrent à leur tour ces manuscrits à la Bibliothèque du Vatican.

Ce sont ces manuscrits qui ont retenu, ces jours-ci, l’attention des agences de presse internationales. De fait, ces derniers mois, des experts japonais ont fait plusieurs fois le voyage jusqu’aux archives du Saint-Siège pour étudier, par sondage, une partie des 21 sacs dans lesquels sont conservés les manuscrits collectés par le P. Marega. Et le 23 janvier dernier, Monseigneur Cesare Pasini, préfet de la Bibliothèque apostolique du Vatican, a annoncé la signature d’un accord entre l’institution qu’il dirige et quatre institutions japonaises, à savoir l’Institut national de littérature japonaise, le Muséum national d’histoire du Japon, l’Institut d’historiographie de l’Université de Tokyo et les Archives de la préfecture d’Oita (Oita étant la région du Kyushu dont sont originaires la majeure partie des manuscrits collectés). L’accord, conclu pour une période de six ans, porte sur les conditions de la collaboration entre les institutions japonaises et la Bibliothèque du Vatican pour mener à bien le déchiffrage, l’exploitation et la mise à disposition sur Internet de ce fonds inédit.

Les 21 sacs contiennent quelque 10 000 documents, écrits sur papier de riz et particulièrement délicats à manipuler. Ils ont trait à l’ère Edo (1603-1867), cette période durant laquelle le Japon se referma sur lui-même et déclencha une persécution antichrétienne d’une rare intensité.

Le professeur Otomo Kazuo, de l’Institut national de littérature japonaise, est chargé de diriger l’équipe qui va dépouiller ces manuscrits. Il estime qu’il s’agit là d’« un volume inhabituellement important de rapports officiels détaillant la manière dont a été mise en œuvre la politique de restriction de la liberté religieuse ».

Dans la deuxième moitié du XVIe siècle, après l’arrivée au Japon de saint François-Xavier en 1549, l’évangélisation produisit un grand nombre de conversions parmi la population, notamment dans le sud du pays où, vers la fin du siècle, certains seigneurs de fiefs importants se convertirent. Au même moment, le shôgun Hideyoshi Toyotomi entreprenait d’unifier le pays et il craignit que ces conversions de grands féodaux viennent affaiblir son dessein centralisateur. En 1587, il fit publier un édit d’expulsion des missionnaires accompagné d’une interdiction du christianisme, mais ce n’est que dix ans plus tard, en 1597, qu’il fit arrêter à Kyoto l’embryon de communauté chrétienne qui y vivait et envoya 26 chrétiens à Nagasaki, 1 000 kilomètres plus au sud, pour qu’ils y soient crucifiés. Son successeur, le shôgun Tokugawa Ieyasu, renouvela l’interdiction du christianisme et l’expulsion des missionnaires en 1614, et fit détruire les douze églises que comptait la ville de Nagasaki. Les catholiques auraient alors été 220 000 dans tout le Japon. Les « grandes persécutions » se succédèrent : en 1622, une cinquantaine de chrétiens, hommes, femmes et enfants, furent brûlés vifs, suivie de la jacquerie de 1637 et de sa répression meurtrière. La dernière persécution à Nagasaki aura lieu en 1870, juste avant la restauration de la liberté religieuse mais après que l’autorisation de pénétrer au Japon fut rétablie pour les étrangers (1).

De cette période d’intense persécution, les documents qui nous sont parvenus sont relativement rares. Une grande partie des registres mis en place à cette époque pour assigner chaque famille à un temple bouddhique et donc s’assurer de sa non-appartenance à la religion chrétienne a été perdue ou détruite délibérément par le nouveau régime en place après 1868, un régime désireux de tourner la page de l’isolationnisme pour se mettre à l’école des technologies de l’Occident. De même, les rapports de police rendant compte des apostasies de chrétiens – ou au contraire de leur mise à mort en cas de refus d’apostasier –, de la surveillance exercée sur leurs familles et leurs proches, sont assez rares dans les archives japonaises. « Les documents [du fonds Marega], officiels, précis et circonstanciés, vont peut-être permettre de jeter un œil neuf sur la manière dont les chrétiens conservaient leur foi », s’enthousiasme Kataoka Rumiko, spécialiste de l’histoire chrétienne au Japon et professeur à l’Université catholique Junshin de Nagasaki.

Les documents réunis par le P. Marega ayant principalement trait à l’actuelle préfecture d’Oita, au Kyushu, ils permettront aussi de conduire une étude sociologique détaillée sur cette région, à partir de l’étude de la taille des foyers, de la répartition de la population, des métiers exercés. Sato Akihiro, des Archives de la préfecture d’Oita, a confié à l’AFP espérer « enrichir les chroniques historiques locales en croisant ces nouvelles sources avec les travaux existants des historiens ».

Pour le professeur Otomo, de l’Institut national de littérature étrangère, beaucoup reste sans doute à découvrir étant donné que seulement trois sacs ont été ouverts. « Ce sont des papiers ayant trait aux chrétiens. Mais cela nourrira les études interculturelles. Elles contribueront à la connaissance sur la manière dont les communautés vivent la liberté de croyance. Elles contribueront aussi à l’étude des relations entre l’Etat et la religion. C’est là un thème qui présente une actualité très réelle [au Japon] », explique le professeur à l’AFP, allusion sans doute au contexte actuel qui voit la droite du PLD, au pouvoir, désireuse de réviser la Constitution du pays afin de redéfinir les rapports entre l’Etat et les citoyens.

(eda/ra)

Notes

(1) C’est en 1865 que les chrétiens cachés du village d’Urakami qui avaient conservé leur foi pendant plus de deux cents ans sans aucun contact avec l’Eglise, vinrent se faire reconnaître comme chrétiens auprès des Pères des Missions Etrangères de Paris dans l’église d’Oura qu’ils venaient de construire sur le terrain de la concession française.