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Asie du Nord-Est - Japon

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188 Bienheureux martyrs japonais [ Bulletin EDA n° Supplément N°5/2008 ]

16/11/2008

Le 24 novembre 2008, 188 martyrs de l’Eglise du Japon seront béatifiés à Nagasaki. Mis à mort pour leur foi chrétienne entre 1603 et 1639, ils sont tous Japonais. Le P. Petro Kibe ouvre la liste. On lira ci-dessous le périple de ce qui fut son extraordinaire vie. Né en 1579 à Bungo (l’actuelle préfecture d’Oita), il eut une idée en tête : devenir prêtre pour venir en aide à ses coreligionnaires en proie à une persécution féroce.

Pour cela, il brava les tempêtes, traversa les continents à pied, alla jusqu’à Rome pour y être ordonné prêtre et enfin revenir au Japon, où il est martyrisé à Edo (l’actuelle Tokyo), en 1639. Parmi ces 188 martyrs, cinq seulement sont des prêtres, à l’image de Petro Kibe, ou membres d’un ordre religieux. Les 183 autres sont des laïcs, parfois très jeunes, parfois des personnes âgées. Ainsi que l’écrivent les évêques japonais dans une note de présentation, « ces 188 martyrs n’étaient pas des militants de la chose politique, ils ne luttaient pas pour défendre leurs droits fondamentaux d’hommes et de femmes, ils ne récriminaient pas contre un régime qui leur niait le simple exercice de la liberté religieuse. Ils étaient des hommes et des femmes d’une foi profonde et vraie qui accordaient leur vie à ce qu’ils croyaient. A tous, ils nous donnent matière à réfléchir ». Dans l’Eglise du Japon d’aujourd’hui, que signifie le martyre de ces croyants, morts pour leur foi il y a quatre siècles ? Introduit au Japon par François Xavier en 1549, le christianisme y a connu un essor rapide, jusqu’en 1587, date à laquelle commencèrent les persécutions qui s’échelonnèrent, plus ou moins violentes, jusqu’à son interdiction totale sur le territoire japonais et le renvoi de tous les étrangers en 1639. Le nombre des martyrs se chiffre en dizaines de milliers. Dans le Japon d’aujourd’hui, nulle persécution bien entendu, mais une communauté qui atteint tout juste le million de fidèles pour une population de 127 millions de personnes. Les statistiques indiquent qu’à peine la moitié de ce million de catholiques est formée de Japonais, l’autre moitié étant constitué d’immigrants ; le pays, en proie à une sévère dénatalité, s’est ouvert récemment à l’immigration et, parmi eux, se trouvent des catholiques. Pour les évêques japonais, ces 188 nouveaux bienheureux disent plusieurs choses aux chrétiens japonais et, au-delà, à tous les Japonais. Dans une Eglise où les prêtres sont rares, comme c’est le cas dans l’Eglise au Japon actuellement, le témoignage des martyrs d’hier dit quelque chose de la place des laïcs dans la transmission de la foi et l’organisation de l’Eglise. « Le temps est venu de prendre sérieusement en considération la formation de nos laïcs », écrivent les évêques japonais. Dans une Eglise où, aujourd’hui, les parents déplorent le fait qu’ils n’arrivent pas à transmettre leur foi à leurs enfants, les martyrs d’hier, si souvent martyrisés en famille, disent quelque chose de la force d’une foi vécue ensemble. « Ne peut-il pas être dit que la foi des parents (d’aujourd’hui) ne se transmet pas à leurs enfants parce que cette foi n’a jamais été l’élément déterminant qui informe toute leur vie », interroge sans détour l’épiscopat japonais. Poursuivant leur réflexion, les évêques soulignent la vigueur du témoignage laissé par les nombreuses femmes qui figurent au nombre de ces 188 martyrs. « Nous sommes venus à prendre conscience que sans ces femmes, l’Eglise du Japon n’existerait pas aujourd’hui. Nous attendons de la béatification de ces femmes martyrs qu’un message d’espérance et de consolation soit apportée à toutes les femmes de ce pays, quelle que soit leur appartenance religieuse », écrivent les évêques. Ils ajoutent enfin qu’en ces temps de mondialisation, l’Evangile appelle à son service des hommes de la trempe d’un P. Petro Kibe, de la persévérance d’un P. Nakaura, de l’intrépidité d’un P. Kintsuba, de la délicatesse d’un P. Yuki. « Chacun de ces prêtres nous a laissé un message riche en enseignements concrets pour les prêtres qui se démènent pour être de bons pasteurs dans le Japon contemporain. »

 

 

Au Japon, béatification de 188 martyrs

par le P. Pierre Laurendeau, MEP *

* Membre de la société des Missions Etrangères de Paris, le P. Pierre Laurendeau est né en 1926. Ordonné prêtre le 8 juillet 1951, il part pour Yokohama le 25 septembre suivant. Après l’apprentissage de la langue japonaise, il est envoyé dans le diocèse d’Urawa.


Encore une béatification ! Encore des martyrs ! N’avons-nous pas, déjà, les « 26 martyrs de Nagasaki » canonisés en 1862 par Pie IX, et les « 205 martyrs » proclamés bienheureux par Léon XIII en 1867 ? Et puis, évoquer les souffrances endurées par nos aînés, il y a 400 ans, alors que nous, aujourd’hui, profitons de la liberté de religion et jouissons de beaucoup de confort, n’y aurait-il pas là une certaine hypocrisie ? Enfin, la cause des persécutions qui ont fait tant de martyrs n’est-elle pas à rechercher principalement dans les compromissions de l’Eglise et de ses missionnaires avec les nations colonisatrices, Espagne et Portugal ?

A de telles objections, les évêques du Japon, qui ont mené durant vingt-cinq ans les enquêtes nécessaires au procès de béatification des 188 martyrs, apportent leur réponse :

1.) Tout d’abord, cette béatification est une « première » : jusqu’à maintenant, c’était le Saint-Siège ou les congrégations qui en prenaient l’initiative, tandis que, cette fois-ci, c’est la Conférence des évêques catholiques du Japon qui a mis en marche le processus.

De plus, lors des canonisations et béatifications du passé, les martyrs déclarés saints ou bienheureux ont souvent été des religieux accompagnés de leurs collaborateurs, alors que, cette fois-ci, sur les 188 béatifiés, on ne compte que quatre prêtres et un religieux, tous les autres étant des laïcs, de professions diverses : militaires, commerçants, employés de maison, etc., et c’est souvent en couple ou par familles entières que ces chrétiens ont vécu leur martyre ; on compte parmi eux vingt-et-un enfants entre 1 et 6 ans et neuf âgés de 7 à 15 ans. Enfin, la célébration de cette béatification aura lieu, non à Rome, mais au Japon, à Nagasaki, le 24 novembre 2008.

2.) En second lieu, le sens que nous donnons à cette béatification n’est pas de considérer les martyrs comme des héros, encore moins comme des idoles, mais de trouver dans leur témoignage de quoi raviver notre foi, notre espérance et notre charité.

D’abord considérons Celui en qui ils ont cru : à quel point ont-ils été soutenus, fortifiés, par Celui en qui ils ont continué de croire à travers des souffrances qui dépassent notre imagination ? Les quatre prêtres Petro Kibe, Julian Nakamura, Diego Yuki, Thomas Kintsuba et le frère jésuite Nikolao Fukunaga, sous la torture endurée des jours et des jours, ont dû, plus d’une fois, perdre de vue leur Sauveur, mais, jusqu’au bout, ils ont fait des souffrances du Christ leur propre souffrance, témoignant ainsi de la « présence réelle » de Celui qui les accompagnait dans leur lutte.

Le second message que nous recevons d’eux pourrait être : « Ne désespère jamais ! » Ni Juan Hara, qui d’une brillante situation se retrouve précipité dans les bas-fonds, ni Diego Hayama exécuté sur les ordres de son chef avec qui il avait vécu en amitié, ni Genya Ogasawara et les siens qui, après treize années d’exil vécues dans une extrême pauvreté, subissent la décapitation en toute sérénité, ni Thecla Hashimoto qui, tenant en ses bras sa fille de 3 ans, Louisa, est brûlée vive avec elle et ses autres enfants, non, aucun de ces témoins n’a désespéré de Celui en qui ils avaient mis tout leur espoir.

Enfin ces martyrs nous rappellent que c’est par amour qu’ils donnent leur vie, tel ce Nikolao Fukunaga qui, à la question : « As-tu un dernier désir à exprimer ? », répond : « Mon seul regret, c’est de n’avoir pu amener au Christ tous les Japonais, à commencer par leur chef, le shogun. »

3.) Quant au motif de ces persécutions, il est difficile d’y répondre en un mot, vu la complexité des relations entre les dirigeants japonais eux-mêmes, et celles du Japon avec les pays étrangers, Portugal, Espagne et Hollande. Cependant, la raison fondamentale qui a conduit les chefs du Japon à proscrire le christianisme et à vouloir le déraciner du cœur même des croyants est claire : dans le processus de centralisation politique du Japon aux XVIe et XVIIe siècles, la tendance était de sacraliser la nation elle-même, « pays des dieux », et de donner à son chef, le shogun, un pouvoir absolu. Face à cette obligation, la foi des chrétiens en un Dieu unique, seul Etre absolu, fut perçue comme un obstacle à l’unification du pays.

Dès 1587, le shogun Hideyoshi décrète l’expulsion de tous les missionnaires étrangers et c’est lui qui en, 1597, fait arrêter, à Kyoto, 26 religieux et fidèles, pour les envoyer à Nagasaki où ils seront crucifiés.

En 1614, son successeur Ieyasu (fondateur de la dynastie Tokugawa qui tiendra les rênes du pouvoir jusqu’en 1868) émet le « décret de proscription du christianisme » et fait aussitôt arrêter et exécuter plusieurs chrétiens de son entourage.

Sous le règne de son fils, Hidetada, ont lieu les « Grands martyres » de Kyoto en 1619 et de Nagasaki en 1622 : à chaque fois, une cinquantaine de chrétiens, hommes, femmes, enfants, sont « exécutés par le feu » (brûlés vifs).

Le 3ème shogun, Iyemitsu, reçoit le pouvoir en 1623 et, aussitôt, en présence de nombreux seigneurs provinciaux, fait brûler vifs 50 chrétiens sur le bord de la route qui mène de Edo à Kyoto, c’est le « Grand martyre de Edo » (le 4ème Grand martyre aura lieu en 1636 à Yonezawa où 53 chrétiens seront décapités).

C’est Iyemitsu qui institue le système de « détection des chrétiens », en obligeant tous les Japonais à s’inscrire comme « fidèles » au temple bouddhique proche de leur habitation. On en viendra à utiliser la méthode dite des « fumi-é » (fumi = fouler aux pieds, é = image), pour vérifier si tous les habitants du quartier ou du village sont vraiment des fidèles bouddhistes. Ceux qui sont soupçonnés d’être des « chrétiens cachés » ou simplement des descendants de chrétiens sont forcés à fouler aux pieds des images du Christ ou de la Vierge Marie, sous peine de mort ou de déportation. Cette pratique sera observée une fois par an, jusqu’à la 5ème génération pour les hommes et la 3ème pour les femmes. Le gouvernement shogunal – « bakufu » – voulait ainsi s’assurer de la suppression totale de l’Eglise chrétienne.

Au début du XVIIe siècle, les chrétiens du Japon étaient environ 400 000. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, il n’en restait que quelques milliers dans les environs de Nagasaki, qui furent le foyer de la « Résurrection » de l’Eglise à partir de 1870.

Quant au nombre de ceux que furent martyrisés, principalement dans la première moitié du XVIIe siècle, on en compte environ 4 000 (certains disent 20 000), soit dix fois plus que ceux qui ont été déclarés « saints » ou « bienheureux » par l’Eglise.

La cérémonie du 24 novembre 2008 à Nagasaki sera l’aboutissement des enquêtes menées depuis vingt-cinq ans par des spécialistes comme Mgr Mizobe, évêque de Takamatsu (Shikoku), ou le P. Yuki (ex. Pacheco), longtemps gardien du musée des 26 martyrs à Nagasaki, et des pourparlers entrepris depuis 1996 avec les autorités du Vatican. Elle devrait apporter un regain d’espoir aux fidèles catholiques, sinon à ceux des autres Eglises chrétiennes. Mais elle est aussi l’occasion d’affirmer le droit de tout homme à la liberté de conscience et d’expression et la nécessité de maintenir séparés Etat et religions, comme le proclame l’article 20 de la Constitution de 1946 que d’aucuns disent avoir été imposée par l’occupant américain. Beaucoup de groupes militent pour la sauvegarde de cette constitution pacifique et démocratique ; à l’intérieur même de l’Eglise catholique, une association vient d’être fondée, sous la direction de Mgr Tani, évêque de Saitama, pour protéger cet article 20.

Dans le Japon actuel, la plupart des gens semblent plutôt porter de la sympathie, voire du respect, vis-à-vis des chrétiens. Cependant, le mot « Kirishitan » (chrétien) évoque encore maintenant des sentiments complexes vis-à-vis des chrétiens d’autrefois, considérés comme des opposants au pouvoir shogunal, et donc infidèles à leur « pays », et indigents. En réalité, les chrétiens japonais du XVIe au XIXe siècles ont toujours été respectueux des lois de leur pays et des chefs chargés de les faire appliquer. Mais ils ne pouvaient pas renier leur foi en Celui « qui est au-dessus de tous les dieux ».

Evoquons maintenant quelques figures marquantes parmi les 188 martyrs.

1) D’abord leur chef de file, Petro Kibe, qui, en fait, est le dernier d’entre eux à avoir subi le martyre, à Edo, en juillet 1639.

Petro Kibe naît en 1587, l’année même où le shogun Hideyoshi interdit aux missionnaires étrangers de séjourner au Japon. Il voit le jour à Urabé, dans le département actuel d’Oita (nord-est du Kyushu), de parents fervents chrétiens, Romano Kibe et Maria Hata. A 13 ans, Petro entre au collège des jésuites et, à 18 ans, il pose sa candidature pour être admis dans la Compagnie de Jésus, mais cela lui est refusé. Alors, il rédige lui-même un acte d’engagement par « vœux » qu’il gardera précieusement en attendant un jour favorable.

Pendant huit ans, il travaille comme « catéchiste » jusqu’au moment où il doit quitter le Japon. En effet, en 1614, « l’édit de proscription de christianisme » oblige un bon nombre de chrétiens – prêtres, religieux et laïcs – à chercher refuge à l’étranger, en particulier à Macao et à Manille ; certains iront jusqu’en Annam (Vietnam), d’autres au Siam (Thaïlande).

Petro Kibe, lui, embarque pour Macao, mais, en quittant le Japon, il garde au cœur le désir intense d’y revenir, une fois ordonné prêtre, pour se mettre au service de ses frères chrétiens persécutés et essayer d’annoncer le Christ à ses compatriotes qui ne le connaissent pas encore. Ce n’est que seize ans plus tard que ce rêve se réalisera.

A Macao, en effet, les jésuites ont renoncé à former des jeunes Japonais en vue du sacerdoce. En 1617, Petro Kibe s’embarque à nouveau, avec deux camarades qui partagent le même espoir, pour Goa (Inde du Sud), où se trouve le centre de la mission jésuite. Mais à Goa non plus les responsables n’accèdent pas à leur désir. Alors ils décident d’aller jusqu’à Rome. Deux y vont par voie de mer, en contournant l’Afrique. Petro Kibe, lui, prend la voie de terre, à pied ou à dos d’âne ou de chameau. Il sera le premier Japonais à visiter la Palestine, après avoir traversé l’Inde du Nord, l’Iran, l’Irak et la Syrie. Arrivé à Jérusalem, sans doute a-t-il marché, avec ses pieds endoloris, sur le chemin où Jésus a porté sa croix, et y a-t-il retrouvé courage pour poursuivre sa route.

En 1620, il atteint enfin Rome et va frapper à la porte de la maison générale des jésuites. Là, on reconnaît ses mérites, surtout son courage et sa persévérance ; et son ordination sacerdotale est vite décidée. Elle a lieu le 15 novembre 1620 dans la basilique St Jean de Latran. Petro Kibe a alors 33 ans. Cinq jours après, il est admis dans la Compagnie de Jésus et entre au noviciat. Le 12 mars 1622, il assiste, dans la basilique St Pierre (Vatican), à la canonisation d’Ignace de Loyola et de François Xavier.

Puis, sans plus tarder, il prépare son voyage de retour au Japon, et, pour cela, il gagne Lisbonne, où il prononce ses premiers vœux en tant que jésuite. Le 25 mars 1623, l’année où Iyemitsu accède au poste de shogun et fait exécuter par le feu 53 chrétiens de Edo, il embarque sur un des six navires en partance pour Goa, via le Mozambique. Tempêtes, piraterie et autres dangers font que le navire n’atteint Goa qu’en mai 1624. De là, Kibe gagne Macao pensant y trouver le moyen de rejoindre le Japon. Devant le refus des autorités portugaises de lui permettre de rentrer dans son pays, il reprend la mer au cours de l’hiver 1625. Son navire est attaqué par les Hollandais ; Kibe se jette à la mer, réussit à atteindre le rivage et marche à pied jusqu’à Malacca. Là, il tombe malade ; à peine guéri, il s’en va à Ayuthia, capitale du Siam, qui comporte un quartier japonais et même une résidence jésuite. Petro Kibe, déguisé en matelot, cherche une occasion de partir pour le Japon ; mais, n’en trouvant pas, il décide de faire la traversée jusqu’à Manille. Là, les jésuites soutiennent son projet et, avec un autre prêtre japonais, Miguel Matsuda, ils préparent leur départ pour le Japon. Avec l’aide de quelques marins japonais, ils construisent un bateau, dans l’île de Lupang. A ce moment, Petro Kibe, dans une lettre, écrit ces mots : « Confiants dans les vents favorables que Dieu va vous envoyer, nous allons hisser la voile et partir ! » Or, juste avant le départ, nos navigateurs découvrent que leur bateau est attaqué par des termites. « Combien sont fragiles les plans établis par l’homme ! », écrit à nouveau, Petro Kibe. Raison de plus pour mettre sa confiance en Dieu seul. On répare le bateau et, en juin 1630, les voilà partis. Comment, avec leur frêle esquif, sont-ils parvenus dans les eaux japonaises, Dieu seul le sait. Ils sont en vue de la côte sud de Kyushu quand un typhon les jette sur le rivage : le bateau est brisé, mais les passagers abordent sains et saufs. Les « vents favorables envoyés par Dieu » se sont présentés sous forme de tempête, et, en fait, c’est ce qui a permis aux naufragés d’être bien accueillis par les gens d’un village de pêcheurs. Par beau temps, ils auraient été découverts par les samouraïs de la surveillance côtière et conduits sous bonne escorte au tribunal de Nagasaki. En fait, c’est clandestinement qu’ils y parviennent enfin, et rencontrent les chrétiens survivants de la persécution qui sévit depuis des années.

Le P. Miguel Matsuda demeure à Nagasaki, parcourant les villages où se cachent des chrétiens. En 1633, on le trouvera mort de faim et de fatigue dans une montagne proche de la ville.

Petro Kibe, lui, gagne le nord-est du pays, où la persécution est moins violente et où sont allés se réfugier des chrétiens de l’ouest et du sud du Japon. Pendant près de huit années, Petro Kibe parcourt les provinces du nord pour soutenir la foi des chrétiens dont les plus actifs ont été mis à mort, comme à Akita ou à Yonezawa.

Au cours de ces huit années, divers changements interviennent au Japon : le gouvernement shogunal décrète la fermeture des frontières, en japonais « sakoku », ce qui veut dire « enchaîner le pays ». Et, dans tout le pays, on dresse aux carrefours importants des écriteaux en bois proclamant l’interdiction de suivre la religion chrétienne et promettant de fortes récompenses à ceux qui dénonceraient un prêtre, un religieux ou un chrétien revenu à sa foi après avoir apostasié (sous l’effet de la torture).

En mars 1638, Petro Kibe est arrêté sur dénonciation, à Mizusawa, dans la province de Nambu (actuel Iwate), et conduit à Edo, où son jugement a lieu devant des personnalités proches du shogun Iyemitsu.

Petro Kibe est condamné à la pendaison par les pieds. Le but de ce supplice n’était pas la mort de « l’inculpé » mais sa conversion, c’est-à-dire la renonciation publique à la foi chrétienne. Petro Kibe supporte jusqu’au bout ses souffrances et par sa mort porte ainsi témoignage à la puissance du Christ ressuscité. C’était en juillet 1639. Petro Kibe avait alors 52 ans.

2) C’est de la même prison de Kodemmacho (actuellement parc public au centre de Tokyo) où serait enfermé Petro Kibe, que, seize ans plus tôt, partirent vers le lieu de leur supplice les 50 chrétiens du « Grand martyre d’Edo » le 4 décembre 1623. Parmi ces martyrs, un seul a été retenu pour être béatifié le 24 novembre 2008, Joan Hara Mondo.

Joan Hara Mondo, jeune chevalier au service du shogun Ieyasu, reçoit le baptême à Osaka vers 1603, et, en 1607, accompagne son chef à Sumpu (actuel Shizuoka). Là aussi, l’Eglise jouit de la liberté et nombreux sont les nouveaux chrétiens. Mais, en 1614, Ieyasu promulgue son décret de « proscription du christianisme ». Mondo, connu comme un des chefs de la communauté chrétienne de Shizuoka, se cache dans les environs de la ville, puis s’enfuit à Iwatsuki, au nord de Edo. C’est là qu’il est arrêté et ramené à Sumpu. Le 16 octobre 1614, sur le bord de la rivière Abé, on le marque au fer rouge d’une croix sur le front, puis on lui coupe les dix doigts des mains et le tendon de la cuisse. Il est jeté là, ensanglanté, jusqu’à ce que des chrétiens de Sumpu viennent à lui et le transportent dans une cabane habitée par des lépreux tout près de là.

Grâce aux soins reçus, Hara Mondo retrouve assez de forces pour gagner Edo. Il est accueilli à l’hospice fondé par les franciscains pour les lépreux et les malades pauvres du quartier d’Asakusa, à l’extérieur des murs de la capitale. Hara Mondo est d’ailleurs membre du tiers ordre franciscain et un de ses responsables. A Edo, il retrouve les PP. Galvez, OFM, et De Angelis, SJ, qui, en cachette, continuent leur service de la communauté chrétienne.

Mais, en 1623, un joueur en mal d’argent, et qui se dit chrétien, se renseigne sur les lieux où se cachent les deux missionnaires et les principaux membres de la communauté. Il en fournit la liste à la police de la capitale. Hara Mondo est jeté en prison, ainsi que les deux prêtres et 47 autres personnes connues pour leur foi chrétienne. Pendant deux mois, ils partagent la vie des autres prisonniers, dans des conditions inhumaines. Hara Mondo, vu son infirmité, en souffre plus que les autres, mais « il est toujours plongé dans une joie qui n’est pas de ce monde », nous dit le P. De Angelis.

Le 4 décembre 1623, le shogun Iyemitsu, qui revient de Kyoto où il a été reconnu par l’empereur comme le chef réel du Japon, invite les seigneurs provinciaux qui l’accompagnent au spectacle de la mise à mort par le feu des 50 chrétiens emprisonnés à Kodemma. Ceux-ci sont divisés en trois groupes : les deux missionnaires et Hara Mondo, à cheval, précèdent chacun un de ces groupes, les autres marchent à pied depuis la prison jusqu’à la sortie de la ville. Là, au long de la route qui va d’Edo à Kyoto en suivant le bord de mer, 50 pieux sont dressés, au pied de la falaise et face à la mer. Quarante-sept des condamnés y sont attachés ; les trois autres sont obligés de rester à cheval et de regarder le supplice de leurs frères. Puis vient leur tour d’être brûlés vifs. « Hara Mondo étendit les deux bras comme pour faire une brassée des flammes qui l’entouraient, et ce geste attira l’attention des spectateurs. Le martyr resta debout, puis tomba sur sa face avec le poteau auquel il était attaché, et resta ainsi bras et jambes étendus sur le sol » (compte-rendu annuel de 1624).

3) Les martyrs de Yonezawa (1629)

Petite ville féodale éloignée aussi bien de Sendai, principale ville du nord-Japon, que d’Edo, la capitale, Yonezawa jouissait d’une certaine indépendance. Son « Seigneur », Uesugi Kagékatsu et son karô (vassal principal) Shida Shûri sympathisaient avec les chrétiens et faisaient tout leur possible pour les protéger contre les persécutions dont souffrait l’Eglise dans les autres provinces depuis 1614. Mais, face à la pression de plus en plus forte venant de pouvoir central – shogun et bakufu, – ils en vinrent à essayer de persuader leurs amis chrétiens de faire semblant de renier publiquement leur foi, pour avoir la vie sauve et continuer, en cachette, de pratiquer leur religion. Le résultat fut, au contraire, que les principaux chrétiens, des samouraïs vassaux d’Uesugi, se déclarèrent publiquement fidèles à Jésus Christ.

Ceux-ci étaient les chefs de la communauté chrétienne de Yonezawa. Celle-ci était organisée en plusieurs groupes dénommés Kumi dont les leaders, en lien étroit avec les prêtres qui, clandestinement, les visitaient plusieurs fois par an, étaient chargés d’enseigner et d’animer la prière commune, de baptiser les catéchumènes. Ce sont eux aussi qui veillaient à ce que l’on prenne soin des malades ou des personnes en difficulté. Le responsable de l’ensemble des chrétiens de Yonezawa était Luis Amakasu Yuemon, baptisé en 1610, à Edo, par le P. Luis Sotelo, franciscain.

Fin 1628, il s’avéra que l’on ne pouvait plus cacher au pouvoir central l’existence de cette communauté chrétienne de Yonezawa et le nouveau seigneur, Sadakatsu, fils de Kagékatsu, en vint à décider la mise à mort des chefs et de leurs proches, femmes, enfants, serviteurs, soit en tout 53 personnes. Mais, à la différence des exécutions par le feu pratiquées à Nagasaki, Kyoto et Edo, celles de Yonezawa furent la décapitation, manière la plus « noble » d’exécuter les condamnés. Cela par respect pour ces chrétiens qui étaient estimés aussi bien par leurs chefs que par la population de la ville. Les condamnés n’auront connu ni emprisonnement, ni interrogatoires, ni tortures, jusqu’au jour de leur martyre, le 12 janvier 1629.

La veille au soir, deux samouraïs chargés de décapiter Luis Amakasu Yuemon et les siens vinrent le lui annoncer. Celui-ci les accueillit avec joie, et devant eux affirma clairement sa foi en Jésus Christ ; puis il leur demanda de transmettre ses remerciements au karô Shida Shûri pour ses efforts en vue de protéger les chrétiens. Enfin, les condamnés se préparèrent en revêtant leurs plus beaux kimonos et passèrent la nuit en prière, jusqu’à l’aube.

On les conduisit en plusieurs groupes et en trois lieux différents. Luis Amakasu fut témoin de la décapitation des siens, y compris de sa petite-fille Lucia, âgée de 1 an, que sa maman Thecla, âgée de 17 ans, tenait dans ses bras. Puis lui-même offrit son cou au bourreau et son âme à Dieu.

4) Le martyre de Kyoto

En 1550, François Xavier était venu jusqu’à Kyoto, alors capitale du Japon et lieu de résidence de l’empereur. De ce dernier, il espérait obtenir l’autorisation d’annoncer l’Evangile à travers le Japon entier. Mais il trouva la ville en proie à des factions ennemies et dût se retirer en gardant seulement l’espoir de voir naître, un jour « l’église de la capitale ». Vingt-six ans plus tard, la communauté chrétienne de Kyoto était en pleine croissance et, sous la direction du P. Organtino, on éleva une chapelle dédiée à « Notre-Dame de la capitale ».

Mais, en 1614, le décret d’interdiction de la « religion de Yaso (Jésus) » obligea les missionnaires à s’exiler les uns à Manille, les autres à Macao; quant aux responsables laïcs, ils partirent pour Tsugaru, tout au nord du Hondo. Les seuls chrétiens qui purent demeurer à Kyoto étaient des « samouraïs » sans grade, des gens « sans nom » et des pauvres venus des provinces voisines. Les PP. Fernandes et Diego Yuki, en se cachant, assurèrent le service pastoral de ces chrétiens. Ceux-ci se connaissaient bien entre eux et ils s’épaulaient dans la vie quotidienne, unis par leur pauvreté et leur foi toute droite. Le quartier où ils résidaient était appelé « Daïus », du latin Deus, car ils étaient connus comme chrétiens.

En décembre 1618, Noël y fut célébré pour la dernière fois. En effet, dès le début de l’année 1619, le shogun Hidetada entreprit de renforcer sa politique anti-chrétienne. Le « préfet » de Kyoto se sentit obligé de procéder à l’arrestation de la plupart des chrétiens du quartier Daïus. Ceux-ci furent emprisonnés avec les condamnés de droit commun et plusieurs moururent victimes des mauvais traitements.

A l’automne 1619, le shogun Hidetada, en visite à la capitale, décida lui-même l’exécution par le feu de ces chrétiens emprisonnés, hommes, femmes, enfants sans distinction. Et cela pour signifier aux « seigneurs provinciaux » qu’ils ne devaient plus tarder à faire de même dans leurs propres fiefs.

Le 6 octobre 1619, 52 chrétiens furent traînés à travers les rues de la capitale, jusqu’au bord de la rivière Kano. Là, 27 croix avaient été dressées par les condamnés, soit 26 hommes et 26 femmes, dont 11 enfants.

Yohane Hashimoto, qui avait été le soutien de ses compagnons de captivité, fut lié le premier à la croix plantée le plus au sud. Son épouse, Thecla, qui était enceinte (de leur 6ème enfant), fut attachée (vers le milieu de la rangée des croix) avec Thomas, 12 ans, et Fransisco, 8 ans ; une seule corde les maintenait attachés ensemble à la même croix, et Thecla tenait serrée dans ses bras sa fille, Luisa, 3 ans. A la croix voisine, Katarina, 13 ans, et Petro, 6 ans, étaient liés par la même corde.

Quand la rivière Kamo s’éclaira des rayons du soleil couchant, on mit le feu aux tas de bois qui entouraient les croix. Du milieu des flammes, aveuglée par la fumée Katarina s’écria : « Maman, je ne te vois plus ! » Et Thecla, sa mère, de répondre : « N’aie pas peur ! Bientôt nous verrons toutes choses clairement, et nous nous retrouverons tous ensemble. » Puis Thecla et ses enfants s’écroulèrent en prononçant les noms de Jésus et Marie. Même après son dernier soupir, Thecla tenait toujours serrée dans ses bras la petite Luisa.

Dans la foule des badauds se trouvait Richard Cox, chef de l’agence anglaise à Hirado, de passage à la capitale. Il écrit : « Pendant que je résidais à Kyoto, j’ai vu mettre à mort 52 chrétiens, pour la seule raison qu’ils refusaient de renier leur foi. Durant le supplice les mamans s’écriaient : ‘Seigneur Jésus, reçois les âmes de nos enfants’. »

Les flammes du brasier qui éclairèrent alors la ville de Kyoto devinrent lumière de Foi pour les chrétiens du Japon entier quand ils apprirent le martyre de leurs frères de la capitale. Beaucoup d’entre eux devinrent à leur tour témoins du Christ ressuscité. Leur martyre n’était pas une révolte contre les chefs politiques de l’époque, encore moins un acte de fanatisme. Simplement, ils risquaient leur vie pour Celui en qui ils mettaient toute leur confiance.

 
Supplément EDA de novembre 2008 - Dossier ‘Japon’


Le suicide au Japon : symptôme d’une société malade spirituellement

par Mgr Mori Kazuhiro,
évêque auxiliaire émérite de Tôkyô *

* Mgr Paul Mori Kazuhiro est évêque auxiliaire émérite de l’archidiocèse de Tôkyô. Né en 1938, ordonné prêtre en 1967 dans l’ordre des carmes déchaux, il a été évêque auxiliaire de Tôkyô de 1984 à 2000. Depuis cette date, il se consacre à la formation continue des laïcs par des écrits, des conférences et la direction de retraites.

Si, en France, le chômage et la précarité sont les principaux facteurs qui mènent au suicide, au Japon, mis à part les dépressions nerveuses dues au surmenage (karo) au travail, le principal facteur amenant à mettre fin à ses jours est sans doute le relâchement des liens familiaux. Dans l’article ci-dessous, Mgr Mori, ancien évêque auxiliaire de Tokyo, part de cette réalité sociale pour discerner ce que l’Eglise peut dire aux Japonais.


1.) Un pays heureux ?

Il y a peu, des religieuses africaines sont venues au Japon. Elles n’y sont restées qu’une semaine mais toutes sont reparties en disant combien la société japonaise leur semblait heureuse. Avec une économie florissante, on y trouve de tout. La nourriture est abondante et rencontrer quelqu’un de sous-alimenté est exceptionnel. Les jeunes sont protégés jusqu’à l’âge de 18 ans, leur éducation assurée et il n’y a personne qui ne sache pas lire. S’il le désire, un jeune peut facilement aller au collège ou à l’université. Grâce à la qualité de l’environnement et au développement des soins médicaux, les maladies contagieuses ont été jugulées. Les décès prématurés sont peu nombreux et l’espérance de vie est élevée, notamment chez les femmes, championne du monde en la matière. De même, en comparant le Japon aux autres pays, le taux de criminalité n’est pas très important. La sécurité y est telle que, même la nuit, une femme seule peut se promener dans la rue.

Si l’on compare les habitants de ce pays développé et ceux des pays pauvres où il est difficile au jour le jour de trouver ne serait-ce qu’à manger, il faut avouer que la société japonaise est riche. Le critère du bonheur dépend, dit-on, de l’abondance matérielle. Mais en changeant d’angle de vue, la dureté de la société japonaise et sa pauvreté spirituelle peuvent apparaitre. Si l’on considère que l’homme est ce qu’il y a de plus important au monde, il faut avouer, du moins c’est ce que je pense, qu’humainement parlant, le Japon est le pays le plus pauvre et le plus pitoyable du monde. En scrutant la misère de la société japonaise, je voudrais ici évoquer le rôle qu’on peut attendre de l’Eglise catholique.

2.) Inhumanité de la société japonaise

Le Japon a le taux de suicides le plus élevé de tous les pays développés. Le nombre des suicides a doublé depuis 1998 et dépasse 30 000 par an. Chaque jour qui passe, 90 suicides, chaque heure qui passe, quatre suicides.

Pourquoi au Japon finit-on par choisir de mourir ? La société japonaise après la deuxième guerre mondiale a été très influencée par la civilisation américaine et a suivi les Etats-Unis en tous les domaines, sauf pour le nombre de suicides où elle les devance.

Un célèbre écrivain japonais, Itsuki Hiroyuki, bouddhiste, compare dans un de ses essais : « Une goutte d’eau dans le grand fleuve », le nombre des suicides au Japon au nombre des victimes de la lutte pour l’indépendance de l’Irlande du Nord. Il fait remarquer que vivre dans la société japonaise équivaut à vivre au milieu d’un champ de bataille.

Pendant quarante ans, la lutte armée en Irlande du Nord a fait environ 5 000 victimes, y compris les civils. Au Japon, le nombre des suicides en un an dépasse les 30 000, ce qui, en quarante ans, amène à un chiffre dépassant le million. D’après Itsuki Hiroyuki, que dire de la société japonaise où en quarante ans le nombre des suicidés atteint le million, si ce n’est qu’elle est le terrible champ de bataille d’une lutte non armée ?

Je pense que c’est effectivement le cas. Le nombre des suicides est publié officiellement par la police, après enquête judiciaire ou administrative. En réalité, en comptant ceux qui ont mis fin à leur jour sans qu’on le sache et que les statistiques ignorent, le nombre des suicidés serait deux fois plus élevé. En y ajoutant les tentatives de suicide, il décuplerait. Avec une telle conception négative de la vie humaine, la société japonaise doit cacher des singularités importantes.

3.) Les personnes âgées, des fardeaux inutiles 

Ce qui est singulier avec les statistiques des suicides dans la société japonaise, c’est la proportion de personnes de plus de 50 ans qui mettent fin à leur jour. Cette proportion atteint 60 % de l’ensemble des suicides, et sept fois sur dix il s’agit d’un homme. Ces chiffres ainsi que les motifs des suicides nous disent quelque chose de la vision de l’homme dans la société japonaise.

Dans leur volonté de se suicider, tous les hommes n’ont pas les mêmes motivations. En 2004, d’après les rapports de police et du ministère du Travail et de la Santé, 45,7 % des suicides l’ont été pour des raisons de santé et 24,6 % pour des motifs économiques (difficultés à gagner sa vie, chômage, dettes et mauvaises affaires).

Le fait que les problèmes de santé apparaissent comme le premier motif de suicide est surprenant, alors que l’espérance de vie au Japon est l’une des plus élevées au monde, grâce à une bonne alimentation, un bon environnement et des techniques médicales de pointe. Aussi le taux élevé des suicides chez les seniors à la suite de soucis de santé signifierait que cela n’a rien à voir avec qu’il ne relève ni de l’essor économique, ni la richesse matérielle, ni un certain ‘bonheur humain préfabriqué’.

On dit qu’une longue vie est une bénédiction. Certes, mais cela signifie seulement qu’est repousssée l’échéance de l’affaiblissement du corps, et de la mort qui approche doucement. Si, face à la souffrance, à la maladie et à la mort, ceux qui pensent au suicide avaient une certaine conception de la valeur de l’existence, s’ils avaient une lumière qui puisse leur faire admettre de façon positive la maladie et la mort, ils seraient, je pense, moins nombreux. Toujours est-il, et c’est regrettable, que les gens sont persuadés que la vraie valeur, c’est exercer ses capacités depuis l’enfance, obtenir de bons résultats scolaires, devenir riches et jouir de l’existence. Ils finissent par vivre sans pouvoir penser ni acquérir une idée de la valeur de l’existence humaine qui intégrerait la maladie et la vieillesse. Il est clair que c’est là la grande carence d’une société japonaise qui continue à privilégier le développement économique.

De même, parler du pourcentage élevé des suicides chez les seniors, c’est aussi, en même temps que cette carence de conception de la vie humaine et du monde, montrer combien les liens familiaux se sont affaiblis.

Face à la maladie et la vieillesse, tout le monde s’inquiète de devenir une charge pour sa famille, chacun craint de finir en laissé-pour-compte de la société. Surtout, dans le fond de leur cœur, les personnes âgées broient du noir : pourquoi n’y a-t-il que moi de malade, pourquoi faut-il mourir ? Là aussi, si tout près d’eux il y avait une famille qui comprenne leur peine et leur parle avec gentillesse, ils seraient réconfortés, soutenus et pourraient puiser la force de supporter l’âge et la maladie.

Au contraire, bien des familles japonaises actuelles perdent l’envie et la disponibilité de s’occuper des membres de leurs familles vieillissants ou malades. Les causes en sont multiples mais l’une d’entre elles est la généralisation d’un mode de vie centré autour de la famille nucléaire. Bien souvent, le nombre moyen de personnes par foyer ne dépasse pas quatre individus : deux parents et deux enfants. Dans cette situation, pour affronter le monde de l’école et du travail, ces familles ont perdu l’esprit de disponibilité qui les faisait se rapprocher des personnes âgées ou malades. On peut dire que l’affaiblissement de la structure familiale est devenu la cause profonde des suicides chez les personnes âgées.

4.) Rendement et compétence remplacent le cœur et la vie des hommes
 

Le souci exacerbé de la compétence et du rendement dans les entreprises a fait du développement économique l’ultime priorité de la société. Il a affaibli d’autant le rôle de la famille en exerçant une forte pression sur la vie de chacun et en acculant l’homme à la solitude.

Nul n’ignore qu’entre 1980 et 1990, le temps de travail fourni par les hommes dans l’industrie japonaise était le plus important au monde. Lorsque le temps et l’énergie sont entièrement absorbés par l’entreprise, tout finit par s’effacer en dehors du travail. Naturellement, le temps nécessaire pour réfléchir au sens de la vie humaine est confisqué à ces employés et, sans qu’ils s’en rendent compte, leur âme est comme vidée d’elle-même.

Une fois qu’ils ont trouvé un emploi, les hommes, pris par le système, deviennent un rouage de l’entreprise. Souhaits personnels et conditions particulières ne sont pas pris en compte. Ils travaillent pour un seul but, les normes de l’entreprise. Celui qui n’en a pas la capacité et ne peut satisfaire aux exigences de la société est réprimandé en public et sa personnalité comme niée. Son amour propre blessé, il est mis à l’écart ou renvoyé de l’entreprise. Les entreprises japonaises sont impitoyables au-delà de tout ce que nous pouvons imaginer.

Pour y échapper, la majorité des hommes travaille durement à l’usine ou au bureau, même au-delà du nécessaire. Ils y laissent leurs forces et en conséquence accumulent fatigue physique et morale. Même rentrés à la maison, ils ne peuvent évacuer complètement leur fatigue et, le lendemain, repartent au travail. Le physique comme le moral n’étant pas élastiques, ils finissent par perdre leur souplesse. Facilement dépressifs, rencontrant une quelconque difficulté, ils s’effondrent rapidement. Sept suicides sur dix concernent des hommes, ce qui est imputable à l’insoutenable difficulté de leur situation.

Pour dire vrai, la prospérité de la société japonaise repose sur les vies sacrifiées d’hommes dont on a vidé l’existence.

5.) Une société soumise au développement économique

La société japonaise tout entière a fini par être engloutie par les exigences du développement économique. Les parents, bien sûr, mais les enfants aussi qui en subissent également la néfaste influence.

Tout d’abord, par l’éducation. Les enfants sont totalement orientés vers la priorité accordée au développement économique alors qu’ils devraient bénéficier d’un éclairage universel dépassant les valeurs sociales et nationales.

Ainsi, les enfants mis sur les rails dès leur plus jeune âge pour accéder à l’enseignement supérieur et lutter pour l’obtention des diplômes s’épuisent moralement et physiquement. Une bonne place et de bonnes notes obtenues par une lutte acharnée provoquent une accumulation de fatigues nerveuses intérieurement inguérissables et des tensions inutiles pour des enfants. Ce qui, dans bien des écoles, est à l’origine des brimades entre élèves, quelquefois cruelles mais fréquentes. Dans une enquête récente, on lit que près de la moitié des collégiens, ne pensent qu’à rester à la maison se reposer les week-ends et qu’un sur quatre est dépressif. Ce fort niveau de stress est le résultat de la compétition acharnée et de la pression exercée sur les jeunes.

Est aussi en cause le mode de vie des adultes, qui privilégient abondance et prospérité, principes qui finissent par corroder le cœur des enfants. A la question : « Pour être heureux, qu’est-ce qui est nécessaire ? », la moitié des enfants répondent : « De l’argent ! ».

Les enfants qui portent l’avenir du Japon sont non seulement épuisés mais imprégnés des mêmes valeurs que celles de leurs parents, ce qui assombrit l’avenir du pays.

A la lumière de ces trop nombreux suicides, il est manifeste que le Japon a perdu les valeurs de la vie humaine et les a remplacées par celles liées à l’efficacité et au rendement. Celles-ci aliènent l’homme et prend les forces des familles qui tentent d’accomplir la mission qui leur est dévolue par la société et, finalement, bon nombre de gens sont dévorés par la solitude.

Aux hommes pris dans cette difficile situation, que peut dire l’Eglise ?

6.) Revenir à la simplicité de l’Evangile

La position de l’Eglise du Japon, sa réponse et son action n’ont probablement pas toujours été appropriées.

Durant la première moitié du XXe siècle, l’Eglise catholique n’a pu travailler librement qu’après la deuxième guerre mondiale. Arrivèrent alors entre 1945 et 1960, de nombreux missionnaires d’Europe et d’Amérique dans le Japon libéré du racisme nationaliste et du militarisme.

Pendant cette période, le nombre de congrégation et de sociétés missionnaires approchait la centaine. Plus de soixante-dix congrégations fondèrent des écoles catholiques dans chaque région du Japon. S’appuyant sur un soutien financier important, de nombreuses religieuses et des prêtres animés de l’esprit missionnaire vinrent apporter aux Japonais qui, avec la défaite, n’avaient plus confiance en eux, un espoir fondé sur le Christ.

Grâce à quoi, le nombre des baptisés augmenta. Dans les années 1950, les baptêmes d’adultes dépassèrent les 10 000 par an. Mais, avec l’essor des mouvements étudiants de gauche, le nombre des baptisés s’orienta à la baisse avec les années 1960. Lors des années 1970, l’essor économique du Japon prenant de l’ampleur, le nombre des baptisés tomba à 4 000 par an.

Beaucoup d’observateurs ont expliqué que cette diminution était due à la priorité donnée aux valeurs économiques. Je ne pense pas que ce soit la bonne explication. A partir des années 1970, de nouvelles religions sont apparues et ont attiré les jeunes. Selon le ministère des Sciences et de la Culture, le nombre des adhérents de ces religions aujourd’hui est le double de la population totale du Japon. Ce qui veut dire qu’une seule personne adhère à plusieurs religions, et donc que, dans la société japonaise, de toute évidence, le besoin religieux est très important.

Alors qu’au Japon, le nombre des croyants de tout bord grandit, le nombre de ceux qui viennent frapper à la porte de l’Eglise catholique diminue. Les raisons sont à est à chercher du côté de l’Eglise.

A partir des années 1980, les évêques ont fini par accepter la réalité. En 1987, ils ont organisé un rassemblement national pour tenter une nouvelle approche spirituelle. A cette occasion, ils se sont penché sur ce que l’Eglise catholique du Japon avait vécu jusque-là. Très clairement leur est apparue une double dichotomie : « Séparation entre foi et vie » - « Séparation entre Eglise et société ». Ils ont compris que tant que cette double dichotomie ne serait pas résolue, l’annonce de l’Evangile au Japon ne progresserait pas. Elle continuerait de ne rien signifier pour la société japonaise et n’aurait pas droit de cité. Cet obstacle à surmonter est un problème important pour l’Eglise. Aussi ont-ils réuni l’ensemble de leurs réflexions en un message envoyé à tous les fidèles.

Les évêques y expliquaient que cette double dichotomie était la conséquence du fait que l’Eglise du Japon avait transmis avec trop de zèle les traditions de l’Eglise occidentale forgées par deux mille ans d’histoire, sans les confronter à la réalité de la société japonaise.

Pour la jeune Eglise du Japon, qui n’a pas de tradition propre, s’échapper du cadre de cet enseignement deux fois millénaire, inventer sa propre marche, n’est pas quelque chose de facile. C’est pourtant son problème actuel.

Mais pour l’instant, un autre problème a surgi ; celui du vieillissement de ses prêtres et de la raréfaction des vocations. Le nombre des églises sans prêtre augmente. Bien des congrégations qui jusqu’à maintenant et par vocation s’occupaient d’éducation ou d’œuvres sociales se retirent.

Dans une telle – et sombre – perspective, n’y a-t-il pas une lueur d’espoir ? J’ai la conviction qu’il y en a une. C’est quelque chose d’extrêmement simple. Se recentrer sur l’ultime préoccupation du Christ disant : « Votre Père qui est aux cieux veut qu’aucun de ces petits ne se perde » (Mat 18,14). Nous avons l’exemple de Mère Teresa. En Inde, ce pays fermé au christianisme où la prudence est de mise en ce qui concerne l’apostolat chrétien, la religieuse, par delà le problème des différences de religion, fascinait beaucoup de gens. Ce qui les attirait chez elle, c’était qu’elle allait, sincère et dévouée, à la rencontre de ceux qui souffrent. La vie de Mère Teresa témoigne de la pureté évangélique à l’égard de tout homme souffrant et de l’attirance lumineuse qu’elle exerçait auprès d’un grand nombre.

A la suite du Père des cieux qui « aima tellement le monde qu’il lui a donné son fils unique », c’est en allant à la rencontre des hommes avec sincérité et sans détour, que j’en suis certain, l’Eglise catholique redonnera aux hommes et les femmes de la société japonaise une existence qui soit porteuse de sens.

 
Supplément novembre 2008 – Dossier ‘Japon’

Les enjeux du projet de révision de la Constitution

par le P. Jean-Paul Bayzelon, MEP *

* Membre de la société des Missions Etrangères de Paris, le P. Jean-Paul Bayzelon est missionnaire au Japon. Né en 1929, il a débarqué à Osaka le 16 décembre 1956. Après avoir travaillé longuement à Kobe, puis au grand séminaire interdiocésain de Tokyo comme directeur spirituel, il est actuellement en retraite active, observateur attentif de la scène politique et de l’évolution de la société au Japon.

 

En février 2007, les évêques de l’Eglise catholique au Japon ont publié un message réaffirmant leur engagement en faveur de la liberté religieuse et du respect du principe de séparation de l’Etat et de la religion. Peu avant, le Parti libéral démocrate avait rendu public un avant-projet de réforme de la Constitution, en vigueur depuis 1947. L’article ci-dessous revient sur les enjeux de la réforme constitutionnelle à venir et les questions qu’elles soulèvent dans le Japon d’aujourd’hui.



Le temps n’est plus où, vantant les performances de l’économie du Japon, les spécialistes citaient en exemple « Japan as number one », selon le titre de l’ouvrage publié en 1978 par l’Américain Ezra Vogel. Aujourd’hui, tout se passe comme si la mécanique qui semblait autrefois si bien fonctionner s’était enrayée. Dues ou non à la mondialisation des échanges et à l’exacerbation de la concurrence, des difficultés de toutes sortes se sont accumulées au point que les recettes utilisées jusqu’ici par les hommes politiques ne suffisent plus. On ne compte pas les études et les articles de revue consacrés à la crise à laquelle le Japon se trouve confronté et à ses conséquences pour les moins favorisés.

Ce n’est pas seulement le dynamisme de l’économie qui est sérieusement ralenti, c’est aussi l’optimisme plus ou moins conscient avec lequel les Japonais envisageaient naguère l’avenir qui semble avoir disparu. Il est certain que des raisons d’ordre proprement politique sont aussi pour beaucoup dans la détérioration du climat et dans l’apparition d’une sorte de malaise latent, reconnaissable à différents symptômes, qui affecte peu ou prou toutes les couches de la société.

Nombre d’intellectuels s’inquiètent des effets à long terme d’une série de mesures prises par les gouvernements qui se sont succédés ces dernières années. Le sujet n’est pas de ceux qui occupent quotidiennement la première page des journaux, mais les remous provoqués par ces mesures ont cependant retenu leur attention à plusieurs reprises. Les inquiétudes des intellectuels trouvent un écho dans certains milieux et entretiennent le malaise par contagion.

Un premier sujet de préoccupation est l’orientation des réformes entreprises par le ministère de l’Education pour mettre à jour les programmes d’enseignement. Les directives données récemment au corps enseignant concernant la manière d’inculquer aux élèves l’amour de la patrie, l’obligation imposée aux directeurs d’écoles de faire chanter l’hymne national en certaines occasions, ont été ressenties par beaucoup comme des atteintes à la liberté de conscience. Elles ont même parfois été interprétées comme une tentative voilée de retour aux pratiques en vigueur avant-guerre, à l’époque où le patriotisme se devait d’être une soumission aveugle à l’autorité impériale dont les militaires au pouvoir se réclamaient pour mobiliser la population. Le patriotisme rendu obligatoire dans les écoles ne peut être que suspect aux yeux de ceux qui n’ont pas oublié la période qui a précédé la guerre. La presse a rendu compte à plusieurs reprises des incidents survenus dans les établissements où des professeurs avaient été lourdement sanctionnés pour avoir protesté contre le caractère contraignant des directives du ministère et refusé de s’y soumettre. On peut regretter qu’elle ne les ait le plus souvent traités que comme de simples faits divers, laissant à des revues spécialisées le soin d’informer plus complètement un public forcément plus restreint (1).

Un autre signe qui amène à s’interroger sur les intentions de ceux qui sont aux commandes du ministère de l’Education est la multiplication ces dernières années des contestations qu’ont provoquées leurs interventions pour obtenir des corrections dans les manuels d’histoire, qui doivent être approuvés par le ministre avant de pouvoir être utilisés dans les écoles. En plusieurs occasions, ils ont semblé défendre une histoire officielle minimisant la gravité des errements du passé, semblant même mettre en doute la réalité de certains faits peu glorieux que les spécialistes considèrent comme avérés. A propos des crimes de guerre commis par l’armée japonaise en Chine ou ailleurs dans le Pacifique, la version retenue est parfois sensiblement différente de celle donnée par les historiens dont l’impartialité est reconnue (2).

La coïncidence n’est pas simplement fortuite entre l’obligation d’enseigner le patriotisme à l’école et la tentative de promouvoir une histoire conforme à l’interprétation qu’en donne l’autorité. Le Japon n’est certes pas un pays totalitaire et les hommes qui le dirigent ne sont pas non plus tous des idéologues fanatiques. Mais on comprend que des intellectuels soucieux de tirer les leçons du passé s’alarment de cette poussée de fièvre patriotique dans certaines sphères du parti au pouvoir et protestent contre les méthodes employées pour tenter de la communiquer aux jeunes générations.

Chaque année, des milliers de Japonais se rassemblent le 6 août à Hiroshima et, le 9, à Nagasaki pour faire mémoire des bombardements atomiques de 1945 qui ont contraint le pays exsangue à reconnaître sa défaite. Les participants à ces cérémonies du souvenir sont là pour montrer leur résolution de ne pas oublier. Les orateurs qui prennent la parole à cette occasion le font tout naturellement en se plaçant d’abord du point de vue des victimes innocentes du drame et de leurs descendants, mais ils doivent faire allusion au moins à la nécessité de reconnaître les causes qui ont conduit à ce drame. Les foules qui se pressent à ces rassemblements sont composées de gens qui ne peuvent que se sentir inquiètes quand elles entendent parler par ailleurs, en d’autres occasions, des interventions du ministère de l’Education signalées plus haut.

Ces remarques pourraient paraître exagérément pessimistes, et donner l’impression qu’on a monté en épingle des épiphénomènes de la vie politique au Japon. Malheureusement, ce qui peut en effet paraître simples péripéties se produit dans un ensemble où tout incite, sinon à la méfiance, du moins à la vigilance. On ne sait pas dans quelle mesure tous les Japonais considèrent la question comme étant vraiment d’actualité, mais dans le monde politique on s’interroge ces temps-ci plus que jamais sur l’opportunité de réviser la Constitution promulguée en 1946 et entrée en vigueur en 1947, alors que le Japon était sous occupation américaine. Les projets des partisans d’un changement ne sont pas faits pour rassurer.

Depuis longtemps déjà, plusieurs des caciques du Parti libéral démocrate (PLD), qui est au pouvoir pratiquement sans interruption depuis la fin de la guerre, ne faisaient pas mystère de leur intention de réviser cette Constitution, à laquelle ils trouvent en particulier le défaut d’avoir été imposée au Japon de l’époque par le vainqueur américain (3). Récemment, ils sont parvenus à faire partager leurs vues à une majorité de parlementaires. Une commission de membres du PLD a été mandatée pour établir un projet de nouvelle Constitution et le texte rédigé par eux a été publié.

Un Français, citoyen d’un pays dont la Constitution a déjà été amendée une vingtaine de fois en cinquante ans, et le plus souvent sur des points de détail, aura sans doute peine à réaliser ce qui est en cause dans le cas du Japon. Au Japon, il s’agit d’une tentative sans précédent dans l’histoire de l’après-guerre et surtout, les changements envisagés sont très loin d’être des changements mineurs. Si le projet est adopté, ce ne seront rien moins qu’une certaine conception de la démocratie, de l’identité du Japon et de sa place dans la communauté internationale qui seront redéfinies. Un des chantres de la révolution à promouvoir, l’éphémère Premier ministre Abe Shinzô, au pouvoir de septembre 2006 à septembre 2007, utilisant pour l’occasion un mot qui ne fait pas partie du vocabulaire japonais, a d’ailleurs parlé expressément de la nécessité d’inaugurer un nouveau « régime ». Il est parvenu à faire voter à la va-vite une loi qui, conformément aux exigences de la Constitution actuelle, précise les conditions dans lesquelles sera soumise à référendum, en principe dans trois ans, la nouvelle Constitution.

Dans les débats en cours, l’attention est d’abord attirée par le projet de changement de l’article 9, qui, depuis 1947, spécifie que le Japon renonce à l’usage de la force armée pour résoudre les conflits et s’interdit toute intervention militaire en territoire étranger. Ces restrictions ont un caractère tout à la fois pratique et symbolique évident. On ne leur trouve d’équivalent dans aucune Constitution d’aucun autre grand pays. C’est sans doute grâce à elles que le sang n’a jamais coulé nulle part dans le monde par la faute d’un soldat japonais depuis qu’elles ont été adoptées. Or ce sont précisément ces restrictions que les promoteurs de la réforme voudraient supprimer, pour permettre au Japon de faire face à ses responsabilités de grande puissance et ainsi de tenir son rang, ou encore, comme ils le proclament en propres termes, d’être vraiment « un pays comme les autres », autrement dit, capable de faire la guerre pour la bonne cause en cas de besoin.

Les partisans du changement ont bien entendu quantité d’arguments pour justifier leur choix mais le projet suscite l’indignation dans tous les cercles où l’on se préoccupe de sensibiliser l’opinion à l’urgence de travailler pour la cause de la paix dans le monde. Dans ces milieux, en particulier chez les chrétiens mais aussi parmi les fidèles d’autres religions, l’article 9 de la Constitution de 1947 est souvent considéré comme ayant une portée prophétique, en tout cas comme emblématique d’un esprit qu’il faut promouvoir à tout prix et que le Japon devrait bien plutôt se faire gloire d’avoir observé. Vider cet article de sa substance serait pour eux une régression déplorable qu’il faut tenter d’empêcher, et ils se démènent d’ores et déjà de multiples façons pour manifester leur opposition.

Les spécialistes du droit constitutionnel font d’ailleurs remarquer qu’on trouve bien d’autres raisons de se montrer vigilant quand on lit attentivement le texte intégral du projet de nouvelle Constitution. Pour ne citer que quelques exemples, les modifications apportées aux articles concernant les rapports de l’Etat et des cultes, l’ambiguïté de celui qui traite du patriotisme, et tout autant de nombreuses retouches ou changements de vocabulaire opérés ici ou là dans les passages relatifs aux droits des citoyens, ne laissent pas d’inquiéter. La place manque ici pour donner davantage de précisions mais la lecture du texte oblige à s’interroger sur la philosophie sous-jacente et sur les intentions de ses rédacteurs. Tout se passe comme si ces derniers considéraient la Constitution comme un carcan entravant la liberté d’action des autorités, qu’il importe d’assouplir le plus possible pour pouvoir gouverner. Dans une démocratie, la raison d’être d’une Constitution étant précisément de garantir les droits des citoyens, une certaine manière d’insister au contraire sur leurs devoirs donne à penser qu’on se méfie de leur capacité à s’opposer aux abus du pouvoir.

Dans les milieux chrétiens, on s’alarme des conséquences à prévoir si la distinction entre les cérémonies officielles purement civiles et celles qui risquent de prendre une coloration religieuse particulière sans respecter les convictions des citoyens n’est pas clarifiée. Les évêques catholiques ont publié récemment un document rappelant le caractère non négociable du principe qu’on appellerait en France le principe de laïcité, ou encore de séparation de l’Eglise et de l’Etat, c’est-à-dire, s’agissant du Japon, de la rupture effective et sans ambiguïté des liens entre l’Etat et ses représentants d’une part et le shintoïsme d’autre part (4). La confusion voulue par les militaires du siècle dernier entre les rites accomplis au temple Yasukuni (5) et les manifestations spontanées ou non de patriotisme a eu des conséquences trop désastreuses pour que les chrétiens puissent les oublier. L’archevêque de Tokyo n’hésite pas à dire que, dans le Japon d’aujourd’hui, il n’est plus justifié de permettre aux catholiques de prendre part aux rites dudit sanctuaire, comme c’était le cas avant-guerre, où ils devaient se plier aux injonctions du gouvernement. Il y a un risque que certains politiciens utilisent la religion à des fins qui devraient pouvoir être contestées dans tout Etat démocratique.

Les chrétiens, comme on sait, ne sont qu’une toute petite minorité au Japon. Parmi eux quelques-uns sont sans doute plus sensibles que l’ensemble de leurs concitoyens à ce malaise mais ils sont bien loin d’être les seuls à l’éprouver. Pour souhaitable qu’elle soit, ce n’est pas une reprise de l’économie qui suffira à faire disparaître les causes de cette inquiétude.

(1) Au sujet de la réforme de l’Education nationale au Japon, voir EDA 425 (« L’école hésite sur les directions à prendre »).
(2) Voir EDA 435, 455.
(3) La réforme de la Constitution, tout comme celle du système éducatif, figure au programme d’une partie des ténors du Parti libéral-démocrate. Au pouvoir de septembre 2006 à septembre 2007, le Premier ministre Abe Shinzo a ainsi déclaré qu’il considérait la Constitution pacifique de 1947 comme « un acte de contrition du vaincu envers le vainqueur » et qu’il estimait que ce texte fondamental devait « être élaboré de nos mains ». Abe Shinzo a aussi prôné « l’abandon du régime d’après-guerre ». Pour aller plus loin sur ces questions et sur la position prise par les évêques catholiques du Japon sur ces sujets, voir EDA 465 (Dossier : « Les évêques catholiques du Japon et la séparation de l’Etat et de la religion au Japon »).
(4) Voir EDA 465 (Dossier : « Les évêques catholiques du Japon et la séparation de l’Etat et de la religion au Japon »).
(5) Sanctuaire shinto situé à Tokyo, Yasukuni (yasukuni jinja ou ‘le temple du pays apaisé’) est le temple où sont honorés les morts pour la patrie ; parmi eux, figurent les tablettes de criminels de guerre, jugés et exécutés à l’issue de la seconde guerre mondiale. Edifié en 1869 pour rendre hommage aux Japonais « ayant donné leur vie au nom de l’empereur du Japon », il veille sur les âmes de plus de deux millions de soldats japonais morts de 1868 à 1951. Considéré comme l’un des symboles du passé militariste du Japon et des nationalistes, il est célèbre pour les polémiques qu’il suscite dans la région, notamment en Corée du Sud et en Chine, dès qu’importantes personnalités politiques japonaises viennent s’y recueillir. Le sanctuaire gère également un musée, le Yushukan, lequel présente des objets historiques et des panneaux explicatifs retraçant l’histoire militaire du Japon. Sa muséographie est critiquée comme étant nationaliste et tendancieusement révisionniste.
 


 

Supplément EDA de novembre 2008 - Dossier ‘Japon’

Regards croisés sur les jeunes au Japon

par le P. Olivier Chegaray, MEP *

* Le P. Olivier Chegaray, membre la Société des Missions Etrangères de Paris, est arrivé au Japon fin 1967. Envoyé au Hokkaido, il est rappelé à Tokyo pour travailler essentiellement auprès des jeunes étudiants Japonais dans le cadre du Centre catholique de formation permanente Shinseikaikan.



Le 8 juin 2008 à 12 heures 30, Tomihiro Kato, un jeune de 25 ans, lançait un camion de deux tonnes dans l’espace piétonnier d’Akihabara, au centre de Tokyo. Le camion avait été loué à Susono, petite ville située à 150 km au sud de la capitale, où il résidait. Après avoir heurté un taxi, l’engin s’immobilisait, le chauffeur en descendait et agressait à coups de couteau les passants. En un instant, sept personnes étaient tuées et dix autres grièvement blessées. Maîtrisé et arrêté, le jeune homme déclarait avoir voulu tuer « n’importe qui » au « hasard ». Le mobile avoué du crime tenait à ce que personne n’avait répondu aux messages et annonces qu’il avait envoyés grâce à son téléphone portable sur un site Internet. Se sentant méconnu et rejeté des autres, « aussi seul dans le réel que sur la toile », il avait averti de son acte à l’avance dans un ultime message sur le même site.

La mise en scène du crime, l’horreur du massacre, la futilité apparente du motif ont consterné une population déjà choquée par une la multiplication de faits semblables (appelés en japonais « tôrima », littéralement ‘passage d’une force maléfique’). L’événement était d’autant plus emblématique que le lieu choisi de la tuerie était le quartier d’Akihabara, Mecque de l’électronique où aiment se rassembler les « otaku », ces jeunes qui consacrent tous leurs loisirs aux mangas, jeux vidéos et recherche d’accessoires informatiques sophistiqués. De plus, l’identité du criminel, un jeune contractuel n’ayant jamais connu d’intimité familiale et vivant de petits boulots, relançait le débat sur la situation d’une frange de la population, jeune, victime de l’exclusion et de la précarité, et plus largement de toute une génération apparemment déconnectée de tout lien avec le monde réel.

Le ministère que j’ai exercé au Japon m’ayant donné l’occasion de cheminer avec les jeunes (1) depuis presque trente-cinq ans, il me semble avoir été le témoin, avec eux, d’une mutation culturelle sans précédent. Cette dernière est due en partie, je pense, à la volonté des nouvelles générations de s’affranchir du modèle industriel de l’après-guerre, fondé sur l’esprit de corps, l’obéissance et le travail. Elle est due également à l’emprise accrue des médias qui véhiculent les dictats d’un nouvel art de vivre, au développement rapide des technologies nouvelles et, enfin, aux bouleversements socio-économiques qui ont affecté le monde ces trois dernières décennies.

Regards sur trois décennies de cheminement avec les jeunes

Quand je suis arrivé au Japon à la fin des années 1960, les jeunes étaient dans la rue, rêvant, avec ceux de France et d’ailleurs, à une révolution mondiale qui affranchirait les peuples, du joug oppressant des institutions. Les jeunes étaient alors divisés en factions plus ou moins radicales qui alliaient allégeance aux meneurs et solidarité à l’intérieur du groupe. Le mouvement fut brusquement interrompu par les révélations de tueries fratricides entre factions en 1972. S’ensuivit alors une longue période de désillusion et d’abattement.

Walkman sur les oreilles, ces jeunes, se détournant des idéologies, trouvaient un substitut de salut dans l’univers de la musique. Les médias, menant la danse, prenaient le relais du brouhaha idéologique des années précédentes, répercutant les jugements sévères que la génération de l’après-guerre, celle de l’effort et du sacrifice, portait sur la nouvelle. Les « wakamonoron » (‘essais sur les jeunes’) florissaient, détaillant les fameux trois « mu » (‘sans’) : ‘sans énergie, sans motivation, sans ardeur’. Un mot nouveau circulait, emprunté au psychiatre américain Erikson : le « moratorium », attitude qui consiste à remettre toujours à plus tard les décisions, ce qui était perçu comme un refus de responsabilité et d’engagement.

En fait, ces jugements ne portaient que sur les apparences. La plupart des jeunes étaient à la recherche d’un sens nouveau à leur propre vie et, avant d’entrer dans un monde adulte jugé aliénant, voulaient se donner du temps. Entretemps, dans les années 1980, un groupe de jeunes penseurs, soutenu par les médias, introduisait la pensée dite ‘postmoderne’, très en vogue en Europe, proclamant l’inanité de toute cause et de tout engagement. Leurs écrits, souvent illisibles mais repris et interprétés dans un sens hédoniste par les médias, créaient un effet de mode qui eut un impact important sur les comportements. Il fallait ‘s’éclater’, refuser les rails, peaufiner la différence, échapper à tout sens établi. Le monde fut divisé en « parano », esclaves des normes et conventions sociales, et en « schizo », ceux qui optaient pour le rejet des valeurs dans un joyeux éclatement du soi. Ce fut le temps de la chasse à l’accessoire pour mieux se différencier des autres et, au même moment, la mode des manuels « how to » censés expliquer comment s’habiller ou se coiffer pour paraître différent des autres, ce qui ne faisait que renforcer un conformisme inévitable.

La nouvelle philosophie promettait une mutation sans précédent, l’avènement d’une l’humanité nouvelle, « shinjirui », totalement émancipée des carcans d’antan. Seule une minorité y croyait vraiment, mais la masse suivait, entraînée et soutenue par les promoteurs d’un marché « jeunes » qui s’annonçait juteux. Dans les années 1990, toutes ces tendances culminaient dans l’individualisme exacerbé du « otaku », indifférent au monde environnant, s’adonnant exclusivement à son hobby, aimant retrouver ses semblables dans les quartiers branchés de Shibuya et Harajuku. Puis, la mode fut de se teinter les cheveux en faux blond, de se percer l’oreille pour les garçons, tentatives pour échapper à la fatalité de la race et du sexe, mode qui disparut aussi brusquement quelques années plus tard.

A l’approche des années 2000, la majorité de ces jeunes cependant, après leurs frasques étudiantes, devaient faire face aux difficultés venues de la récession et se battre pour ne pas rester en marge du marché du travail. Auparavant, en 1995, deux événements avaient réveillé momentanément la population, le terrible tremblement de terre de Kobe et les attentats au sarin dans le métro de Tokyo, perpétrés par la secte Aum. Un élan de solidarité unissait passagèrement les jeunes, tandis que les nouvelles religions qui, jusqu’ici, attiraient les plus ardents devenaient brusquement suspectes.

Les années qui suivirent furent celles de l’engouement pour le numérique. Les jeunes passaient de plus en plus de temps les yeux rivés sur la Toile, s’évadant dans un monde déréalisé et fictif, se retrouvant entre eux dans des communautés virtuelles, tel le site « mixi », créé en 2004 et qui compte aujourd’hui cinq millions d’adhérents. Ce monde où ils se retrouvaient échappait totalement au regard et à la médiation des adultes. L’information tint lieu de savoir. Les réponses à toute question se trouvaient sur la toile sans qu’il soit besoin de réfléchir. Les occasions de rencontre directe se faisant rares, les troubles de la communication se firent d’autant plus nombreux et graves ; renfermement sur soi ou états dépressifs.

Aujourd’hui, après trois décennies de volonté d’émancipation, un bon nombre de jeunes se tourne à nouveau vers les idéologies fortes et rassurantes, nationalistes ou conservatrices. D’autres, mus par le désir de trouver dans leur vie des points d’appui et des motivations pour vivre, s’orientent vers les techniques de découverte de soi ou toutes sortes de spiritualités, et recherchent de nouveaux maîtres à penser dans un monde où l’on ne pense plus guère. Tout récemment, un mouvement de jeunes s’appelant « losgene » (de lost generation), réagissant à la dérive conservatrice chez les jeunes et la tendance des adultes à mettre des étiquettes sur eux pour mieux les dévaloriser, vient de fonder une nouvelle revue, appelant ceux de leur génération à retrouver des mots venus du réel pour mieux dénoncer les injustices qui leur sont faites.

Après des années de tâtonnements pour mieux s’affranchir des rails, une minorité pense en effet que le temps est venu pour les jeunes de s’émanciper d’une manipulation subtile et occulte, celle d’un monde adulte et marchand qui instrumentalise leur désir d’affranchissement tout en les méprisant. Beaucoup, sans renier les technologies nouvelles, cherchent bien au contraire à s’appuyer sur elles pour inventer un nouveau mode de ‘vivre ensemble’, en prise avec le réel, et remettre en cause la fatalité nouvelle, celle qui divise le monde en gagnants et perdants. Dans tout ce processus de changement, les religions, décrédibilisées, n’ont pratiquement aucune influence. On peut penser cependant que le temps est venu pour l’Eglise au Japon, qui affiche sa volonté de vivre au cœur du social, de rejoindre leur quête et si possible d’être un guide pour eux sans pour autant vouloir récupérer le mouvement. Il faudrait pour cela qu’elle soit davantage présente parmi les jeunes et qu’elle porte un regard positif sur eux, ce qui malheureusement est rarement le cas.

Regards de sociologues sur les jeunes

Les « wakamonoron », jugements des adultes sur les jeunes, existent sans doute dans tous les pays. Ils sont la plupart du temps, soit le reflet d’un rejet de la jeunesse soit, au contraire, l’apologie sans nuance de la génération « jeune », jugée seule porteuse d’un avenir créateur. Au Japon, il n’y a malheureusement que peu de sociologie sérieuse concernant la jeunesse. Les travaux qui existent peuvent aider pourtant à porter un regard plus nuancé sur eux et, par là, à se débarrasser de préjugés hâtifs et superficiels.

Les jeunes et la famille

Un certain nombre de facteurs sociaux ont profondément transformé la famille japonaise, déjà bien malmenée après-guerre, désertée par des pères mobilisés pour la reconstruction du pays. Quant aux jeunes, la plupart font de longues études ou commencent par de petits boulots avant l’entrée dans le monde du travail. En conséquence, beaucoup se marient de plus en plus tard ou pas du tout. Pour cette raison, ils restent plus longtemps à la maison, où ils trouvent le couvert et un toit (on les appelle « parasite single »). Beaucoup n’ont jamais vécu avec leurs grands-parents, et n’ont ni frère ni sœur. A la maison, la tendance est à l’individualisme : la télévision et l’ordinateur sont dans toutes les chambres. Grâce au portable, le jeune peut appeler qui il veut et les parents ignorent tout de ses fréquentations. Il arrive qu’il s’absente plusieurs jours sans que les parents le sachent ou s’en inquiètent.

Les statistiques suggèrent le peu de lien qui rattachent les jeunes à leur famille : 67 % des jeunes disent préférer parler de leur vie à un ami plutôt qu’à leurs parents. Seuls 17 % parlent avec leur mère, et 2 % avec leur père. Les parents n’intervenant que rarement, 66 % se disent contents de vivre à la maison. 44 % ne mangent par jour qu’un repas en famille, toujours, avouent-ils, le portable à portée de main…

Ces chiffres expliquent le paradoxe signalé par toutes les enquêtes : les jeunes se disent attachés à leur famille bien qu’ils n’aient que très peu de rapports avec elle. La perception des jeunes vis-à-vis de leurs parents n’est guère conflictuelle. 71 % disent de leur père qu’il est affectueux et compréhensif. 80 % disent la même chose de leur mère. Les parents disent privilégier l’amitié plutôt que l’autorité dans le rapport avec leurs enfants ; 83 % respectent leur liberté et préfèrent le dialogue aux remontrances. Ce portrait de la famille tranche avec celui des décennies antérieures, marquées par la fréquence des heurts intergénérationnels dégénérant dans la violence. En même temps, on peut dire que la famille n’existe presque plus comme lieu de socialisation et de formation des jeunes. Ne proposant plus que le vide, elle n’est plus le lieu de transmission d’un héritage culturel ou de valeurs.

Les jeunes et le campus

L’« enfer des examens » des années 1980 est bien révolu. Le taux d’entrée à l’université a augmenté (aujourd’hui un jeune sur deux), mais le taux de natalité est en chute libre - la population des 18 ans a décru de 500 000 individus en vingt ans-. La compétition reste dure pour les universités de prestige, mais, pour les autres, elle s’est fortement adoucie. Les universités doivent rivaliser pour attirer les jeunes, offrant les meilleurs services et équipements possibles.

La relation des jeunes à l’université a beaucoup évolué. Les sondages dressent le portrait d’étudiants plus sages et plus individualistes que leurs aînés, vivant moins en dortoir, moins présents sur le campus, mais plus assidus au cours et plus exigeants vis-à-vis de leurs professeurs. Interrogés sur l’évaluation du temps passé à l’université, ils répondent que celui-ci est important pour eux car il représente le dernier temps de liberté avant l’entrée dans le monde du travail. Ils se disent aussi trop occupés. Presque tous font un petit boulot pour payer loyer et factures du portable, mais aussi pour acquérir une expérience sociale. Ils participent de plus à la vie d’un club sur le campus et commencent dès la troisième année les démarches pour trouver un emploi. Vivant souvent dans leur bulle, très peu disponibles, protégés par les nouvelles règles sur la vie privée qui interdit de publier adresses et numéros de téléphone, ils sont beaucoup plus difficiles à contacter et donc moins faciles à mobiliser que leurs aînés par les mouvements et groupes sociaux ou religieux. Pour les toucher, restent les sites Internet, qui, à mesure de leur prolifération, perdent d’autant de leur utilité.

Les jeunes et le travail

Après les années fastes de la haute croissance, de nombreux jeunes sans travail doivent se contenter de petits boulots, vivant dans la précarité et l’exclusion. Parmi eux se trouvent ceux que l’on appelle les « freeters ». Le mot, qui vient d’une contraction de « free » et « arbeiter » (travailleur en allemand), n’est pas nouveau ; il a été créé de toutes pièces au milieu des années 1980 par l’agence d’emploi Recruit. Le mot désignait les jeunes qui, pour s’émanciper des contraintes du système, préféraient les petits boulots à l’emploi régulier, gagnant suffisamment leur vie pour s’adonner à leur hobby préféré.

Avec le début de la récession et la montée du chômage, le statut de « freeter », devenu alternative forcée au chômage, devenait cependant de moins en moins un choix, et le mot, prenant un sens péjoratif, changeait de sens, venant à désigner les jeunes jugés incapables d’assumer leur responsabilités et engagements. En 1992, ils étaient 1 010 000, en 2003, 2 170 000, en 2007, 1 8100 00. Le nombre a décru récemment, mais, entretemps, se sont jointes à eux d’autres formes de précarité, les contractuels, numéraires et ceux qu’à défaut d’autres mots, on appelle les « nîto » (de l’anglais NEET : None in Employ, nor in Education, nor in Training).

Au total, le nombre de jeunes vivant de petits emplois mal rémunérés s’élevait à 3 620 000 en 2003, puis à 3 480 000 en 2008. La diminution vient de ce que les travailleurs venus de la génération du baby boom (appelée aussi dankai sedai, ‘génération compacte de masse’) des années 1960 commençaient en 2007 à prendre leur retraite laissant de nombreuses places vides. Mais le salaire que touchent ces jeunes ne leur permet ni de trouver un logement décent, ni de se marier, ni de suivre une formation. Certains dorment dans la rue ou les cafés-Internet. Leur sort a attiré récemment l’attention du public et de nombreux syndicats libres, qui, préférant appeler ces jeunes « working poor », ont alerté l’opinion, s’offrant à les soutenir.

La situation de ces jeunes travailleurs n’est pas propre au Japon, elle est née dans un contexte de mondialisation et de libéralisation de l’économie, menant à la dérégulation de l’emploi et par là, aux disparités sociales et à l’exclusion. Au Japon cependant, cette situation est apparue de façon plus brutale qu’ailleurs, avec la disparition de l’ancien modèle japonais (avancement à l’ancienneté et emploi à vie), l’arrêt des habitudes de suremploi durant les années fastes de haute croissance, et le tournant ultralibéral de la politique gouvernementale. Les slogans que véhicule celle-ci sont ceux du capitalisme le plus sauvage : chacun doit se débrouiller s’il veut faire partie des gagnants, ceux qui perdent ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes ; en bref, chacun doit être responsable de soi-même. Ces slogans, évidemment, ne marchent que pour ceux qui au départ sont dans une situation favorable. Les autres se voient refuser l’accès à toute ascension sociale, n’ayant pu profiter de la formation adéquate ou des relations indispensables. Ils sont de plus, comme le remarque une sociologue, Honda Yuki, victime d’un discours dépréciateur relayé par les médias, qui ne cessent de rappeler les vertus de l’effort et l’égalité supposée des chances, piliers du miracle économique d’après-guerre, et stigmatisent les soi-disant déficiences des jeunes, taxés de nonchalance ou, pire, d’irresponsabilité et de manque d’idéal. Ce dénigrement permanent visant les jeunes qui recourent aux petits boulots a des conséquences dramatiques, les empêchant de retrouver confiance en eux-mêmes pour réagir et prendre leur destinée en main solidairement.

De ces quelques analyses, trop succinctes, il ressort qu’un bon nombre de jeunes ne sont vraiment soutenus ni par leur famille ni par l’entreprise, lieux traditionnels au Japon de socialisation et de valorisation personnelle. Il reste l’université, qui, pour survivre, cherche à tout prix à attirer des jeunes de moins en moins nombreux, et qui en conséquence est de moins en moins un lieu de réflexion ou d’esprit critique. La religion, quant à elle, demeure la grande absente au Japon en ces moments de grande mutation.

Les jeunes et la religion

Dans les enquêtes, le rapport des jeunes à la religion n’est pratiquement jamais évoqué. Que sont devenus l’engouement des jeunes pour les nouvelles religions et le soi-disant boom religieux des années 1990 ? Depuis les attentats de la secte Aum, suivis de quelques scandales impliquant certaines sectes, la religion est devenue un sujet tabou. Il est plutôt mal élevé d’en parler, il vaut mieux éviter de s’y frotter. Pourtant, reconnaissent la plupart des commentateurs sur ce sujet, les Japonais ne sont pas plus insensibles au sentiment religieux qu’autrefois. Dans un monde qui a perdu tous ses repères, où la quête de sens est si forte, les religions peuvent éclairer et aider à devenir meilleur. D’ailleurs, les conservateurs aimeraient redonner au sentiment religieux une place plus importante dans l’éducation.

Mais la méfiance ou plutôt l’allergie reste de mise vis-à-vis des institutions religieuses et des dogmes. Quant aux jeunes, interrogés sur le sujet, ils se déclarent presque tous sans religion et ne manifestent guère d’intérêt pour elle. Seule une minorité élevée dans un milieu religieusement fervent continue à pratiquer, souvent plus par routine que par conviction. La majorité, satisfaite matériellement, n’en voit pas la nécessité. Au besoin, l’alcool, les jeux, la drogue permettent d’échapper à l’angoisse. Ils savent par ailleurs que les jeunes des pays les plus avancés s’émancipent de la religion et cherchent ailleurs le sens de leur vie.

A la quête du religieux cependant, une autre s’est substituée, celle du « spirituel », mot désignant une réalité vague et confuse, mais jugée attrayante. Pour Isomura Kentarô, journaliste du Asahi Shimbun, auteur d’un livre récent : « Pourquoi la vogue du spirituel », les jeunes buttent sur l’énigme de leur propre existence et souvent se sentent de trop dans un monde sans justification ni sens, ce qui engendre un sentiment de nausée, principale motivation invoquée par ceux qui commettent dans la rue des crimes gratuits. Pour les jeunes, le spirituel est d’abord perçu comme un remède à la solitude et au non-sens. Pour le trouver, constate Isomura, de plus en plus de jeunes semblent se tourner vers le monde virtuel de la Toile. Nombre de sites et de blogs, dit-il, sont devenus les nouveaux supports d’une communauté invisible, un monde qui tient lieu du « furusato » (village natal) perdu, référence dans un monde sans âme. Les blogs eux-mêmes tiennent lieu d’acte quasi religieux. Isomura cite la grande quantité de blogs anonymes, à travers lesquels des jeunes confessent leur intimité la plus profonde. La pensée que cette confession sera lue, que quelqu’un va connaître leur être intime crée un sentiment de communion. La toile devient le lieu mystique où les âmes entrent en résonance mutuelle, lieu de guérison et d’apaisement. Y adhérer permet ainsi une expérience de libération et de salut que les générations antérieures cherchaient dans les religions.

La quête du spirituel s’accompagne forcément de la recherche de nouveaux gourous. Ceux-ci sont très différents des fondateurs des nouvelles religions qui ont proliféré après-guerre. Le plus connu actuellement est Ehara Hiroyuki, dont la profession déclarée est ‘conseiller spirituel’, très écouté à la télévision sur la chaîne TBS et promoteur du mouvement « Fontaine de l’aura » (Ôra no izumi). Ehara est très présent sur tous les médias, par lesquels il délivre ses messages spirituels. Devin autoproclamé, il a le pouvoir de lire les vies antérieures de ses auditeurs. Il se propose en outre de répondre aux questions de l’existence, donner le supplément d’âme qui manque à chacun, proposer des recettes concrètes pour parvenir au bonheur. Le contenu des messages est très confus, mais les mots sont au goût du jour, le ton à la fois convaincant et rassurant. Interrogés à son propos, les jeunes disent aimer l’écouter, fréquenter ses sites ou le regarder à la télévision, non par ce qu’ils croient en ce qu’il dit, mais parce qu’ils le trouvent divertissant. Il ne faut donc pas exagérer le phénomène et l’interpréter comme un retour du religieux. Mêmes réactions pour tout ce qui touche à la divination et aux horoscopes dont la toile est remplie. Ce qui peut apparaître pour une quête spirituelle est plus une distraction qu’autre chose et a peu de chose à voir avec une authentique démarche spirituelle.

Pour finir, il faut évoquer le retour de pratiques fortement ancrées dans les cultes primitifs de l’archipel, fondées sur le sentiment d’osmose avec l’âme des morts. L’an dernier, le poème anonyme anglais « Do not stand at my grave and weep » (2), lu quelque temps auparavant à Ground Zero à New York, a eu un énorme succès au Japon . Un jeune compositeur en a fait une chanson titrée en japonais « Sen no kaze ni natte » (« Devenant mille vents »). L’âme des morts y est associée aux vents qui nous entourent. L’image est très parlante pour les Japonais, qui, de tout temps, sont restés sensibles au sentiment de présence de l’âme des morts dans la nature. Cette chanson il est vrai n’a pas attiré que les jeunes, elle a été reprise et chantée par le Japon tout entier, tous âges confondus. Elle rejoint des pratiques à la fois traditionnelles, mais aux formes nouvelles, celle par exemple des jeunes qui se rendent dans le temple de Tsukiji à Tokyo pour laisser des messages à leur idole, Hide, du groupe rock X Japan, qui s’est suicidé en 1998. Les fans déposent un message livrant le fond de leur cœur, comme s’ils s’adressaient à un vivant qui leur était cher. Les jeunes ne cherchent pas un salut pour toujours, écrit Isomura, mais une présence spirituelle qui transcende les frontières entre vivants et morts.

Ce retour aux sources de la spiritualité japonaise ne peut que les éloigner davantage des organisations religieuses, qui font peur, ou de tout dogme, ressenti comme autant de carcans par des cœurs qui préfèrent rejoindre le vent…

(1) Il s’agit ici essentiellement de la tranche d’âge de 18 à 30 ans.
(2) « Ne pleure pas devant ma tombe »
Le texte de cette chanson peut être traduit ainsi :
« Ne pleure pas devant ma tombe, Je n’y suis pas, je ne dors pas
Je suis un millier de vents, Je souffle dans le ciel
Je suis la lumière d’automne sur les champs, Je suis l’éclat du diamant sur la neige,

Je suis l’oiseau du matin lorsque tu t’éveilles, Je suis l’étoile du printemps, je veille sur toi
Ne pleure pas devant ma tombe, Je n’y suis pas, je ne suis pas mort
Un millier de vents, je suis un millier de vents, Je souffle dans le ciel. »

 


Supplément EDA de novembre 2008 - Dossier ‘Japon’

Japon : le bouddhisme est-il en train de disparaître ?

par Onishi Norimitsu


Le 14 juillet 2008, le New York Times publiait un article intitulé : « In Japan, Buddhism May Be Dying Out » – dont on trouvera une traduction française ci-dessous. Quelques jours plus tard, le 20 juillet, l’édition hebdomadaire du Yomiuri reprenait le sujet, sous le titre : « Otera ga naku naru ! » (‘Les temples disparaissent !’). Citant des données de l’Agence pour les affaires culturelles indiquant que le nombre des temples bouddhiques au Japon avait décliné de 96 000 à 86 000 entre 1970 et 2005, le journaliste japonais montrait que ce déclin allait en s’accélérant, le nombre des moines s’amenuisant. En 1970, le pays comptait 1,6 million de moines bouddhistes ; ils n’étaient plus que 300 000 en 2005, avec une pyramide des âges vieillissante et un tiers d’entre eux desservant plusieurs temples, jusqu’à sept ou huit sanctuaires.


Les Japonais ont longtemps eu une approche de la religion assez arrangeante, à l’image d’un supermarché spirituel, ce qui leur permet de célébrer la fin de l’année au temple bouddhique et d’accueillir la nouvelle, quelques heures plus tard, au sanctuaire shinto. Quant aux mariages, ils empruntent aux rituels shintoïstes ou, tout aussi facilement, à celui des chrétiens (1). Mais lorsque vient le temps des obsèques, les Japonais ont toujours été traditionnellement et indéfectiblement bouddhistes, à tel point que le bouddhisme au Japon est souvent qualifié de « bouddhisme funéraire », en référence à son quasi monopole en ce domaine, consistant en cérémonies compliquées et lucratives autour de la mort et de la commémoration des défunts.

Mais cette expression décrit également une religion qui, semblant pourvoir davantage aux besoins des morts qu’à ceux des vivants, est en train de perdre son statut dans la société japonaise. « C’est cela l’image du ‘bouddhisme funéraire’ : celle d’une religion qui ne répond pas aux besoins spirituels des fidèles, constate Mori Ryoko, prêtre bouddhiste et desservant principal du temple Zuikoji, un sanctuaire fondé il a sept siècles et situé dans le nord du Japon. Dans l’islam ou le christianisme, on fait des prêches sur des sujets spirituels. Mais au Japon, de nos jours, très peu de prêtres bouddhistes le font. »

Mori Ryoko est âgé de 48 ans. Il est le 21ème desservant du temple et il n’est pas certain qu’un prêtre lui succèdera en que 22ème titulaire de la charge. « Si le bouddhisme japonais n’agit pas maintenant, il va disparaître, affirme-t-il. Nous ne pouvons nous permettre d’attendre. Nous devons faire quelque chose. »

Partout au Japon, le bouddhisme fait face à une conjonction de problèmes, certains habituellement rencontrés par les religions des pays développés, d’autres plus spécifiquement propres au Japon. Le manque de vocations, pour succéder aux prêtres titulaires, est en train de compromettre, dans tout le pays, les entreprises familiales que sont les temples. En même temps que l’intérêt pour le bouddhisme décline dans les villes, les bastions de la religion en zone rurale se dépeuplent, du fait du décès des fidèles et de la faiblesse du taux de natalité.

Fait encore plus significatif, le bouddhisme est en train de perdre son emprise sur le marché des obsèques, à mesure que les Japonais se tournent vers des entreprises de pompes funèbres ou choisissent même de ne pas organiser de funérailles du tout.

Dans les campagnes, on s’attend à ce que de nombreux temples ferment lors du passage à la prochaine génération de moines. Ils emporteront avec eux des siècles d’histoire locale, accentuant la crise démographique actuelle du Japon rural.

Ici, à Oga, sur la péninsule du même nom qui fait face à la mer du Japon, dans la préfecture d’Akita, les prêtres bouddhistes constatent avec réalisme, chiffres en main, le déclin d’une population et de son industrie de pêche locale. « Il n’est pas exagéré de dire que la population a diminué de moitié par rapport à ce qu’elle était à son apogée et que toute l’activité économique a, elle aussi, été divisée par deux, constate Sakamoto Giju, 74 ans, 91ème prêtre titulaire du plus vieux temple d’Akita, le Chorakuji, fondé aux alentours de l’an 860. La réalité étant ce qu’elle est, se contenter d’affirmer simplement que nous sommes une religion et que nous avons une longue histoire – la plus ancienne d’Akita en fait – est totalement inadapté. »

« C’est pourquoi je suis convaincu qu’il n’y a plus d’espoir ici », constate-t-il, depuis son temple situé sur un promontoire surplombant un village de bord de mer. Pour survivre, Sakamoto Giju s’est totalement investi dans la gestion d’une clinique et d’un nouveau temple dans une banlieue d’Akita en plein développement. Ce nouveau temple n’a toutefois drainé que 60 foyers depuis son ouverture il y a environ deux ans, soit beaucoup moins que les 300 considérés comme nécessaires pour qu’un temple soit viable.

Pendant des siècles, un temple bouddhique moyen, dont la charge se transmettait de père en fils aîné, desservait un nombre stable de fidèles, avec très rarement la nécessité de faire du prosélytisme. Avec quelque 300 familles qui en dépendaient, le prêtre titulaire ainsi que son épouse ne manquaient pas de travail (2). Aujourd’hui, non seulement le nombre des temples au Japon ne cesse de décliner, passant de 86 586 en 2000 à 85 994 en 2006, selon l’Agence des affaires culturelles, mais celui des fidèles a également chuté.

« Nous devons trouver de nouvelles activités, parce que le temple seul ne suffit plus », constate Kon Kyo, 73 ans, épouse du prêtre titulaire de Kogakuin, un sanctuaire qui compte actuellement 170 membres. Elle a dû travailler, pour sa part, dans un centre de soins de jour pendant que son mari était employé par le bureau local de planification du territoire.

Pas très loin de là, à Doshoji, un temple dont la communauté se résume aujourd’hui à 85 familles vieillissantes, le prêtre principal, Takahashi Jokan, 59 ans, s’est retrouvé face à un problème bien connu de la plupart des petites entreprises familiales au Japon : trouver un successeur. Son fils aîné a reçu la formation nécessaire pour devenir prêtre bouddhiste, mais Takahashi Jokan hésite à lui demander de reprendre le temple. « Mon fils a grandi en ne connaissant que l’univers du temple et il m’a dit qu’il ne s’y sentait pas libre », explique-t-il, précisant que son fils, âgé aujourd’hui de 28 ans, travaille dans une entreprise d’une ville voisine. « Il m’a demandé de le laisser libre aussi longtemps que je travaillerai et qu’il reviendra prendre la charge du temple quand il aura environ 35 ans. »

« Etant donné l’avenir, faire pression sur un jeune afin qu’il reprenne un temple comme celui-ci me semble bien cruel », conclut Takahashi Jokan après avoir fait faire à ses visiteurs le tour de la plus importante pièce du temple, une chambre centrale avec des coffres en bois où, dit-il, sont gardés les esprits des ancêtres.

Ce matin, Mori Ryoko, le prêtre du temple fondé il y a 700 ans, commence sa journée par une visite à une famille de riziculteurs pour célébrer le 33ème anniversaire de la mort du grand-père. Devant l’autel des ancêtres, Mori Ryoko prie et récite les mantras. Puis il répète les mêmes rites chez une autre famille qui commémore le 7e anniversaire de la mort du grand-père.

Aujourd’hui, de plus en plus de Japonais, spécialement ceux qui vivent en ville, ont rejeté ces traditions. Bon nombre d’entre eux n’appartiennent plus à la communauté d’un temple et lorsque leurs proches décèdent, ils s’adressent plutôt aux entreprises de pompes funèbres. Ces entreprises proposent les services de prêtres bouddhistes pour les obsèques. Selon un rapport de 2007 de l’Association des consommateurs du Japon, le coût moyen des funérailles, sans compter la concession au cimetière, s’élève à 21 500 dollars, dont 5 100 dollars sont prélevés pour les services d’un prêtre bouddhiste.

Jusqu’au milieu des années 1980, la plupart des Japonais organisaient les obsèques à la maison ou au temple, le prêtre bouddhiste local étant placé au centre des cérémonies. Mais, au cours de la dernière décennie, les entreprises de pompes funèbres ont considérablement accéléré leur développement. En 1999, selon l’Association des consommateurs, 62 % des Japonais organisaient les obsèques à la maison ou au temple, alors que 30 % d’entre eux choisissaient les entreprises de pompes funèbres ; en 2007, les préférences s’étaient inversées, avec 28 % de personnes choisissant les funérailles à la maison ou au temple et 61 % optant pour les entreprises de pompes funèbres.

De plus, un nombre croissant de Japonais décident désormais d’incinérer leurs proches sans aucune cérémonie d’obsèques, comme l’explique Ueda Noriyuki, ethnologue à l’Institut de technologie de Tokyo et spécialiste du bouddhisme. « Du fait de ce phénomène, les prêtres et les temples bouddhistes ne joueront bientôt plus aucun rôle dans les funérailles. »

Selon lui, le bouddhisme japonais connaît un tel affaiblissement en raison des compromis passés durant la période de la seconde guerre mondiale, notamment par la collaboration avec le régime militariste. Après que les prêtres bouddhistes aient glorifié les soldats morts au combat et leur aient donné des noms bouddhiques posthumes, prêcher au sujet du pacifisme ne pouvait que sonner faux.

Mori Ryoko raconte qu’après la guerre il était devenu à la mode d’organiser des obsèques de plus en plus somptueuses avec des noms bouddhiques prestigieux. Ces noms – avec les plus hauts rangs donnés traditionnellement à ceux qui ont eu une vie édifiante – sont aujourd’hui systématiquement achetés, quelle qu’ait été la vie menée par le défunt. « Les soldats qui avaient donné leur vie pour leur pays ont reçu des noms bouddhiques posthumes particuliers. Tout le monde a voulu la même chose et les prix se sont envolés, explique Mori Ryoko. Tout le monde était devenu plus riche, donc tout le monde voulait des noms encore plus honorifiques. »

« Mais cela nous a donné une mauvaise image », ajoute-t-il, expliquant que le prix du nom le plus prestigieux à Akita atteint l’équivalent de 3 000 dollars, et bien plus encore dans les grandes villes comme Tokyo. De fait, cette image a été renforcée par la manière dont fonctionne le marché des obsèques et des cérémonies pour les défunts. Les frais ne sont pas détaillés mais laissés à la discrétion de la famille et la plupart du temps les proches se sentent implicitement obligés de se montrer généreux. L’argent est donné dans des enveloppes et aucun reçu n’est remis en échange. Les temples, de par leur statut d’organisation religieuse, ne payent pas de taxes.

C’est en partie pour remédier à cette mauvaise image que Hayashi Kazuma, 41 ans, prêtre bouddhiste non titulaire, a fondé il y a trois ans, une entreprise, Obohsan.com (obohsan signifiant ‘prêtre’ en japonais) dans une banlieue de Tokyo. Cette entreprise propose les services de prêtres bouddhistes indépendants pour les obsèques et les cérémonies, sans passer par les entreprises de pompes funèbres ou d’autres intermédiaires. Les prix, moins élevés d’un tiers au moins par rapport à la moyenne, sont clairement indiqués sur le site Internet de l’entreprise. Une réduction de 10 % est proposée aux adhérents. « Nous fournissons même des reçus », ajoute Hayashi Kazuma.

Selon lui, loin d’éloigner le bouddhisme japonais de ses racines spirituelles, son entreprise a attiré beaucoup plus de fidèles grâce à ses prix défiant toute concurrence. Le nom posthume le plus honorifique est vendu pour environ 1 500 dollars, un prix dérisoire. Sur ce sujet, Hayashi Kazuma tient à se justifier : « Je sais bien qu’à l’origine, ce n’est pas cela le bouddhisme. Mais ce que choisissent nos clients, c’est un symbole. Et certains le désirent avec beaucoup de force ; nous nous devons d’y répondre. »

Après s’être ainsi défendu de trahir les idéaux du bouddhisme, Hayashi Kaazuma dit avoir vendu à des clients le nom le plus prestigieux en émettant cette réserve : « En fait, cela n’a rien à voir avec une course en ville pour s’acheter un sac à main. Vous savez, un sac Gucci. »

(1) Au sujet de l’engouement des non-chrétiens pour les mariages selon le rite chrétien ou dans un décor emprunté au monde culturel chrétien, voir EDA 231, 269, 441.
(2) Le bouddhisme a été introduit au Japon au VIe siècle. Au fil de son histoire et de sa transformation en institution, s’est mise en place l’obligation pour toute famille de s’affilier à un temple et de lui verser des dons (conséquence des politiques d’éradication du christianisme prises par le pouvoir shogunal au début du XVIIe siècle). Aujourd’hui encore, neuf temples bouddhistes sur dix au Japon sont tributaires des offrandes des danka (foyers) qui leur sont attachés. (A ce sujet, voir également l’article « Les temples bouddhistes sont loin du nirvana », paru dans Courrier International n° 938, 23-29 octobre 2008).

(EDA, New York Times, novembre 2008)
 

Pour un encadré à la suite de l’article ci-dessus

Le regard d’un missionnaire américain

CHAPÔ
Le P. William Grimm, MM, est membre de la société missionnaire des Maryknoll. Rédacteur en chef du Katorikku Shimbun, l’hebdomadaire édité par la Conférence des évêques catholiques du Japon, il réagit ci-dessous à l’article paru dans le New York Times du 14 juillet 2008, relatif au déclin du bouddhisme au Japon. *

TEXTE
Nous avons l’habitude de nous inquiéter du manque de prêtres dans le clergé catholique. Ce que le bouddhisme affronte au Japon nous force à nous interroger, nous chrétiens, sur notre propre situation. Les deux solutions qui sont proposées à l’Eglise en manque de vocations sont le mariage des prêtres ou une meilleure inculturation. Or la situation du bouddhisme montre bien que ces propositions, quoique pertinentes par ailleurs, ne résoudront pas le problème. Il est dans l’air du temps de dire qu’il est inconcevable que les prêtres ne soient pas mariés. Mais, si l’expérience des bouddhistes peut nous être d’une quelconque utilité, il n’est pas évident de dire que le mariage des prêtres catholiques soit LA solution aux difficultés rencontrées par l’Eglise au Japon.

Une bonne part du débat sur l’inculturation de l’Eglise au Japon nous présente la méditation bouddhique, sa liturgie, son architecture, etc. comme des modèles que nous devrions suivre. Bien qu’il y ait certainement de bonnes raisons de « désoccidentaliser » le catholicisme, adopter les pratiques et manières bouddhiques ne nous apporterait rien. Après tout, cela ne fonctionne pas pour le bouddhisme lui-même, puisque de plus en plus, surtout dans les villes, la population perd tout intérêt pour ce qui pendant plus d’un millénaire a été central dans la définition même de la culture traditionnelle japonaise.

Quand, après plusieurs années d’absence, je suis retourné vivre au Japon, un catholique japonais m’a dit : « Quoique vous fassiez, ne tombez pas dans ‘l’archéologie religieuse’, piégée par le zen ou d’autres formes de religions traditionnelles. Regardez le Japon tel qu’il est aujourd’hui et trouvez le moyen de proclamer l’Evangile dans ce temps-ci. » Le déclin du bouddhisme est en partie dû au fait qu’il n’a pas osé prendre les mesures nécessaires dans sa façon de se présenter à la société japonaise, afin de pouvoir survivre aujourd’hui.

Peut-être une part de naïve assurance fondée sur le fait que le bouddhisme était une religion traditionnelle à la culture japonaise et le sentiment que les gens n’avaient pas d’autre choix que de se tourner vers le bouddhisme ont-ils empêché le bouddhisme de répondre avec suffisamment de réactivité à un monde en pleine transformation.

Cela fait écho avec la situation du christianisme en Europe, y compris dans les pays qui étaient traditionnellement catholiques. La situation en Asie n’est pas sensiblement différente. Ici aussi, il peut sembler à l’observateur extérieur que nous ne faisons que conserver les anciennes institutions, les façons d’être et des structures qui, en toute franchise, ne sont pas très performantes de nos jours et le seront encore moins dans le futur.

Trouverons-nous le moyen d’être une Eglise – et non pas une « antiquité » – qui puisse proposer l’Evangile aujourd’hui et répondre aux attentes des hommes et des femmes du XXIème siècle ? Cela fera-t-il se lever des pasteurs pour proclamer la Bonne Nouvelle ? Il nous faudra aller au-delà de nos institutions, de nos préjugés et de notre cocon confortable afin de nous imprégner des espoirs, des craintes et des doutes de ceux qui nous entourent. Les laïcs en particulier devront développer des outils spirituels et intellectuels pour comprendre et donner des réponses ; et c’est le rôle du clergé de les aider dans ce travail. Le bouddhisme a peut-être manqué sa chance de toucher le cœur des Japonais du XXIème siècle. L’Eglise catholique est-t-elle prête à relever le défi ?

* Texte rédigé par la rédaction d’Eglises d’Asie à partir de la chronique du P. Bill Grimm parue le 13 août 2008 sur les fils de l’agence Ucanews, sous le titre « Thoughts On A Priest Shortage ».