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Asie du Nord-Est - Japon

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Supplément EDA 5/2008 : 188 Bienheureux japonais [ Bulletin EDA n° Supplément EDA 5/2008 ]

01/10/2008

 Le 24 novembre 2008, 188 martyrs de l’Eglise du Japon seront béatifiés à Nagasaki. Mis à mort pour leur foi chrétienne entre 1603 et 1639, ils sont tous Japonais. Le P. Petro Kibe ouvre la liste. On lira ci-dessous le périple de ce qui fut son extraordinaire vie. Né en 1579 à Bungo (l’actuelle préfecture d’Oita), il eut une idée en tête : devenir prêtre pour venir en aide à ses coreligionnaires en proie à une persécution féroce.

Pour cela, il brava les tempêtes, traversa les continents à pied, alla jusqu’à Rome pour y être ordonné prêtre et enfin revenir au Japon, où il est martyrisé à Edo (l’actuelle Tokyo), en 1639. Parmi ces 188 martyrs, cinq seulement sont des prêtres, à l’image de Petro Kibe, ou membres d’un ordre religieux. Les 183 autres sont des laïcs, parfois très jeunes, parfois des personnes âgées. Ainsi que l’écrivent les évêques japonais dans une note de présentation, « ces 188 martyrs n’étaient pas des militants de la chose politique, ils ne luttaient pas pour défendre leurs droits fondamentaux d’hommes et de femmes, ils ne récriminaient pas contre un régime qui leur niait le simple exercice de la liberté religieuse. Ils étaient des hommes et des femmes d’une foi profonde et vraie qui accordaient leur vie à ce qu’ils croyaient. A tous, ils nous donnent matière à réfléchir ». Dans l’Eglise du Japon d’aujourd’hui, que signifie le martyre de ces croyants, morts pour leur foi il y a quatre siècles ? Introduit au Japon par François Xavier en 1549, le christianisme y a connu un essor rapide, jusqu’en 1587, date à laquelle commencèrent les persécutions qui s’échelonnèrent, plus ou moins violentes, jusqu’à son interdiction totale sur le territoire japonais et le renvoi de tous les étrangers en 1639. Le nombre des martyrs se chiffre en dizaines de milliers. Dans le Japon d’aujourd’hui, nulle persécution bien entendu, mais une communauté qui atteint tout juste le million de fidèles pour une population de 127 millions de personnes. Les statistiques indiquent qu’à peine la moitié de ce million de catholiques est formée de Japonais, l’autre moitié étant constitué d’immigrants ; le pays, en proie à une sévère dénatalité, s’est ouvert récemment à l’immigration et, parmi eux, se trouvent des catholiques. Pour les évêques japonais, ces 188 nouveaux bienheureux disent plusieurs choses aux chrétiens japonais et, au-delà, à tous les Japonais. Dans une Eglise où les prêtres sont rares, comme c’est le cas dans l’Eglise au Japon actuellement, le témoignage des martyrs d’hier dit quelque chose de la place des laïcs dans la transmission de la foi et l’organisation de l’Eglise. « Le temps est venu de prendre sérieusement en considération la formation de nos laïcs », écrivent les évêques japonais. Dans une Eglise où, aujourd’hui, les parents déplorent le fait qu’ils n’arrivent pas à transmettre leur foi à leurs enfants, les martyrs d’hier, si souvent martyrisés en famille, disent quelque chose de la force d’une foi vécue ensemble. « Ne peut-il pas être dit que la foi des parents (d’aujourd’hui) ne se transmet pas à leurs enfants parce que cette foi n’a jamais été l’élément déterminant qui informe toute leur vie », interroge sans détour l’épiscopat japonais. Poursuivant leur réflexion, les évêques soulignent la vigueur du témoignage laissé par les nombreuses femmes qui figurent au nombre de ces 188 martyrs. « Nous sommes venus à prendre conscience que sans ces femmes, l’Eglise du Japon n’existerait pas aujourd’hui. Nous attendons de la béatification de ces femmes martyrs qu’un message d’espérance et de consolation soit apportée à toutes les femmes de ce pays, quelle que soit leur appartenance religieuse », écrivent les évêques. Ils ajoutent enfin qu’en ces temps de mondialisation, l’Evangile appelle à son service des hommes de la trempe d’un P. Petro Kibe, de la persévérance d’un P. Nakaura, de l’intrépidité d’un P. Kintsuba, de la délicatesse d’un P. Yuki. « Chacun de ces prêtres nous a laissé un message riche en enseignements concrets pour les prêtres qui se démènent pour être de bons pasteurs dans le Japon contemporain. »

 

Au Japon, béatification de 188 martyrs

par le P. Pierre Laurendeau, MEP *

* Membre de la société des Missions Etrangères de Paris, le P. Pierre Laurendeau est né en 1926. Ordonné prêtre le 8 juillet 1951, il part pour Yokohama le 25 septembre suivant. Après l’apprentissage de la langue japonaise, il est envoyé dans le diocèse d’Urawa.

 


Encore une béatification ! Encore des martyrs ! N’avons-nous pas, déjà, les « 26 martyrs de Nagasaki » canonisés en 1862 par Pie IX, et les « 205 martyrs » proclamés bienheureux par Léon XIII en 1867 ? Et puis, évoquer les souffrances endurées par nos aînés, il y a 400 ans, alors que nous, aujourd’hui, profitons de la liberté de religion et jouissons de beaucoup de confort, n’y aurait-il pas là une certaine hypocrisie ? Enfin, la cause des persécutions qui ont fait tant de martyrs n’est-elle pas à rechercher principalement dans les compromissions de l’Eglise et de ses missionnaires avec les nations colonisatrices, Espagne et Portugal ?

A de telles objections, les évêques du Japon, qui ont mené durant vingt-cinq ans les enquêtes nécessaires au procès de béatification des 188 martyrs, apportent leur réponse :

1.) Tout d’abord, cette béatification est une « première » : jusqu’à maintenant, c’était le Saint-Siège ou les congrégations qui en prenaient l’initiative, tandis que, cette fois-ci, c’est la Conférence des évêques catholiques du Japon qui a mis en marche le processus.

De plus, lors des canonisations et béatifications du passé, les martyrs déclarés saints ou bienheureux ont souvent été des religieux accompagnés de leurs collaborateurs, alors que, cette fois-ci, sur les 188 béatifiés, on ne compte que quatre prêtres et un religieux, tous les autres étant des laïcs, de professions diverses : militaires, commerçants, employés de maison, etc., et c’est souvent en couple ou par familles entières que ces chrétiens ont vécu leur martyre ; on compte parmi eux vingt-et-un enfants entre 1 et 6 ans et neuf âgés de 7 à 15 ans. Enfin, la célébration de cette béatification aura lieu, non à Rome, mais au Japon, à Nagasaki, le 24 novembre 2008.

2.) En second lieu, le sens que nous donnons à cette béatification n’est pas de considérer les martyrs comme des héros, encore moins comme des idoles, mais de trouver dans leur témoignage de quoi raviver notre foi, notre espérance et notre charité.

D’abord considérons Celui en qui ils ont cru : à quel point ont-ils été soutenus, fortifiés, par Celui en qui ils ont continué de croire à travers des souffrances qui dépassent notre imagination ? Les quatre prêtres Petro Kibe, Julian Nakamura, Diego Yuki, Thomas Kintsuba et le frère jésuite Nikolao Fukunaga, sous la torture endurée des jours et des jours, ont dû, plus d’une fois, perdre de vue leur Sauveur, mais, jusqu’au bout, ils ont fait des souffrances du Christ leur propre souffrance, témoignant ainsi de la « présence réelle » de Celui qui les accompagnait dans leur lutte.

Le second message que nous recevons d’eux pourrait être : « Ne désespère jamais ! » Ni Juan Hara, qui d’une brillante situation se retrouve précipité dans les bas-fonds, ni Diego Hayama exécuté sur les ordres de son chef avec qui il avait vécu en amitié, ni Genya Ogasawara et les siens qui, après treize années d’exil vécues dans une extrême pauvreté, subissent la décapitation en toute sérénité, ni Thecla Hashimoto qui, tenant en ses bras sa fille de 3 ans, Louisa, est brûlée vive avec elle et ses autres enfants, non, aucun de ces témoins n’a désespéré de Celui en qui ils avaient mis tout leur espoir.

Enfin ces martyrs nous rappellent que c’est par amour qu’ils donnent leur vie, tel ce Nikolao Fukunaga qui, à la question : « As-tu un dernier désir à exprimer ? », répond : « Mon seul regret, c’est de n’avoir pu amener au Christ tous les Japonais, à commencer par leur chef, le shogun. »

3.) Quant au motif de ces persécutions, il est difficile d’y répondre en un mot, vu la complexité des relations entre les dirigeants japonais eux-mêmes, et celles du Japon avec les pays étrangers, Portugal, Espagne et Hollande. Cependant, la raison fondamentale qui a conduit les chefs du Japon à proscrire le christianisme et à vouloir le déraciner du cœur même des croyants est claire : dans le processus de centralisation politique du Japon aux XVIème et XVIIème siècles, la tendance était de sacraliser la nation elle-même, « pays des dieux », et de donner à son chef, le shogun, un pouvoir absolu. Face à cette obligation, la foi des chrétiens en un Dieu unique, seul Etre absolu, fut perçue comme un obstacle à l’unification du pays.

Dès 1587, le shogun Hideyoshi décrète l’expulsion de tous les missionnaires étrangers et c’est lui qui en, 1597, fait arrêter, à Kyoto, 26 religieux et fidèles, pour les envoyer à Nagasaki où ils seront crucifiés.

En 1614, son successeur Ieyasu (fondateur de la dynastie Tokugawa qui tiendra les rênes du pouvoir jusqu’en 1868) émet le « décret de proscription du christianisme » et fait aussitôt arrêter et exécuter plusieurs chrétiens de son entourage.

Sous le règne de son fils, Hidetada, ont lieu les « Grands martyres » de Kyoto en 1619 et de Nagasaki en 1622 : à chaque fois, une cinquantaine de chrétiens, hommes, femmes, enfants, sont « exécutés par le feu » (brûlés vifs).

Le 3ème shogun, Iyemitsu, reçoit le pouvoir en 1623 et, aussitôt, en présence de nombreux seigneurs provinciaux, fait brûler vifs 50 chrétiens sur le bord de la route qui mène de Edo à Kyoto, c’est le « Grand martyre de Edo » (le 4ème Grand martyre aura lieu en 1636 à Yonezawa où 53 chrétiens seront décapités).

C’est Iyemitsu qui institue le système de « détection des chrétiens », en obligeant tous les Japonais à s’inscrire comme « fidèles » au temple bouddhique proche de leur habitation. On en viendra à utiliser la méthode dite des « fumi-é » (fumi = fouler aux pieds, é = image), pour vérifier si tous les habitants du quartier ou du village sont vraiment des fidèles bouddhistes. Ceux qui sont soupçonnés d’être des « chrétiens cachés » ou simplement des descendants de chrétiens sont forcés à fouler aux pieds des images du Christ ou de la Vierge Marie, sous peine de mort ou de déportation. Cette pratique sera observée une fois par an, jusqu’à la 5ème génération pour les hommes et la 3ème pour les femmes. Le gouvernement shogunal – « bakufu » – voulait ainsi s’assurer de la suppression totale de l’Eglise chrétienne.

Au début du XVIIe siècle, les chrétiens du Japon étaient environ 400 000. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, il n’en restait que quelques milliers dans les environs de Nagasaki, qui furent le foyer de la « Résurrection » de l’Eglise à partir de 1870.

Quant au nombre de ceux que furent martyrisés, principalement dans la première moitié du XVIIème siècle, on en compte environ 4 000 (certains disent 20 000), soit dix fois plus que ceux qui ont été déclarés « saints » ou « bienheureux » par l’Eglise.

La cérémonie du 24 novembre 2008 à Nagasaki sera l’aboutissement des enquêtes menées depuis vingt-cinq ans par des spécialistes comme Mgr Mizobe, évêque de Takamatsu (Shikoku), ou le P. Yuki (ex. Pacheco), longtemps gardien du musée des 26 martyrs à Nagasaki, et des pourparlers entrepris depuis 1996 avec les autorités du Vatican. Elle devrait apporter un regain d’espoir aux fidèles catholiques, sinon à ceux des autres Eglises chrétiennes. Mais elle est aussi l’occasion d’affirmer le droit de tout homme à la liberté de conscience et d’expression et la nécessité de maintenir séparés Etat et religions, comme le proclame l’article 20 de la Constitution de 1946 que d’aucuns disent avoir été imposée par l’occupant américain. Beaucoup de groupes militent pour la sauvegarde de cette constitution pacifique et démocratique ; à l’intérieur même de l’Eglise catholique, une association vient d’être fondée, sous la direction de Mgr Tani, évêque de Saitama, pour protéger cet article 20.

Dans le Japon actuel, la plupart des gens semblent plutôt porter de la sympathie, voire du respect, vis-à-vis des chrétiens. Cependant, le mot « Kirishitan » (chrétien) évoque encore maintenant des sentiments complexes vis-à-vis des chrétiens d’autrefois, considérés comme des opposants au pouvoir shogunal, et donc infidèles à leur « pays », et indigents. En réalité, les chrétiens japonais du XVIème au XIXème siècles ont toujours été respectueux des lois de leur pays et des chefs chargés de les faire appliquer. Mais ils ne pouvaient pas renier leur foi en Celui « qui est au-dessus de tous les dieux ».

Evoquons maintenant quelques figures marquantes parmi les 188 martyrs.

1) D’abord leur chef de file, Petro Kibe, qui, en fait, est le dernier d’entre eux à avoir subi le martyre, à Edo, en juillet 1639.

Petro Kibe naît en 1587, l’année même où le shogun Hideyoshi interdit aux missionnaires étrangers de séjourner au Japon. Il voit le jour à Urabé, dans le département actuel d’Oita (nord-est du Kyushu), de parents fervents chrétiens, Romano Kibe et Maria Hata. A 13 ans, Petro entre au collège des jésuites et, à 18 ans, il pose sa candidature pour être admis dans la Compagnie de Jésus, mais cela lui est refusé. Alors, il rédige lui-même un acte d’engagement par « vœux » qu’il gardera précieusement en attendant un jour favorable.

Pendant huit ans, il travaille comme « catéchiste » jusqu’au moment où il doit quitter le Japon. En effet, en 1614, « l’édit de proscription de christianisme » oblige un bon nombre de chrétiens – prêtres, religieux et laïcs – à chercher refuge à l’étranger, en particulier à Macao et à Manille ; certains iront jusqu’en Annam (Vietnam), d’autres au Siam (Thaïlande).

Petro Kibe, lui, embarque pour Macao, mais, en quittant le Japon, il garde au cœur le désir intense d’y revenir, une fois ordonné prêtre, pour se mettre au service de ses frères chrétiens persécutés et essayer d’annoncer le Christ à ses compatriotes qui ne le connaissent pas encore. Ce n’est que seize ans plus tard que ce rêve se réalisera.

A Macao, en effet, les jésuites ont renoncé à former des jeunes Japonais en vue du sacerdoce. En 1617, Petro Kibe s’embarque à nouveau, avec deux camarades qui partagent le même espoir, pour Goa (Inde du Sud), où se trouve le centre de la mission jésuite. Mais à Goa non plus les responsables n’accèdent pas à leur désir. Alors ils décident d’aller jusqu’à Rome. Deux y vont par voie de mer, en contournant l’Afrique. Petro Kibe, lui, prend la voie de terre, à pied ou à dos d’âne ou de chameau. Il sera le premier Japonais à visiter la Palestine, après avoir traversé l’Inde du Nord, l’Iran, l’Irak et la Syrie. Arrivé à Jérusalem, sans doute a-t-il marché, avec ses pieds endoloris, sur le chemin où Jésus a porté sa croix, et y a-t-il retrouvé courage pour poursuivre sa route.

En 1620, il atteint enfin Rome et va frapper à la porte de la maison générale des jésuites. Là, on reconnaît ses mérites, surtout son courage et sa persévérance ; et son ordination sacerdotale est vite décidée. Elle a lieu le 15 novembre 1620 dans la basilique St Jean de Latran. Petro Kibe a alors 33 ans. Cinq jours après, il est admis dans la Compagnie de Jésus et entre au noviciat. Le 12 mars 1622, il assiste, dans la basilique St Pierre (Vatican), à la canonisation d’Ignace de Loyola et de François Xavier.

Puis, sans plus tarder, il prépare son voyage de retour au Japon, et, pour cela, il gagne Lisbonne, où il prononce ses premiers vœux en tant que jésuite. Le 25 mars 1623, l’année où Iyemitsu accède au poste de shogun et fait exécuter par le feu 53 chrétiens de Edo, il embarque sur un des six navires en partance pour Goa, via le Mozambique. Tempêtes, piraterie et autres dangers font que le navire n’atteint Goa qu’en mai 1624. De là, Kibe gagne Macao pensant y trouver le moyen de rejoindre le Japon. Devant le refus des autorités portugaises de lui permettre de rentrer dans son pays, il reprend la mer au cours de l’hiver 1625. Son navire est attaqué par les Hollandais ; Kibe se jette à la mer, réussit à atteindre le rivage et marche à pied jusqu’à Malacca. Là, il tombe malade ; à peine guéri, il s’en va à Ayuthia, capitale du Siam, qui comporte un quartier japonais et même une résidence jésuite. Petro Kibe, déguisé en matelot, cherche une occasion de partir pour le Japon ; mais, n’en trouvant pas, il décide de faire la traversée jusqu’à Manille. Là, les jésuites soutiennent son projet et, avec un autre prêtre japonais, Miguel Matsuda, ils préparent leur départ pour le Japon. Avec l’aide de quelques marins japonais, ils construisent un bateau, dans l’île de Lupang. A ce moment, Petro Kibe, dans une lettre, écrit ces mots : « Confiants dans les vents favorables que Dieu va vous envoyer, nous allons hisser la voile et partir ! » Or, juste avant le départ, nos navigateurs découvrent que leur bateau est attaqué par des termites. « Combien sont fragiles les plans établis par l’homme ! », écrit à nouveau, Petro Kibe. Raison de plus pour mettre sa confiance en Dieu seul. On répare le bateau et, en juin 1630, les voilà partis. Comment, avec leur frêle esquif, sont-ils parvenus dans les eaux japonaises, Dieu seul le sait. Ils sont en vue de la côte sud de Kyushu quand un typhon les jette sur le rivage : le bateau est brisé, mais les passagers abordent sains et saufs. Les « vents favorables envoyés par Dieu » se sont présentés sous forme de tempête, et, en fait, c’est ce qui a permis aux naufragés d’être bien accueillis par les gens d’un village de pêcheurs. Par beau temps, ils auraient été découverts par les samouraïs de la surveillance côtière et conduits sous bonne escorte au tribunal de Nagasaki. En fait, c’est clandestinement qu’ils y parviennent enfin, et rencontrent les chrétiens survivants de la persécution qui sévit depuis des années.

Le P. Miguel Matsuda demeure à Nagasaki, parcourant les villages où se cachent des chrétiens. En 1633, on le trouvera mort de faim et de fatigue dans une montagne proche de la ville.

Petro Kibe, lui, gagne le nord-est du pays, où la persécution est moins violente et où sont allés se réfugier des chrétiens de l’ouest et du sud du Japon. Pendant près de huit années, Petro Kibe parcourt les provinces du nord pour soutenir la foi des chrétiens dont les plus actifs ont été mis à mort, comme à Akita ou à Yonezawa.

Au cours de ces huit années, divers changements interviennent au Japon : le gouvernement shogunal décrète la fermeture des frontières, en japonais « sakoku », ce qui veut dire « enchaîner le pays ». Et, dans tout le pays, on dresse aux carrefours importants des écriteaux en bois proclamant l’interdiction de suivre la religion chrétienne et promettant de fortes récompenses à ceux qui dénonceraient un prêtre, un religieux ou un chrétien revenu à sa foi après avoir apostasié (sous l’effet de la torture).

En mars 1638, Petro Kibe est arrêté sur dénonciation, à Mizusawa, dans la province de Nambu (actuel Iwate), et conduit à Edo, où son jugement a lieu devant des personnalités proches du shogun Iyemitsu.

Petro Kibe est condamné à la pendaison par les pieds. Le but de ce supplice n’était pas la mort de « l’inculpé » mais sa conversion, c’est-à-dire la renonciation publique à la foi chrétienne. Petro Kibe supporte jusqu’au bout ses souffrances et par sa mort porte ainsi témoignage à la puissance du Christ ressuscité. C’était en juillet 1639. Petro Kibe avait alors 52 ans.

2) C’est de la même prison de Kodemmacho (actuellement parc public au centre de Tokyo) où serait enfermé Petro Kibe, que, seize ans plus tôt, partirent vers le lieu de leur supplice les 50 chrétiens du « Grand martyre d’Edo » le 4 décembre 1623. Parmi ces martyrs, un seul a été retenu pour être béatifié le 24 novembre 2008, Joan Hara Mondo.

Joan Hara Mondo, jeune chevalier au service du shogun Ieyasu, reçoit le baptême à Osaka vers 1603, et, en 1607, accompagne son chef à Sumpu (actuel Shizuoka). Là aussi, l’Eglise jouit de la liberté et nombreux sont les nouveaux chrétiens. Mais, en 1614, Ieyasu promulgue son décret de « proscription du christianisme ». Mondo, connu comme un des chefs de la communauté chrétienne de Shizuoka, se cache dans les environs de la ville, puis s’enfuit à Iwatsuki, au nord de Edo. C’est là qu’il est arrêté et ramené à Sumpu. Le 16 octobre 1614, sur le bord de la rivière Abé, on le marque au fer rouge d’une croix sur le front, puis on lui coupe les dix doigts des mains et le tendon de la cuisse. Il est jeté là, ensanglanté, jusqu’à ce que des chrétiens de Sumpu viennent à lui et le transportent dans une cabane habitée par des lépreux tout près de là.

Grâce aux soins reçus, Hara Mondo retrouve assez de forces pour gagner Edo. Il est accueilli à l’hospice fondé par les franciscains pour les lépreux et les malades pauvres du quartier d’Asakusa, à l’extérieur des murs de la capitale. Hara Mondo est d’ailleurs membre du tiers ordre franciscain et un de ses responsables. A Edo, il retrouve les PP. Galvez, OFM, et De Angelis, SJ, qui, en cachette, continuent leur service de la communauté chrétienne.

Mais, en 1623, un joueur en mal d’argent, et qui se dit chrétien, se renseigne sur les lieux où se cachent les deux missionnaires et les principaux membres de la communauté. Il en fournit la liste à la police de la capitale. Hara Mondo est jeté en prison, ainsi que les deux prêtres et 47 autres personnes connues pour leur foi chrétienne. Pendant deux mois, ils partagent la vie des autres prisonniers, dans des conditions inhumaines. Hara Mondo, vu son infirmité, en souffre plus que les autres, mais « il est toujours plongé dans une joie qui n’est pas de ce monde », nous dit le P. De Angelis.

Le 4 décembre 1623, le shogun Iyemitsu, qui revient de Kyoto où il a été reconnu par l’empereur comme le chef réel du Japon, invite les seigneurs provinciaux qui l’accompagnent au spectacle de la mise à mort par le feu des 50 chrétiens emprisonnés à Kodemma. Ceux-ci sont divisés en trois groupes : les deux missionnaires et Hara Mondo, à cheval, précèdent chacun un de ces groupes, les autres marchent à pied depuis la prison jusqu’à la sortie de la ville. Là, au long de la route qui va d’Edo à Kyoto en suivant le bord de mer, 50 pieux sont dressés, au pied de la falaise et face à la mer. Quarante-sept des condamnés y sont attachés ; les trois autres sont obligés de rester à cheval et de regarder le supplice de leurs frères. Puis vient leur tour d’être brûlés vifs. « Hara Mondo étendit les deux bras comme pour faire une brassée des flammes qui l’entouraient, et ce geste attira l’attention des spectateurs. Le martyr resta debout, puis tomba sur sa face avec le poteau auquel il était attaché, et resta ainsi bras et jambes étendus sur le sol » (compte-rendu annuel de 1624).

3) Les martyrs de Yonezawa (1629)

Petite ville féodale éloignée aussi bien de Sendai, principale ville du nord-Japon, que d’Edo, la capitale, Yonezawa jouissait d’une certaine indépendance. Son « Seigneur », Uesugi Kagékatsu et son karô (vassal principal) Shida Shûri sympathisaient avec les chrétiens et faisaient tout leur possible pour les protéger contre les persécutions dont souffrait l’Eglise dans les autres provinces depuis 1614. Mais, face à la pression de plus en plus forte venant de pouvoir central – shogun et bakufu, – ils en vinrent à essayer de persuader leurs amis chrétiens de faire semblant de renier publiquement leur foi, pour avoir la vie sauve et continuer, en cachette, de pratiquer leur religion. Le résultat fut, au contraire, que les principaux chrétiens, des samouraïs vassaux d’Uesugi, se déclarèrent publiquement fidèles à Jésus Christ.

Ceux-ci étaient les chefs de la communauté chrétienne de Yonezawa. Celle-ci était organisée en plusieurs groupes dénommés Kumi dont les leaders, en lien étroit avec les prêtres qui, clandestinement, les visitaient plusieurs fois par an, étaient chargés d’enseigner et d’animer la prière commune, de baptiser les catéchumènes. Ce sont eux aussi qui veillaient à ce que l’on prenne soin des malades ou des personnes en difficulté. Le responsable de l’ensemble des chrétiens de Yonezawa était Luis Amakasu Yuemon, baptisé en 1610, à Edo, par le P. Luis Sotelo, franciscain.

Fin 1628, il s’avéra que l’on ne pouvait plus cacher au pouvoir central l’existence de cette communauté chrétienne de Yonezawa et le nouveau seigneur, Sadakatsu, fils de Kagékatsu, en vint à décider la mise à mort des chefs et de leurs proches, femmes, enfants, serviteurs, soit en tout 53 personnes. Mais, à la différence des exécutions par le feu pratiquées à Nagasaki, Kyoto et Edo, celles de Yonezawa furent la décapitation, manière la plus « noble » d’exécuter les condamnés. Cela par respect pour ces chrétiens qui étaient estimés aussi bien par leurs chefs que par la population de la ville. Les condamnés n’auront connu ni emprisonnement, ni interrogatoires, ni tortures, jusqu’au jour de leur martyre, le 12 janvier 1629.

La veille au soir, deux samouraïs chargés de décapiter Luis Amakasu Yuemon et les siens vinrent le lui annoncer. Celui-ci les accueillit avec joie, et devant eux affirma clairement sa foi en Jésus Christ ; puis il leur demanda de transmettre ses remerciements au karô Shida Shûri pour ses efforts en vue de protéger les chrétiens. Enfin, les condamnés se préparèrent en revêtant leurs plus beaux kimonos et passèrent la nuit en prière, jusqu’à l’aube.

On les conduisit en plusieurs groupes et en trois lieux différents. Luis Amakasu fut témoin de la décapitation des siens, y compris de sa petite-fille Lucia, âgée de 1 an, que sa maman Thecla, âgée de 17 ans, tenait dans ses bras. Puis lui-même offrit son cou au bourreau et son âme à Dieu.

4) Le martyre de Kyoto

En 1550, François Xavier était venu jusqu’à Kyoto, alors capitale du Japon et lieu de résidence de l’empereur. De ce dernier, il espérait obtenir l’autorisation d’annoncer l’Evangile à travers le Japon entier. Mais il trouva la ville en proie à des factions ennemies et dût se retirer en gardant seulement l’espoir de voir naître, un jour « l’église de la capitale ». Vingt-six ans plus tard, la communauté chrétienne de Kyoto était en pleine croissance et, sous la direction du P. Organtino, on éleva une chapelle dédiée à « Notre-Dame de la capitale ».

Mais, en 1614, le décret d’interdiction de la « religion de Yaso (Jésus) » obligea les missionnaires à s’exiler les uns à Manille, les autres à Macao; quant aux responsables laïcs, ils partirent pour Tsugaru, tout au nord du Hondo. Les seuls chrétiens qui purent demeurer à Kyoto étaient des « samouraïs » sans grade, des gens « sans nom » et des pauvres venus des provinces voisines. Les PP. Fernandes et Diego Yuki, en se cachant, assurèrent le service pastoral de ces chrétiens. Ceux-ci se connaissaient bien entre eux et ils s’épaulaient dans la vie quotidienne, unis par leur pauvreté et leur foi toute droite. Le quartier où ils résidaient était appelé « Daïus », du latin Deus, car ils étaient connus comme chrétiens.

En décembre 1618, Noël y fut célébré pour la dernière fois. En effet, dès le début de l’année 1619, le shogun Hidetada entreprit de renforcer sa politique anti-chrétienne. Le « préfet » de Kyoto se sentit obligé de procéder à l’arrestation de la plupart des chrétiens du quartier Daïus. Ceux-ci furent emprisonnés avec les condamnés de droit commun et plusieurs moururent victimes des mauvais traitements.

A l’automne 1619, le shogun Hidetada, en visite à la capitale, décida lui-même l’exécution par le feu de ces chrétiens emprisonnés, hommes, femmes, enfants sans distinction. Et cela pour signifier aux « seigneurs provinciaux » qu’ils ne devaient plus tarder à faire de même dans leurs propres fiefs.

Le 6 octobre 1619, 52 chrétiens furent traînés à travers les rues de la capitale, jusqu’au bord de la rivière Kano. Là, 27 croix avaient été dressées par les condamnés, soit 26 hommes et 26 femmes, dont 11 enfants.

Yohane Hashimoto, qui avait été le soutien de ses compagnons de captivité, fut lié le premier à la croix plantée le plus au sud. Son épouse, Thecla, qui était enceinte (de leur 6ème enfant), fut attachée (vers le milieu de la rangée des croix) avec Thomas, 12 ans, et Fransisco, 8 ans ; une seule corde les maintenait attachés ensemble à la même croix, et Thecla tenait serrée dans ses bras sa fille, Luisa, 3 ans. A la croix voisine, Katarina, 13 ans, et Petro, 6 ans, étaient liés par la même corde.

Quand la rivière Kamo s’éclaira des rayons du soleil couchant, on mit le feu aux tas de bois qui entouraient les croix. Du milieu des flammes, aveuglée par la fumée Katarina s’écria : « Maman, je ne te vois plus ! » Et Thecla, sa mère, de répondre : « N’aie pas peur ! Bientôt nous verrons toutes choses clairement, et nous nous retrouverons tous ensemble. » Puis Thecla et ses enfants s’écroulèrent en prononçant les noms de Jésus et Marie. Même après son dernier soupir, Thecla tenait toujours serrée dans ses bras la petite Luisa.

Dans la foule des badauds se trouvait Richard Cox, chef de l’agence anglaise à Hirado, de passage à la capitale. Il écrit : « Pendant que je résidais à Kyoto, j’ai vu mettre à mort 52 chrétiens, pour la seule raison qu’ils refusaient de renier leur foi. Durant le supplice les mamans s’écriaient : ‘Seigneur Jésus, reçois les âmes de nos enfants’. »

Les flammes du brasier qui éclairèrent alors la ville de Kyoto devinrent lumière de Foi pour les chrétiens du Japon entier quand ils apprirent le martyre de leurs frères de la capitale. Beaucoup d’entre eux devinrent à leur tour témoins du Christ ressuscité. Leur martyre n’était pas une révolte contre les chefs politiques de l’époque, encore moins un acte de fanatisme. Simplement, ils risquaient leur vie pour Celui en qui ils mettaient toute leur confiance.