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Asie du Nord-Est - Japon

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YASUKUNI : LE JEU DANGEREUX DE KOIZUMI [ Bulletin EDA n° 389 ]

16/01/2004 - par par J. Sean Curtin

Le jour de l'An, des millions de Japonais aiment se rendre dans un temple. De tels pèlerinages constituent une scène traditionnelle dans tout le pays, mais cette année un déplacement particulier a provoqué un orage international. Suscitant une certaine surprise, le Premier ministre japonais Junichiro Koizumi a rendu hommage au temple de Yasukuni, hautement controversé, un lieu que les voisins du Japon associent étroitement à son passé militariste. De façon plus alarmante, la visite semble indiquer qu'une stratégie plus vaste du Premier ministre est en jeu, ayant pour objectif de réinterpréter le passé guerrier du pays.

Pour les voisins du Japon, le temple de Yasukuni représente certains des pires aspects du passé du pays. Sous la domination coloniale japonaise en Asie, ses dirigeants militaires avaient fait du temple un point de ralliement du sentiment ultranationaliste. Aujourd'hui, la plupart des Japonais considèrent surtout le temple comme un monument aux morts japonais de la guerre. Cependant, il rend aussi honneur à plusieurs criminels de guerre de catégorie A, dont le Premier ministre de l'époque, le général Hideki Tojo. Ces dernières années, les lieux ont été à plusieurs reprises le point de mire d'une controverse internationale.

Aussi bien Pékin que Séoul considèrent qu'un déplacement d'un Premier ministre japonais sur les lieux du temple est un signe indiquant que le Japon ne souhaite pas se repentir pour son agression de l'époque de la guerre. Nombre de citoyens ordinaires chinois ou coréens estiment qu'une visite de haut niveau constitue une offense et pensent qu'elle prouve que le Japon n'adopte pas une attitude de repentir pour les souffrances que ses troupes ont infligées dans la région.

Une déclaration d'un porte-parole du ministère des Affaires étrangères sud-coréen, Shin Bong-Kil, qui a été diffusée par les actualités nationales japonaises, résume le sentiment régional sur ce sujet : "Notre gouvernement exprime son profond regret à la suite de l'hommage rendu par le Premier ministre japonais Koizumi au temple de Yasukuni abritant un mémorial dédié aux criminels de guerre, qui ont progressivement détruit la paix mondiale et ont infligé à notre peuple des dommages et souffrances insupporta-bles". Il a ajouté : "Nous prions instamment le Premier ministre Koizumi de ne pas renouveler sa visite dans le temple."

L'agence de presse chinoise Xinhua a déclaré que les actions de Koizumi "blessent les sentiments du peuple chinois tandis que le site Internet officiel du ministère chinois des Affaires étrangères a dit que Koizumi "ignorait les sentiments des Chinois et des autres peuples asiatiques à l'égard de l'agression japonaise de l'époque de la guerre".

En dépit du tollé associé à une visite de Yasukuni au niveau du Premier ministre, Koizumi s'y est rendu quatre fois depuis sa prise de fonction en avril 2001, ce qui est sans précédent. Sa première incursion eut lieu en août 2001, suivie par une autre en avril 2002 et encore une autre en janvier 2003. Ces trois visites l'avaient déjà rendu persona non grata à Beijing. Il est pratiquement certain que son dernier déplacement conduise le leader japonais à son exclusion permanente de Chine.

Avant le déplacement de Koizumi en août 2001, un seul Premier ministre en fonction après guerre, Yasuhiro Nakasone, avait rendu visite au temple, et cette visite datait de 1985. L'avalanche de protestations qui avaient accompagné la visite de Nakasone avait suffi pour le persuader de ne pas en faire d'autres. Selon une interview qu'il a donnée en septembre 2001, Nakasone décida de ne pas faire une seconde visite de crainte de détériorer sérieusement les relations sino-japonaises (1).

A l'opposé de Nakasone, Koizumi n'a manifesté aucun intérêt apparent pour les dommages qu'il a causés aux relations sino-japonaises. En effet, le jour de l'An, un Koizumi rayonnant affichait l'air décontracté et joyeux d'un vacancier insouciant. Vêtu d'un kimono traditionnel, orné d'un blason noir, un Koizumi plein d'entrain saluait l'assistance joyeusement, tout en étant conduit en haut des escaliers du temple par des prêtres shintoïstes en robe blanche. Après avoir rendu hommage aux morts de la guerre, Koizumi a proclamé à la foule : "Je me sens en pleine forme."

Le Premier ministre a conservé son air radieux de quasi vacancier en s'adressant ultérieurement à la presse. Résumant la visite, il a dit aux médias rassemblés : "J'ai prié pour la paix et la prospérité au temple de Yasukuni, signant de mon nom le livre d'or des visiteurs en tant que Premier ministre." Il a ajouté : "La paix et la prospérité du Japon ne sont pas seulement le résultat des efforts de la population à l'heure actuelle ; elles sont aussi érigées sur le sacrifice de ceux qui ont perdu leur vie pendant la guerre même s'ils ne voulaient pas mourir."

Lorsqu'il lui fut demandé comment il pensait que les pays de la région réagiraient, Koizumi a répondu sur un ton quasi jovial : "Je ne pense pas que le peuple de n'importe quel pays critiquerait le peuple d'un autre pays pour avoir rendu hommage à sa propre histoire, à ses traditions et à ses coutumes." Comme lors d'occasions précédentes, Koizumi défiait la logique, en insistant sur le fait que les pays voisins ne seraient pas offensés pas son geste.

L'air décontracté du Premier ministre et son apparente totale absence de préoccupation à l'égard de la réaction violente que sa visite ne manquerait pas de provoquer était peut-être une tentative pour camoufler le motif réel de ses actions. Une chose est sûre, Koizumi est un homme politique très calculateur et sûr de son fait, qui est pleinement conscient des tensions régionales causées par ses actes.

Dans la presse japonaise, il a beaucoup été écrit au cours des deux dernières années sur les raisons qui conduisent Koizumi à renouveler avec autant de détermination ses visites au temple Yasukuni. Ces différentes théories peuvent approximativement être classées en quatre catégories principales : 1.) Koizumi s'est engagé à visiter le temple une fois par an lors de sa campagne pour devenir président du Parti libéral-démocrate et il tient cet engagement. 2.) Il veut attirer les électeurs conservateurs de droite à des fins électorales. 3.) Il considère que le temple est un symbole spirituel important du patriotisme japonais qu'il se doit de visiter en tant que dirigeant du pays. 4.) C'est un devoir familial de rendre hommage étant donné que certains de ses parents avaient des liens avec les pilotes kamikaze pour lesquels le temple revêt un sens profond.

A différents niveaux, tous ces éléments ont probablement exercé une certaine influence sur la décision de Koizumi, mais il semble qu'apparaît un autre facteur prédominant, plus important. En faisant des visites de haut rang dans un temple célèbre associé à l'époque de la guerre, il semble que Koizumi s'efforce de faire une réinterprétation du passé du Japon selon une lecture nationaliste plus marquée que ce qui avait auparavant été acceptable. Il semble que son message essentiel consiste à dire que la façon dont le Japon interprète la guerre ne devrait concerner que le Japon et personne d'autre. Alors que cette approche ignore en grande partie les souffrances des autres peuples asiatiques dans la région, elle a une résonance particulière auprès de nombreux Japonais. Les enquêtes d'opinion réalisées après les précédentes visites indiquent qu'environ la moitié de la population soutient les actions de Koizumi.

Koizumi va bientôt envoyer des troupes en Irak (2). Ce sera la première fois depuis la deuxième guerre mondiale que le Japon envoie ses troupes dans une zone active de combat, posant un jalon psychologique majeur dans l'histoire japonaise de l'après-guerre. Koizumi a aussi déclaré qu'il veut modifier la Constitution, peut-être en changeant son Article 9 de renonciation à la guerre.

Le Premier ministre est en train de démanteler progressivement les contraintes imposées au Japon à la suite de sa défaite lors de la deuxième guerre mondiale. Son objectif consiste à créer un Japon plus sûr de lui-même et nationaliste. Les visites controversées du temple semblent ne constituer qu'une composante dans cette stratégie.

Koizumi a démontré qu'il est un homme politique extrêmement habile et peut en fin de compte atteindre son objectif consistant à remodeler la façon dont le Japon voit son propre passé et son rôle actuel en Asie. Cependant, si cet ordre du jour néo-nationaliste est couronné de succès, il créerait de sérieuses tensions entre le Japon et ses voisins, en particulier la Chine.

En réalité, Koizumi est en train de jouer un jeu extrêmement dangereux dans lequel le succès serait finalement désavantageux pour les intérêts à long terme du Japon. L'histoire a clairement montré qu'un nationalisme unidimensionnel ignorant les préoccupations et griefs légitimes des pays voisins est une recette conduisant au désastre.

Si Koizumi pouvait faire une pause pendant un instant pour comprendre pourquoi le souvenir de 2,5 millions de soldats japonais est commémoré au temple de Yasukuni, il se pourrait qu'il comprenne la folie de sa stratégie actuelle, une stratégie à haut risque.

(1)Voir EDA 234

(2)Voir EDA 387

Ndlr

[NDLR - A Tokyo, le temple de Yasukuni, fondé en 1869 pour honorer les âmes des morts pour la patrie, est le mémorial de 2,5 millions de soldats - dont 80 % ont été tués au cours de la deuxième guerre mondiale. En outre, il renferme les tablettes du général Tojo et de treize autres hauts responsables militaires reconnus coupables de crimes de guerre par les puissances alliées et pendus après 1945. Utilisé par le régime japonais avant 1945 pour servir de base spirituelle à la guerre de conquête menée en Asie, ce sanctuaire a été réorganisé après 1945 pour n'être plus qu'une simple institution shinto ; toutefois, au cours des années, il est devenu le symbole du passé militaro-nationaliste du Japon que les gouvernements successifs du pays ont eu parfois du mal à tenir à distance (voir EDA 345) et que la Chine et la Corée du Sud se font un devoir de dénoncer (voir EDA 209, 234, 242). A diverses reprises, ces dernières années, Yasukuni est revenu sur le devant de la scène, en particulier du fait de la visite que le Premier ministre Nakasone y a effectué en 1985 et des visites que l'actuel Premier ministre Junichiro Koizumi y effectue chaque année depuis son accession au pouvoir en avril 2001. Le 1er janvier 2004, Junichiro Koizumi s'est à nouveau rendu dans ce temple, provoquant à nouveau les vives protestations de Pékin et de Séoul. L'article ci-dessous est paru dans Asia Times online le 6 janvier 2004. La traduction est de la rédaction d'Asie.]<br />

Copyright

(EDA, Asia Times online, janvier 2004)<br />