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Asie du Nord-Est - Corée du Sud

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L’éducation en Corée : grandeurs et limites

L’éducation en Corée : grandeurs et limites

08/01/2016 - par Hélène Lebrun

A observer la vie des jeunes Coréens, on se heurte rapidement à une contradiction. D’un côté, le score des élèves sud-coréens dans le classement PISA (Programme pour le suivi des acquis des élèves) montre qu’ils sont, avec les jeunes d’autres pays asiatiques, parmi les meilleurs des pays de l’OCDE, ...

... ce qui a conduit le président Obama à vanter le système scolaire coréen. D’un autre côté, la Corée est aussi le pays qui compte le plus grand nombre de suicides de jeunes de cette même tranche d’âge, pour la plupart des jeunes ayant de très bons résultats scolaires. Cette contradiction nous conduit à une analyse qui dépasse la seule critique des systèmes scolaires et de leur plus ou moins grande efficacité, pour essayer de comprendre le sens et la valeur que la culture asiatique, en l’occurrence coréenne, attache au travail intellectuel.

Hélène Lebrun est religieuse, membre de la Communauté apostolique Saint-François-Xavier. Présente en Corée du Sud depuis 1980, elle a enseigné durant vingt ans la langue et la littérature françaises dans les universités Hyosung, Koryo et Sogang. En 2002, elle a créé à Séoul le Lycée international Xavier, préparant le bac français. Elle a également traduit en français des romans coréens, notamment Hors les Murs de Pak Wan-seo (Atelier des Cahiers, 2012) et Crépuscules de Kim Won-il (Atelier des Cahiers, 2014).
Son analyse des forces et faiblesses de l’éducation en Corée est parue dans le n° 512 de la Revue MEP (janvier 2016).

 

Parler d’une culture autre que la sienne est toujours risqué et je me contenterai d’évoquer ici ce qui me semble rendre compte de l’investissement des familles coréennes pour la réussite scolaire de leurs enfants, et qui est un des aspects du confucianisme. Je m’appuierai aussi sur mon expérience d’enseignante de littérature pendant vingt ans dans des universités coréennes. Pendant ces années, j’ai pu découvrir combien l’approche d’un même texte peut être totalement différente selon l’enracinement culturel du lecteur, sa formation intellectuelle et ce que signifie pour lui un écrit. Je précise aussi que ce que je vais écrire ne concerne qu’une partie de la jeunesse coréenne, celle qui grâce aux possibilités financières de leur famille a pu avoir accès aux meilleures écoles et aux cours particuliers indispensables pour réussir socialement.

Je commencerai par situer le but auquel doit arriver un jeune coréen pour trouver sa place dans la société. L’enseignement est obligatoire jusqu’à la fin du collège. Ensuite, s’il n’abandonne pas l’école, le jeune a la possibilité de suivre une filière professionnelle mais la plupart préparent le concours d’entrée à l’université, le suneung (College Scholastic Aptitude Test - CSAT), qui se passe à la fin de la terminale et détermine l’avenir du jeune.

Une culture du QCM

Ce concours national se passe en une journée, sous forme de QCM (questions à choix multiples). Ce type d’exercice se présente sous la forme d’une question brève suivie de la proposition de trois ou quatre réponses parmi lesquelles le candidat coche celle qui lui paraît la réponse exacte. Selon les réformes qui se succèdent, une importance plus ou moins grande est attachée à ce qu’on appellerait en France le livret scolaire ou le contrôle continu mais c’est le suneung qui reste l’élément déterminant.

Le principe du QCM est donc que, parmi les trois ou quatre réponses proposées, une seule est exacte. Au candidat de la trouver le plus rapidement possible puisque le nombre d’exercices proposés par matière en un temps limité ne permet pas de tergiverser. Les copies sont ensuite traitées et notées par ordinateur : l’ordinateur dans lequel est entrée la fiche de chaque candidat donne les points selon que cette réponse est la bonne ou non. C’est objectif, automatique au point qu’au sortir des épreuves et en possession des réponses attendues, le jeune sait le nombre de points qu’il a obtenus.

Ce type d’examen suppose un entrainement particulier qui permette de trouver LA réponse exacte à partir des données, en fait l’acquisition d’une véritable technique. Les enseignants qui ont été formés eux aussi selon cette méthode transmettent naturellement ce type d’approche de la réalité en multipliant les exercices de ce type. Je me souviens m’être trouvée un dimanche à la messe sur le banc du fond de l’église assise à côté d’une élève qui, pendant le sermon (!), faisait ses « devoirs ». La rapidité avec laquelle elle cochait les réponses m’a stupéfiée. Je ne crois pas exagérer en disant qu’un élève coréen peut terminer sa scolarité sans avoir jamais rédigé le moindre écrit.

Mais puisqu’il s’agit d’un concours, le devoir des parents à l’égard de leurs enfants est de les placer parmi les meilleurs d’où le développement incontrôlable des instituts et des cours privés qui assurent l’entraînement aux épreuves de ce concours, garant de la meilleure réussite. A partir du collège, le jeune suit donc une double scolarité, dans la journée, la scolarité officielle dans les écoles, et le soir, dans les instituts qui assurent l’entraînement au suneung, parfois jusqu’à 11 heures du soir ou minuit. Il arrive par exemple qu’un élève de 5ème y apprenne les maths de 2nde ou 1ère puisqu’il ne s’agit pas d’effectuer un raisonnement et de comprendre mais de cocher LA réponse. Je garde le souvenir d’une épreuve d’instruction civique-histoire où la question était : pourquoi les USA sont-ils un pays ami ? A mes yeux d’étrangère, deux des réponses proposées étaient possibles mais en réalité, une seule était considérée comme exacte L’élève apprend donc non pas à réfléchir personnellement mais à savoir ce qu’on veut qu’il dise.

Cette conception de la formation intellectuelle des jeunes me semble consonner avec un des aspects de la tradition confucéenne selon lequel l’acquisition du savoir signifie aussi l’accès à la sagesse, ou plus exactement au statut de sage. Ce savoir est contenu dans les écrits des Anciens, censés avoir atteints cette sagesse. Il y a donc primauté du livre sur l’expérience, de l’accumulation de références sur l’analyse critique du contenu, du principe d’autorité sur la valeur de la réflexion personnelle. Il est impressionnant de voir des enfants de 8, 9 ans plongés dans la lecture d’encyclopédies comme les grands hommes du passé, les grandes découvertes, les curiosités de la nature etc. et bien des enseignants français aimeraient à avoir à enseigner de tels enfants ! Mais lorsque, dans mes cours de conversation française, il m’arrivait de demander à un étudiant de 1ère année s’il préférait se promener à pied ou en voiture, je rencontrais un regard désespéré : qu’est-ce que je dois répondre ? Il n’avait jamais entendu, en famille bien sûr mais aussi en classe, un adulte lui demander ce qu’il pensait ou préférait, et tenir compte de sa réponse. Et pour réussir au suneung, il vaut mieux de pas avoir de pensée trop personnelle.

Dans ce contexte, pour avoir une bonne note aux examens de fac, la méthode efficace est de ne pas s’écarter de l’enseignement reçu. Un de mes buts dans la direction de travaux de maîtrise ou de doctorat a toujours été d’essayer de convaincre les étudiants que les critiques dont ils lisaient les œuvres étaient des hommes comme eux et qu’ils avaient le devoir, à leur tour, d’apporter un regard nouveau sur les œuvres qu’ils travaillaient. Mais, comme me le disait l’un d’entre eux : c’est difficile !

Réussite sociale et gloire de la famille

Un autre aspect de la culture coréenne qui explique à la fois les limites et les réussites du système éducatif coréen est l’insistance sur la piété filiale qui est au cœur de la plupart des contes traditionnels dont les enfants sont bercés depuis leur enfance : un jeune homme ou une jeune fille donne sa vie pour un de ses parents et devient une fée ou un bon génie. Dès son jeune âge, l’enfant, et en priorité le garçon, est élevé dans la conscience que ses parents investissent beaucoup pour sa réussite sur laquelle compte toute la famille. Lors des fêtes traditionnelles comme la fête des Moissons et le Premier de l’An lunaire, s’il y a dans la famille un élève de terminale, tout est suspendu car il n’est pas question de le priver d’une journée de travail.

Le jeune a conscience de cet investissement et le moindre fléchissement dans ses résultats scolaires conduit certains d’entre eux, souvent d’excellents élèves, à la certitude qu’ils ont démérité et ne méritent donc plus de vivre. Les jeunes qui se suicident n’ont pas eu l’occasion de découvrir qu’ils avaient une valeur en tant qu’être humain. La valeur de leur vie ne se mesurait pour eux qu’à leurs résultats scolaires, sésame pour l’entrée dans une université cotée garantissant la réussite sociale, et gloire de toute la famille. La vie universitaire, dans ce contexte, est le lieu de la convivialité, de la constitution de réseaux d’amis qui seront autant de soutien pour une carrière professionnelle. On peut dire que l’étudiant coréen, une fois admis dans une université, a déjà son diplôme en poche, l’inverse de ce qui arrive en France où l’obtention du baccalauréat n’est plus un challenge mais où l’étudiant doit fournir un travail personnel apprécié selon les critères des exigences universitaires.

Cette présentation de la vie scolaire des jeunes Coréens avec les exigences de rentabilité et de prouesse cérébrale auxquelles ils sont soumis nous conduit à réfléchir au problème de leur formation humaine et chrétienne. A part la très petite minorité qui réussit à entrer dans les meilleures universités sans subir de lavage de cerveaux, les jeunes vivent dans un univers de concurrence puisqu’il s’agit d’un concours et que les places dans les meilleurs départements des meilleures universités sont chères dans tous les sens du terme. Ils ne peuvent pas se permettre ces temps gratuits où des jeunes refont le monde en se promettant d’améliorer la société à laquelle ils appartiennent.

Ce système qui consiste en une accumulation de connaissances et de mécanismes permettant de classifier presque automatiquement ces connaissances me parait d’autant plus néfaste qu’il n’autorise pas le libre exercice de l’intelligence qui consiste à se poser des questions sur ce que l’on vit, entend et apprend, bref à risquer une réflexion personnelle.

Une Eglise née de jeunes gens curieux

L’introduction de l’Evangile en Corée à la fin du XVIIIe siècle, période où le pays était coupé de toute relation avec l’extérieur, est pourtant due à cette générosité de jeunes gens avides de connaissances qui puissent leur permettre d’instaurer une plus grande justice dans leur pays et servir son rayonnement. Apprenant l’arrivée de Chine d’un coffre d’écrits venant de Chine, certains d’entre eux marchent une nuit entière dans la neige pour accéder à cette source de connaissances. C’est ainsi que la lecture du catéchisme de Matteo Ricci leur permet de découvrir le christianisme qui leur apparaît exprimer le type de société et de vision de l’homme dans sa relation à la divinité auxquels ils aspiraient. L’Eglise de Corée était née et elle est encore reconnue comme le lieu où on apprend à partager et à être responsable de ses frères. Mais ces jeunes avaient conscience que les connaissances étaient au service de l’homme et non pas de leur réussite personnelle ou familiale.

L’autre conséquence négative de cette conception de l’éducation est la difficulté de concevoir la diversité des dons et des formes d’intelligence puisqu’il n’y a qu’une seule voie d’accès à la réussite et qu’elle est plutôt du type acquisition d’automatismes que de développement de ses dons. Je repense à une réunion de professeurs du département de langue et littérature françaises d’une des très bonnes universités coréennes au cours de laquelle mes collègues se désolaient du manque d’efforts d’un étudiant que, par ailleurs, je connaissais assez bien. Je leur ai dit que cet étudiant faisait en réalité beaucoup d’efforts mais que sa forme d’intelligence lui rendait difficile l’accès aux arcanes de la critique sémiotico-linguistique mais que, par contre, il avait une grande sensibilité poétique qui lui faisait percevoir immédiatement les échos de certains textes. J’ai été la première étonnée de l’étonnement de mes collègues devant un type de réflexion qui me paraissait assez élémentaire pour des enseignants. Mais tout le système éducatif repose sur l’acquisition de ce qui m’est apparu parfois comme un jeu intellectuel où la question de la pertinence des affirmations, donc de la vérité n’est pas posée. Comme me le disait un étudiant, c’est fatiguant de réfléchir et, non seulement c’est fatiguant mais il faut accepter de reconnaître parfois qu’on s’est trompé et qu’on peut apprendre de plus jeunes et de moins diplômés que soi.

C’est dans ce contexte que ma communauté Saint François-Xavier, appelée en Corée pour se mettre au service de l’évangélisation des jeunes par l’éducation, a été amenée à essayer de trouver comment accomplir sa mission sans déroger aux exigences d’une formation d’un homme ouvert à ses frères. Il nous a semblé que nous devions avant tout éviter la préparation du fameux suneung. En réalité, un bon nombre de parents coréens conscients des limites de l’enseignement national ont le même but qui est d’échapper au suneung. Pour cela, soit ils emmènent leurs enfants encore jeunes faire des études à l’étranger (USA, Australie, Singapour, etc.), ce qui détruit des familles, soit ils créent eux-mêmes des écoles alternatives dans lesquelles se retrouvent des jeunes appartenant au même réseau social.

Ouvrir les jeunes sur le monde

Quant à nous, après beaucoup de démarches, de consultations et de prière, nous avons opté pour une préparation du bac français avec insistance sur l’enseignement de la langue et de l’histoire coréenne. Nous avons appelé cet établissement le Lycée international Xavier car, même si le cursus est celui des établissements français de l’étranger, nous avons tenu à veiller à l’ouverture internationale de nos élèves. La Corée est un petit pays comparé à ses voisins que sont la Chine et le Japon et il reste marqué par l’annexion japonaise qui avait abouti à rayer le pays de la carte. C’est maintenant un pays au développement fulgurant qui aspire à la démocratie et à la justice sociale mais nous pensons que la dimension catholique de la foi chrétienne suppose aussi que les jeunes sachent comprendre ce qui est au-delà de leurs frontières et s’intéresser aux pays les plus pauvres qui les entourent, Cambodge, Sri Lanka et autres dont beaucoup de citoyens sont en Corée comme travailleurs immigrés. Mais nous nous heurtons aux autorités académiques et politiques pour qui l’école doit garantir l’uniformité de la formation, donc de la pensée.

Un de nos autres buts est de permettre à nos élèves de découvrir que, même si l’on peut dire que le christianisme est une religion du Livre, l’écrit n’y est qu’une médiation qui conduit à la rencontre d’un Dieu avec lequel chacun peut entrer en communication. Le Coréen a un réel sentiment religieux mais souvent nourri de la crainte devant tout ce qui menace sa vie et sa réussite. Tout en développant un esprit critique qui libère des superstitions, il nous faut aussi situer l’homme et sa liberté en dialogue avec un Dieu d’amour et de confiance. Il s’agit de faire découvrir que la Bible n’est pas un recueil de sagesse qui garantit le bonheur après la mort dans un autre monde, mais le long cheminement par lequel, au travers d’événements heureux ou malheureux, l’homme reconnaît le visage de son Créateur dans l’homme Jésus de Nazareth. Il s’agit d’une révolution copernicienne pour ces sages et lettrés appelés à ne pas s’enfermer dans un savoir qui les sépare du commun des hommes mais à mettre leurs connaissances et leur intelligence au service des autres. Les groupes de lecture de la Bible, comme c’est aussi le cas au Japon, sont très nombreux et ils peuvent être le point de départ d’une vraie vie chrétienne si l’on ne se contente pas d’y chercher une sagesse sécurisante.

En conclusion, je dirai que l’ardeur des Coréens pour l’acquisition du savoir et la réflexion est une grande force sur laquelle on peut s’appuyer pour permettre au pays de jouer un rôle de témoin de la foi chrétienne dans cet immense univers asiatique. Notre travail est de nous mettre au service de ces capacités pour que l’Eglise de Corée qui envoie déjà des missionnaires dans de nombreux pays soit ce foyer d’enracinement du christianisme dans la culture asiatique.

Hélène Lebrun
Communauté apostolique Saint François-Xavier

(eda/ra)

Notes

Note de la Rédaction : A l’influence du confucianisme, particulièrement prégnante en Corée, et pour rendre compte du développement remarquable de la société coréenne, il faut également mentionner le courant de la culture traditionnelle qui se rattache au taoïsme. Il s’agit de la compréhension de l’homme dans sa dépendance à l’ordre de la nature, en particulier au mouvement des astres et de l’importance de la géomancie.
Ce courant de pensée a permis à des savants coréens d’accéder à des connaissances en physique et en astronomie qui témoignent d’une grande originalité dans l’approche du réel. Elle se retrouve chez les ingénieurs qui sont à l’origine des découvertes permettant à la Corée d’être leader mondial dans certains domaines des sciences modernes.