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Asie du Nord-Est - Corée du Sud

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POUR APPROFONDIR - L’étonnante histoire de la naissance de l’Eglise en Corée

POUR APPROFONDIR - L’étonnante histoire de la naissance de l’Eglise en Corée

15/07/2014 - par René Dupont

Le site Internet des VIèmes Journées asiatiques de la jeunesse est désormais en ligne : http://www.ayd2014.org. Les préparatifs de la visite que le pape François effectuera en Corée du Sud à cette occasion sont en voie de finalisation. Du 14 au 18 août prochain, le pape sera en Corée pour rencontrer la jeunesse catholique d’Asie, réunie autour du thème : « Jeunesse d’Asie, ...

... réveille-toi ! La gloire des martyrs brille sur toi ! », ainsi que pour fortifier dans la foi l’Eglise de Corée. Le 18 août, il célèbrera une messe à Séoul pour la béatification de 124 martyrs coréens tués « en haine de la foi » entre 1791 et 1888.

Eglises d’Asie propose à ses lecteurs une plongée dans l’étonnante histoire de la naissance de l’Eglise en Corée. Une plongée nécessaire pour comprendre comment ce pays situé au cœur de l’Asie du Nord-Est est devenu en partie chrétien, l’Eglise catholique réunissant aujourd’hui un peu plus de 10 % des 50 millions de Sud-Coréens tandis que les protestants sont un peu moins de 20 % de la population du pays.

L’auteur du texte ci-dessous est Mgr René Dupont. Membre de la Société des Missions Etrangères de Paris depuis 1953, Mgr Dupont a été le premier évêque d’Andong, diocèse érigé en 1969. Evêque à l’âge de 39 ans, il a dirigé ce diocèse jusqu’en octobre 1990, date à partir de laquelle les seize diocèses de l’Eglise en Corée du Sud (quinze diocèses + un diocèse aux armées) sont confiés à des évêques locaux. Missionnaire attentif aux réalités sociales et politiques de son pays d’adoption, Mgr René Dupont vit toujours à Andong.


De braves gens qui accueillent la foi chrétienne spontanément, par eux-mêmes ! Une fois baptisés, ils bâtissent des communautés, encore par eux-mêmes, puis cherchent des prêtres pour s’occuper de ces communautés ! Telle est l’étonnante et merveilleuse histoire de la naissance de l’Eglise en Corée. Saint Paul n’avait pas prévu cela quand il expliquait, dans son épître aux Romains, que pour croire en la Bonne Nouvelle il fallait d’abord l’avoir entendue et qu’on ne pouvait pas l’entendre si un missionnaire n’avait pas d’abord été envoyé pour la proclamer.

Tout a commencé, il y a quelque deux cent vingt ans, à peu près à l’époque de la Révolution française. La Corée est alors vassale de la Chine. A la cour de l’empereur, la Chine accueille des Européens, spécialistes ès sciences de l’époque c’est-à-dire en géographie, astronomie, mathématiques... mais spécialistes aussi en religion puisqu’ils sont prêtres catholiques.

Alors que le gouvernement coréen ferme hermétiquement toutes les portes sur l’extérieur, de jeunes intellectuels coréens, friands d’idées nouvelles et désireux de servir leur pays, se passent secrètement des livres chinois, dont un certain nombre de livres chrétiens, écrits deux siècles auparavant par le Père Matteo Ricci et ses compagnons jésuites. Oh, ils ont bien quelques idées politiques derrière la tête mais, comme il n’est pas question d’en parler publiquement, ils pensent qu’il leur faut d’abord se former.

Un certain Hong Yu-han par exemple, qui n’a jamais reçu le baptême, a lu plusieurs livres chrétiens et, d’emblée, a été conquis ! Au point de prendre, tout seul, des habitudes de prière ; il célèbre même, à sa façon, une fois par semaine un « jour du Seigneur »... et met en pratique la charité en partageant généreusement ses biens. Saint André Kim, le premier prêtre coréen, mort martyr 70 ans plus tard, dit de lui que c’est « le premier Coréen qui ait pratiqué la religion chrétienne ». Ce qui n’est pas tout à fait exact, car deux siècles plus tôt, dans les fourgons d’une armée japonaise d’invasion, plusieurs missionnaires étrangers avaient baptisé des Coréens mais... ironie du sort – ou plutôt sourire du Bon Dieu – ces premiers chrétiens étaient disparus sans laisser de traces !

Un autre, un certain Lee Byeok, va plus loin. Fasciné en quelque sorte par le christianisme tel qu’il l’a entrevu dans les livres, il veut en savoir davantage. Or, pour en savoir davantage, il faut aller en Chine, à Pékin, et rencontrer là-bas l’un ou l’autre de ces « sages » occidentaux. Pour cela, il faut aussi, de toute nécessité, faire partie du groupe des ambassadeurs nommés par le roi qui vont, à la fin de chaque année lunaire, porter allégeance à l’empereur de Chine et recevoir de lui le calendrier de l’année suivante. Comme il ne peut se faire nommer lui-même, il a l’idée de s’adresser à un jeune ami de son âge qui doit accompagner son père nommé secrétaire d’ambassade. Cet ami s’appelle Lee Seung-hun : il a 27 ans. Lee Byeok lui fait voir les livres qu’il possède et lui demande d’aller en chercher d’autres à Pékin. Il lui conseille même de se faire baptiser.

Lee Seung-hun, après un temps d’hésitation, finit par accepter. Et le voilà à Pékin qui rencontre trois jésuites : un Portugais, le Père d’Almeida, et deux Français, les Pères Grammont et de Ventavon. Il parle coréen, eux chinois ; il a appris un certain nombre de caractères chinois, eux aussi : ils ne se comprennent que par écrit. Il demande le baptême et c’est le Père Grammont qui entreprend de l’enseigner. Oh, un enseignement rudimentaire qui ne dure que trois semaines ! A la fin, les deux Français lui font passer un examen de catéchisme... qui est satisfaisant. Ils demandent alors l’accord de son père, qui accepte. Lee Seung-hun est baptisé par le Père Grammont, qui lui donne le prénom de Pierre pour qu’il soit la pierre angulaire de l’Eglise coréenne. Nous sommes fin janvier 1784. Quand il repart en Corée, il a les bras pleins de livres d’astronomie, de mathématiques, de géométrie... et de religion.

Lee Byeok est enchanté. Lui et ses amis se lancent à corps perdu dans l’étude du christianisme, tant et si bien qu’au début de l’hiver de cette même année 1784, Pierre Lee juge qu’il peut baptiser les trois plus avancés, dont Lee Byeok. Peu après, un autre groupe reçoit le baptême, puis d’autres ensuite. Les premiers baptisés donnent le baptême aux catéchumènes, quand ils les jugent prêts, et les invitent à former ce qu’on appellerait maintenant des communautés de base. Très vite, les livres les plus importants, dont plusieurs livres de prière, sont traduits en coréen et largement diffusés. Car ces nouveaux chrétiens ont l’esprit missionnaire : sur des ritournelles traditionnelles, ils font passer le message, inventent des histoires allégoriques... pour les petites gens ! Et merveille ! les communautés poussent de-ci de-là comme des champignons, sans la présence d’aucun missionnaire !

Mais très vite aussi on chuchote dans les milieux officiels que des éléments dangereux se réunissent secrètement et risquent de troubler l’ordre public. L’affaire éclate au grand jour quand des policiers pénètrent chez un certain Thomas Kim qui réunissait des chrétiens chez lui, au centre de Séoul, à l’emplacement de la cathédrale actuelle. Ayant entendu du bruit de l’extérieur, ces policiers pensent tomber sur une bande de trafiquants jouant illégalement à des jeux d’argent ! L’affaire fait beaucoup de bruit : la communauté est dispersée et Thomas Kim envoyé en exil. Pierre Lee (Lee Seung-hun) fait savoir ces nouvelles au Père Grammont par un autre ami faisant partie de l’ambassade suivante. Ce dernier revient encore avec beaucoup de livres mais, à la frontière, ces livres sont confisqués par les autorités. Déjà, les chrétiens sont indésirables et les persécutions commencent.

La situation devient critique et – Oh, merveille des merveilles ! – le nombre des chrétiens augmente. L’enthousiasme des débuts aurait pu n’être qu’un feu de paille ou bien rester l’apanage d’une élite... mais non. Dans toutes les classes de la société, les premiers chrétiens se multiplient en quelques centaines, puis 1 000, 2 000...! Alors, les moyens du bord ne suffisent plus : il leur faut au moins un prêtre. A Pékin, Pierre Lee avait bien vu le rôle que les prêtres remplissent dans l’Eglise. Dans son ignorance mais aussi dans sa simplicité, ce brave Pierre et les braves gens qui l’entourent pensent un moment qu’il suffit de faire des élections. C’est ce qu’ils font. Certains d’entre eux sont élus ‘prêtres’ et, parmi eux, un est élu ‘évêque’. Après quelque temps, un certain doute plane pourtant sur la validité de cette façon de faire et, après discussion, il est décidé d’en référer à l’évêque de Pékin. Comme les relations ne sont possibles qu’une fois par an et à condition de ne pas se faire prendre, il faut attendre longtemps une réponse. Quand elle arrive, elle est négative quant à la validité des élections, mais positive en ce sens que l’évêque de Pékin promet l’envoi d’un prêtre. Quel bonheur !

Un jeune prêtre chinois, du nom de Jacques Ju, – qui est l’un des 124 ‘Bienheureux’ devant être béatifiés par le pape François à Séoul en août 2014 – entre secrètement en Corée en 1794, dix ans après la naissance de la communauté chrétienne. Il est admirable. Il vit caché mais ne cesse de parcourir tout le pays la nuit pour encourager les chrétiens, leur donner les sacrements, prêcher la Bonne Nouvelle. Les chrétiens étaient 4 000 à son arrivée : leur nombre passe à 10 000 ! Mais quand il apprend un jour qu’on arrête et torture les chrétiens pour qu’ils le dénoncent, il se livre lui-même à la police. Il est impitoyablement torturé, condamné à mort et exécuté. Nous sommes en 1801. Il a missionné six ans et quatre mois. Les chrétiens supplient l’évêque de Pékin de leur envoyer un autre missionnaire. Il en envoie un autre... qui meurt en cours de route ! De Pékin, il n’y a plus personne à envoyer.

Alors, les chrétiens écrivent au pape. Une première lettre est interceptée et son auteur exécuté ; une deuxième n’a pas de succès parce que le pape lui-même, Pie VII, est prisonnier de Napoléon Bonaparte à Fontainebleau ; la troisième est agréée du pape Léon XII qui demande aux Missions Etrangères de Paris d’envoyer des missionnaires en Corée.

Les Missions Etrangères de Paris au service de l’Eglise en Corée.

Envoyer des missionnaires en Corée ? Les ‘directeurs’ de la rue du Bac y sont réticents. Par ‘directeurs’, on entend les quelques membres de la Société résidant à Paris, rue du Bac, qui sont agents intermédiaires entre les ‘missions’ et l’Eglise de France : ils recrutent du personnel et le forment ; ils recueillent des fonds et les font suivre... Or, les effectifs de la Société sont au plus bas : 38 membres en tout et pour tout, dispersés dans tous les coins de l’Asie ! Dans ces conditions, comment accepter d’envoyer du personnel et des fonds dans une nouvelle ‘mission’ et, qui plus est, déjà réputée pour être hermétiquement fermée et impitoyable envers les clandestins ? Objectivement, les ‘directeurs’ ont sans doute raison ! Mais comme ils n’ont pas de pouvoir de décision, finalement en 1828, ils font savoir aux membres de la Société qu’ils laissent la porte ouverte à des volontaires éventuels.

Et il y a quelques ‘fous’ pour se porter volontaires ! Le premier est Barthélémy Bruguière qui vient d’être ordonné évêque coadjuteur de Bangkok. Le pape Grégoire XVI le nomme premier vicaire apostolique de Corée. Dès lors, l’histoire de l’Eglise en Corée et l’histoire des MEP en Corée deviennent indissociables.

Sans un sou en poche et sans aucun bagage, Mgr Bruguière part vers son pays d’adoption, en bateau d’abord, puis à pied à travers l’immense Chine. La relation qu’il en écrivit se lit comme un roman : rien n’y manque, dévoués collaborateurs, faux-frères, pirates, faim, soif, maladie... Un voyage qui dure trois ans ! Le plus dur est la non-assistance de la part de l’évêque de Pékin, un Portugais qui vit alors, lui aussi, dans la peur, caché ! Pour ‘préparer les voies’, cet évêque avait envoyé un prêtre chinois en Corée, mais le projet de Mgr Bruguière leur semble de la pure folie : même si un Occidental réussissait à forcer la frontière, il ne pourrait pas passer inaperçu en Corée et sa présence entraînerait une nouvelle persécution ! Aussi font-ils tout pour dissuader Mgr Bruguière de poursuivre son voyage.

Objectivement, ils ont sans doute raison ! Mais lui, envers et contre tout, poursuit sa route puisque le pape lui a confié la Corée et qu’on a convenu d’un rendez-vous avec des chrétiens coréens près de la frontière. C’est pendant le dernier parcours que, complètement éreinté physiquement et moralement, à bout de forces, il s’écroule et meurt, en l’espace d’une heure.

Deux autres confrères MEP s’étaient aussi portés volontaires : les Pères Pierre Maubant et Jacques Chastan. Séparément, ils se dirigent vers la Corée. Pierre Maubant qui se trouve assez proche de là vient faire l’enterrement de son évêque, puis il décide de se présenter, à sa place, au rendez-vous des Coréens. Cela pose bien quelques difficultés mais, sous leur conduite, il réussit à traverser sur la glace le fleuve Yalou, qui sépare de ce côté la Chine de la Corée, et à se glisser dans la ville frontière coréenne par un trou d’égout. Nous sommes en 1836. Trente-cinq ans après la mort du Père Ju, le premier missionnaire MEP entre en Corée. Jacques Chastan le suit l’année suivante, puis Laurent Imbert, nommé entre temps deuxième vicaire apostolique de Corée.

La vie que mènent ces missionnaires est très dure. Voici un texte de Mgr Imbert : « Je suis accablé de fatigue et je suis exposé à de grands périls. Chaque jour, je me lève à deux heures et demie. A trois heures, j’appelle les gens de la maison pour la prière et, à trois heures et demie, commence mon ministère par l’administration du baptême, s’il y a des catéchumènes, ou par la confirmation. Viennent ensuite la Sainte Messe, la communion, l’action de grâces. Les 15 ou 20 personnes qui ont reçu les sacrements peuvent se retirer avant le jour. Dans le courant de la journée, environ autant entrent, un à un, pour se confesser et ne sortent que le lendemain matin après la communion. Je ne demeure que deux jours dans chaque maison où je réunis les chrétiens et, avant que le jour paraisse, je passe dans une autre maison. Je souffre beaucoup de la faim car, après s’être levé à deux heures et demie, attendre jusqu’à midi un mauvais et faible dîner d’une nourriture peu substantielle, sous un climat froid et sec, n’est pas chose facile. Après le dîner, je me repose un peu, puis je fais la classe de théologie à mes grands écoliers (séminaristes), ensuite j’entends encore quelques confessions jusqu’à la nuit. Je me couche à neuf heures sur la terre couverte d’une natte de laine de Tartarie. En Corée, il n’y a ni lits ni matelas. J’ai toujours, avec un corps faible et maladif, mené une vie laborieuse et fort occupée. Mais ici je pense être parvenu au superlatif, au nec plus ultra du travail. Vous pensez bien qu’avec une vie si pénible nous ne craignons guère le coup de sabre qui doit la terminer. »

L’idée n’est pas nouvelle, mais ce qui marquera d’une façon indélébile la présence MEP en Corée est, quelques mois seulement après son arrivée, l’envoi par Pierre Maubant de trois jeunes Coréens en Chine pour qu’ils se préparent au sacerdoce, la spécificité MEP étant d’abord de susciter un clergé local.

Quand les autorités coréennes apprennent que trois missionnaires sont entrés dans le pays, elles déclenchent une persécution générale des chrétiens et, pour arrêter le massacre, les trois missionnaires se livrent à la police et sont décapités en 1839. Mais trois séminaristes coréens se forment déjà alors en Chine, à Macao. Là en effet, près de Hongkong, se trouve une ‘procure’ MEP. Le ‘procureur’ a un rôle de coordinateur et la maison est un lieu d’accueil. Les trois Coréens, bientôt deux parce l’un d’eux meurt de maladie, vivent là, à la procure, avec les Pères MEP qui les instruisent et les forment au sacerdoce. Quand ils seront ordonnés prêtres pour la Corée, ils ne deviendront pas MEP ; ils seront prêtres diocésains, mais leur histoire sera indissociable de celle des MEP.

Voici un exemple. La communauté chrétienne a donc été décimée par la persécution mais, à l’extérieur du pays, on ne sait pas bien ce qui s’est passé. Ne parviennent que des rumeurs. Rome nomme alors Jean Ferréol évêque coadjuteur de Corée, au cas où l’évêque en titre serait encore vivant. En Chine, celui-ci ordonne diacres les deux séminaristes coréens et demande à l’un d’eux, André Kim, de pénétrer en Corée par tous les moyens. Ce qu’il fait.

Il réussit même à acheter une barque à Séoul, recrute un petit équipage de gens qui, comme lui, n’ont jamais navigué en haute mer et se lance, avec seulement une petite boussole, dans la traversée de la mer Jaune en direction de la Chine. Ils essuient une affreuse tempête ; mais finalement ils réussissent. Près de Shanghai, André Kim – qui sera plus tard canonisé : Saint André Kim – est ordonné prêtre, le premier prêtre coréen, le 17 août 1845. Il reprend sa barque avec Mgr Ferréol et le Père Antoine Daveluy à bord : nouvelle tempête, nouveau succès. Pourtant, dès l’année suivante, chargé par son évêque d’établir des contacts avec la Chine par l’intermédiaire de pêcheurs chinois, André Kim se fait malencontreusement arrêter par la police. Interrogatoires, procès, condamnation à mort, exécution à 25 ans, un an et un mois après son ordination !

Le deuxième prêtre coréen, Thomas Choi, rentre aussi en Corée et travaille merveilleusement pendant une bonne dizaine d’années avant de mourir de maladie.

Le christianisme restera proscrit, mais il y aura, pendant une vingtaine d’années, une certaine accalmie dans la persécution. De temps en temps, quelques missionnaires MEP entrent clandestinement : plusieurs meurent de maladie, car l’hygiène est au plus bas et il n’y a pas de moyens pour se soigner. Les chrétiens et les prêtres se cachent ; mais la police fait semblant de les ignorer. Comme Mgr Imbert autrefois, dans ses déplacements secrets, le Père Daveluy se fait accompagner par de grands jeunes qu’il prépare au sacerdoce. Puis un séminaire clandestin est organisé et deux missionnaires sont chargés de la formation des séminaristes.

Pourtant, la plus terrible des persécutions est encore à venir. Elle aura lieu en 1866. A deux doigts près, le contexte international, la politique intérieure, le pouvoir entre les mains d’un régent... auraient pu amener une certaine liberté de religion. C’est le contraire qui se produit. Le pouvoir, en effet, se sent menacé. Prêcher l’égalité entre les humains, entre les sexes, entre les aînés et les cadets... est pervers pour qui détient l’autorité. Prêcher les droits de l’homme, comme on dit maintenant, et la liberté de conscience... est subversif pour le maintien de l’ordre public. De plus, l’Angleterre, la France, la Russie s’imposent par la force. C’est l’époque de la guerre de l’opium et de ce qu’on a appelé la série des « traités inégaux » : la grande Chine elle-même est humiliée. Le christianisme, qualifié de « religion de l’Ouest », est envahisseur et ses agents des espions : il faut se protéger.

Des milliers et des milliers de chrétiens sont exécutés : vieillards, hommes, femmes, enfants... on parle de dix mille victimes ! Mgr Berneux et Mgr Daveluy – ce dernier ordonné évêque entre temps –, les Pères de Bretenières, Dorie, Beaulieu, Huin, Aumaître, Pourthié et Petitnicolas sont exécutés. Les Pères Ridel, Calais et Féron prennent la fuite en Chine. Les chrétiens rescapés se retrouvent, encore une fois, seuls. Aucun des séminaristes d’alors ne sera jamais ordonné prêtre et il faudra attendre dix ans pour qu’un missionnaire ne réussisse, à nouveau, à entrer secrètement dans le pays.

D’ailleurs, suite à l’exécution de trois missionnaires en 1839 et de neuf missionnaires en 1866, la France envoie des bateaux de guerre en Corée, demande des explications et se fait menaçante. Des troupes françaises, débarquées dans l’île de Ganghwa, pillent la cité et s’emparent d’archives royales. Depuis lors, ces archives étaient conservées à la Bibliothèque nationale de France mais elles ont été « prêtées » définitivement à la Corée en 2011.

Les chrétiens coréens et leurs prêtres sont pris dans cet imbroglio et en sont victimes. Voici un exemple d’inconscience et d’innocence. L’un des rescapés de la persécution, le Père Félix Ridel, qui s’est enfui momentanément en Chine et qui ne réussit pas à revenir en Corée, pense qu’en travaillant comme interprète sur l’un des vaisseaux de guerre français, il pourra peut-être entrer en contact avec des chrétiens coréens. L’amiral Roze qui commande la flotte l’accepte sur son bateau. Un jour, le Père Ridel essaie d’apitoyer l’amiral sur le sort des chrétiens coréens, mais il reçoit cette réponse cinglante : « Ce n’est pas parce que vous êtes missionnaire qu’on s’intéresse à vous, c’est parce que vous êtes français ; si vous étiez marchands de savonnettes, ce serait la même chose ! »

Ce même Père Ridel, nommé vicaire apostolique, réussit néanmoins à revenir en Corée en 1877. Quatre mois plus tard, il est arrêté, reste quatre mois en prison, mais n’est pas exécuté : il est expulsé ! C’est une toute première ! Les temps changent.

Le roi de Corée a décidé, en effet, de traiter avec les pays étrangers. Des accords sont conclus avec le Japon, les Etats-Unis, l’Italie... et avec la France. Le traité franco-coréen de 1886 est le seul qui comporte une clause sur la liberté de religion.

Ainsi se termine la période des persécutions : 100 ans ! Dans l’intervalle, un total de 32 missionnaires MEP sont entrés clandestinement en Corée, au risque de leur vie, et ont tous fait preuve d’une générosité exceptionnelle. A la rue du Bac, la Corée était considérée comme un pays à haut risque et était enviée comme telle. A une certaine époque, quand on apprenait à la rue du Bac le martyre d’un confrère, on se réunissait pour chanter un ‘Te Deum’ d’action de grâces. A vrai dire, après une telle avalanche de persécutions, on se demande comment l’Eglise a pu survivre.

Depuis la fin des persécutions jusqu’à nos jours

La liberté de religion de 1886 ne fut pas un coup de baguette magique. En Corée, elle ne fut jamais publiée et les cadres en province l’ignorent totalement. Pendant une vingtaine d’années encore, les catholiques sont souvent victimes de sévices arbitraires, restent hantés par la peur des persécutions et se cachent dans les coins les plus inaccessibles de la montagne coréenne. Mais le monde change.

Le voisin le plus intéressé par l’ouverture de la Corée est le Japon. Depuis une vingtaine d’années, il s’est ouvert lui-même au monde moderne et convoite la Corée, tout simplement parce que le Japon est insulaire et que la Corée est une presqu’île du continent asiatique : avoir un pied sur le continent a toujours été un rêve des gouvernants japonais. Lentement mais méthodiquement, les Japonais s’installent en Corée, imposent un protectorat en 1905, annexent le territoire en 1910, repoussent les Coréens en Mandchourie et ‘japonisent’ systématiquement ceux qui restent. De 1910 à 1945, la Corée est rayée de la carte du monde.

L’Eglise de Corée vit dans ce contexte. En 1886, les catholiques coréens sont une vingtaine de mille, éparpillés pour passer inaperçus ; les MEP sont une douzaine, dont le vicaire apostolique, Mgr Marie Blanc, et il n’y a aucun prêtre coréen. C’est le ‘petit reste’ après les persécutions. Pourtant, les MEP se lancent avec beaucoup de générosité et beaucoup d’aplomb. Ils voient grand ! Dès cette année-là, ils ouvrent une imprimerie : pour les chrétiens et pour les Coréens en général, c’est une révolution étonnamment bénéfique ! Et dès l’année suivante, ils commencent les fondations de la cathédrale actuelle de Séoul, dont la construction dure six ans, alors qu’à voir les photographies de l’époque, toutes les maisons autour sont en chaume. En 1888, ils appellent les Sœurs de Saint Paul de Chartres : dans un pays confucéen, où la femme est censée rester à la maison, cela aussi est une révolution. Enfin, l’Eglise a pignon sur rue et elle se montre.

C’est à cette époque que les Eglises protestantes entrent en masse en Corée. Elles viennent d’Amérique, avec des moyens financiers considérables. Elles s’installent ostensiblement dans les villes et ouvrent des hôpitaux, des écoles, des universités... Elles ont beaucoup de succès.

Une douzaine d’années après la liberté de religion, en 1900, les catholiques sont 42 000, les MEP sont 39 et les prêtres coréens 11. Pour la formation du clergé coréen, en attendant d’ouvrir un séminaire sur place, la solution qui a été adoptée et qui s’avère efficace est d’envoyer les séminaristes se former au ‘collège général’ de Penang, en Malaisie. Depuis plus de trois siècles en effet, depuis 1665 exactement, les MEP ont fondé là un séminaire destiné à la formation des prêtres asiatiques.

De 1890 à 1933, la personnalité de Mgr Gustave Mutel marque l’Eglise. Il mène la barque de main de maître. Il donne des directives. Il ouvre un séminaire à Séoul et ordonne lui-même un total de 64 prêtres coréens. Il fonde de nouveaux postes, visite toutes les communautés. Par un ‘bulletin’ mensuel, longtemps rédigé par le Père Pierre Villemot, il informe ses missionnaires de ce qui se passe dans le monde et dans l’Eglise. Il fait un voyage en Europe pour chercher de l’aide et revient après avoir obtenu l’accord des bénédictins missionnaires allemands de Saint Ottilien qui arrivent en 1909. En 1911, il fonde un deuxième vicariat apostolique, celui de Daegu, confié à Mgr Florian Demange, MEP.

La première guerre mondiale de 1914 à 1918 marque un temps d’arrêt, car de nombreux confrères sont mobilisés et trois d’entre eux sont tués au front. Après la guerre, Mgr Mutel confie Wonsan – actuellement en Corée du Nord – aux bénédictins, Chuncheon aux Pères de Saint Colomban, qui sont Irlandais pour la plupart, et Pyeongyang – capitale actuelle de la Corée du Nord – aux Pères de Maryknoll, qui sont Américains. Pour se démarquer, il n’apprend pas le japonais qui est devenu la langue officielle ; mais vis-à-vis des autorités japonaises, il observe une stricte neutralité. Cette neutralité lui sera amèrement reprochée plus tard : par exemple, il désapprouve le Père Nicolas Wilhelm qui va confesser en prison un catholique, un certain Thomas An, condamné à mort pour avoir tué le gouverneur général japonais. Il défend aux séminaristes de prendre part à une grande manifestation antijaponaise.

En 1933, Mgr Adrien Larribeau succède à Mgr Mutel et, en 1938, Mgr Germain Mousset à Mgr Demange. C’est l’époque des grands pionniers : les Pères Camille Bouillon, Jules Bermond, Pierre Chizallet, Eugène Coste, Eugène Deneux, Camille Doucet, Pierre Guinand, Joseph Jaugey, Joseph Molimard, Léon Pichon, Victor Poisnel, Achille Robert, Pierre Villemot... Ceux-ci restent encore maintenant dans la mémoire collective comme les grands apôtres de la Corée ! Il fallait entendre le cardinal Kim parler avec vénération du Père Pichon ; il faut entendre les 18 prêtres et 41 religieuses originaires de la paroisse du Père Bouillon parler de leur ‘Père’ et les prêtres coréens âgés parler du Père Guinand... Nous-mêmes, nous nous souvenons avec émotion du Père Bermond, par exemple. Les Pères Deslandes et Singer fondent respectivement deux communautés religieuses qui, actuellement, comptent chacune plus de cinq cent membres ! Puis, en 1942, à la barbe des Japonais, Mgr Larribeau se fait remplacer par le premier évêque coréen, Mgr Paul Ro. Les Japonais, furieux, font démissionner Mgr Mousset à Daegu et le font remplacer par un Japonais. Il faut dire que c’est le moment précisément où le Japon entre en guerre aux côtés de l’Allemagne et de l’Italie. Les jeunes Coréens, le cardinal Kim par exemple, sont enrôlés dans l’armée japonaise. La guerre se termine en 1945 après les bombardements atomiques de Hiroshima et Nagasaki.

La Corée renaît alors de ses cendres mais coupée en deux : les Russes sont censés réorganiser le Nord et les Américains le Sud. Ce qu’ils font, chacun à leur manière : régime communiste au Nord, libéral au Sud ! Puis, comme il fallait s’y attendre, le Nord envahit le Sud en 1950 : il ne reste qu’une petite enclave au Sud. Les Nations-Unies viennent au secours du Sud et repoussent les communistes : il ne reste qu’une petite enclave au Nord. La Chine vient au secours du Nord... et l’on s’arrête à la frontière actuelle ! L’armistice de 1953 dure encore. Des millions de morts. Un pays complètement rasé, toujours coupé en deux.

Entre le Nord et le Sud, au gré des aléas de la politique, la situation est toujours tendue. Les essais nucléaires de la Corée du Nord n’arrangent rien. Sauf pour les autorités, les relations entre deux Corées sont inexistantes : ni courrier postal, ni téléphone, ni courrier électronique, ni télévision (parce que les systèmes sont différents). Quelques visites ‘guidées’ ont été possibles un moment, par exemple sur la côte Est pour que les Coréens du Sud puissent admirer de leurs yeux les étonnantes ‘montagnes de diamant’ situées au Nord de la frontière. A la frontière du côté Ouest, une zone industrielle commune a été créée et fonctionne. Parfois la Croix-Rouge obtient que des rencontres ponctuelles aient lieu entre membres d’une même famille qui ne se sont pas rencontrés depuis plus de 50 ans ! Que devient l’Eglise là-dedans ? Au Nord, comme au temps des persécutions d’antan, il ne reste que quelques chrétiens, mais pas un seul prêtre, pas une seule religieuse. A Pyeongyang, il y a une église... pour ‘sauver la face’.

Les chrétiens de Corée du Sud sont les premiers à envoyer de l’aide humanitaire au Nord ; dans ce cadre, depuis quelques années, un certain nombre de confrères MEP peuvent se rendre au Nord, à tour de rôle, en faisant le détour par Pékin, pour accompagner l’aide humanitaire.

Le peuple coréen a beaucoup souffert. Il souffre encore beaucoup dans le Nord. Les MEP partagent les souffrances de leur peuple. En 1948, la plupart des confrères s’étaient regroupés à Daejeon autour de Mgr Larribeau, mais douze d’entre eux sont massacrés par les communistes au début de la guerre de 1950 : les Pères Pierre Villemot, Antoine et Julien Gombert, Joseph Cadars, Joseph Bulteau, Jean-Marie Polly, Philippe Perrin, Joseph Molimard, Jean Colin, Robert Richard, Pierre Leleu et Marius Cordesse. Le Père Célestin Coyos survit par miracle ; le livre qu’il écrit pour en témoigner s’intitule Ma captivité en Corée du Nord.

Dès la fin de la guerre, en 1953, sur demande de la Corée, les MEP décident d’envoyer des renforts. Quand nous sommes arrivés en Corée, nous les confrères de ma génération, après deux mois et demi de voyage à partir de Marseille, nous avons trouvé un pays dévasté, délabré, dans une extrême misère. Nous avons été bien accueillis par Mgr Mousset, régional, et le Père Chizallet, économe. Nous allions parfois célébrer la messe à la paroisse voisine, parce qu’on disait la messe en latin à cette époque, et trouvions là une communauté très vivante. Parfois aussi nous allions donner un coup de main à l’aumônier du bataillon français ou du bataillon belge, car les militaires des Nations Unies étaient partout présents, et nous revenions avec des boîtes de rations américaines. Pas d’école de langue.

Et puis nous avons été envoyés auprès des aînés à Daejeon d’abord, à Daegu ensuite. C’étaient Mgr Adrien Larribeau, les Pères Jules Bermond, Joseph Jaugey, Gaston Poyaud, Emile Beaudevin, Auguste Paillet, Pierre Singer, Emile Fromentoux, Louis Deslandes et Louis Lucas. Puis, quand ils reviendront en Corée, les Pères François Haller, Célestin Coyos, et des Pères coréens aussi. La demande était immense : demande d’aide matérielle, mais demande de vie chrétienne aussi. L’une des tâches importantes des prêtres était de distribuer des secours d’urgence américains : beaucoup de farine de blé ou de maïs, parfois du lait en poudre ou des vêtements de deuxième main qui arrivaient par camions entiers dans les paroisses. On faisait confiance, en effet, aux Eglises pour remettre cela aux plus pauvres... mais comment savoir qui était le plus pauvre quand tout le monde tendait la main ? On plaisantait sur les ‘chrétiens à la farine’ parce qu’on se demandait si certains n’étaient pas plus intéressés par la farine que par le christianisme. Mais le Seigneur fait feu de tout bois. L’Eglise poussait comme un jeune arbre en pleine sève.

Depuis, en soixante ans, le nombre des baptisés catholiques est passé, en chiffres ronds, de 180 000 (pour 30 millions d’habitants) à cinq millions (pour 50 millions d’habitants), soit de 0,6 % à 10 % de la population. Comme les protestants sont environ 20 %, cela fait que presque un tiers des Coréens du Sud qui sont chrétiens. Le christianisme n’est plus une religion étrangère. En fin 1910, en chiffres ronds, il ne restait que quelque 170 prêtres étrangers, mais les prêtres coréens sont aujourd’hui 4 200, les grands séminaristes 1 700, les religieux 1 400 et les religieuses 10 000. Entre temps, j’ai été pendant 22 ans à la tête d’un nouveau diocèse, celui d’Andong, où un évêque coréen m’a succédé, si bien que maintenant les 16 diocèses (y compris le diocèse aux armées) sont tous dirigés par des Coréens.

La Corée du Sud, entre temps aussi, s’est audacieusement lancée dans le développement économique, avec tous les sauts et soubresauts que cela suppose. Elle est un pays développé. En temps opportun, l’Eglise a su défendre les droits de l’homme et la liberté de conscience, si bien que l’essor économique n’a pas été un obstacle à l’essor de l’Eglise. Le cardinal Kim, en son temps, était considéré comme la personne ‘la plus influente’ du pays. Certes les problèmes internes ne manquent pas ; mais l’Eglise est respectée parce qu’elle est efficace, en particulier dans les domaines sociaux et caritatifs. Ici la religion fait partie de la vie : elle est du domaine public et les chrétiens se font remarquer par leur zèle et leur générosité.

Quelque 170 confrères MEP ont travaillé ici depuis les débuts, dont une quarantaine depuis l’armistice de 1953. Nous restons une dizaine. Nous sommes aumôniers, animateurs et accompagnateurs spirituels, au service des plus défavorisés... Quelques volontaires MEP laïcs nous accompagnent.

Mais l’Eglise de Corée reprend le flambeau missionnaire : sans compter les aumôniers des minorités coréennes à l’étranger, ni tous les prêtres coréens étudiant en France ou ailleurs, il y a environ 1 000 missionnaires coréens à l’étranger, dans 75 pays. Soit 150 prêtres, dont la moitié environ sont membres de la Société des Missions Etrangères de Corée, une trentaine de frères, un bon groupe de laïcs et beaucoup de religieuses. Leur nombre augmente tous les ans.
Pour être complet, peut-être faudrait-il aussi mentionner les travaux linguistiques des confrères MEP, par exemple les dictionnaires de 1869 et 1880 et les grammaires de 1881 et 1965, leurs recherches sur la flore coréenne, tout ce qu’ils ont acheté ou bâti et tous leurs efforts dans les domaines éducatif, culturel, médical, caritatif... Ils ont tout remis gratis entre les mains des Coréens.

L’histoire de l’Eglise de Corée est bien l’histoire du peuple de Dieu en Corée. L’Eglise en Corée a commencé sans prêtre, a souvent été privée de prêtres, et telle est encore la situation en Corée du Nord. Les MEP ont bien servi l’Eglise en Corée. Ils ont beaucoup souffert avec elle et leur plus grand service est sans doute d’avoir toujours misé sur le clergé coréen.

René Dupont (juillet 2014)