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Asie du Nord-Est - Corée du Nord

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Les réfugiés nord-coréens dans le nord-est de la Chine [ Bulletin EDA n° 373 ]

16/04/2003

Dossiers et documents N° 4/2003

EDA N° 373

Avril 2003

Dossier

COREE DU NORD

LES REFUGIES INVISIBLES

- Les demandeurs d'asile nord-coréens en Chine -

par Song Ji Young

[NDLR - En 2002, les diverses tentatives de Nord-Coréens passés en Chine de trouver un asile politique en cherchant refuge dans les missions diplomatiques des pays occidentaux ou du Japon présentes sur le sol chinois ont attiré l'attention des médias sur le sort réservé aux Nord-Coréens qui fuient leur pays par le nord. Ces tentatives ne sont que la partie visible de l'iceberg. Près d'un demi million de Nord-Coréens pourraient avoir fui la famine et la répression qui sévissent dans leur pays et trouvé refuge en Chine. Dans l'article ci-dessous, tiré de la publication éditée à New-York, aux Etats-Unis, China Rights Forum (n° 3, 2002), Song Ji Young étudie la façon dont la Chine traite ces réfugiés à la lumière de ses obligations légales et de ses relations avec la Corée du Nord et la Corée du Sud. Sud-coréenne, chercheur à l'institut Sejong, à Sungnam en Corée du Sud, elle appelle la communauté internationale à prendre une ferme position de principe sur cette urgence humanitaire de grande ampleur. La traduction est de la rédaction d'Asie.]

Le nombre croissant de réfugiés nord-coréens cherchant asile dans les ambassades étrangères de Pékin a attiré l'attention internationale sur le statut et le traitement de ces réfugiés en Chine. La Chine maintient sa position officielle, en mettant en avant la Constitution chinoise, de ne pas vouloir considérer les demandeurs d'asile nord-coréens comme des réfugiés, au sens des conventions internationales, parce que beaucoup d'entre eux se sont enfuis en Chine pour y trouver de quoi manger et non pour y acquérir le statut de réfugiés politiques.

Le gouvernement chinois est toutefois réellement préoccupé de voir ce problème de réfugiés compliquer encore plus ses relations diplomatiques avec les deux Corée. Compte tenu de ses relations très complexes avec ces deux pays, la Chine n'a pas défini de politique fixe envers les réfugiés nord-coréens qui essayent de passer par la Chine pour trouver asile en Corée du Sud ou dans un autre pays. Cet article entend éclairer la position de la Chine vis-à-vis des réfugiés nord-coréens en examinant les obligations légales de ce pays et ses relations diplomatiques avec les deux Corée.

L'exode vers la Chine en quête de nourriture

La pénurie alimentaire a commencé en Corée du Nord au milieu des années 1990 et n'a pas cessé depuis. Plusieurs catastrophes naturelles survenues entre 1995 et 1996 se sont combinées à la corruption pour porter à son paroxysme l'ampleur et l'impact de la famine. Depuis 1994, près de deux millions de Nord-Coréens, soit presque 10 % de la population du pays, sont probablement morts de famine ou de maladies liées à la famine. Certaines estimations vont même jusqu'à 3,5 millions de morts.

Selon des rapports de l'UNICEF et de l'Organisation mondiale de la santé, publiés en mars 2002, 60 % des enfants nord-coréens de moins de cinq ans souffrent de malnutrition. C'est le plus mauvais ratio des cent dix pays en voie de développement qui sont suivis par ces organisations. Beaucoup d'organisations non gouvernementales (ONG) qui fournissaient une aide économique à la Corée du Nord ont choisi de quitter le pays en invoquant l'échec du gouvernement à adopter un système de distribution alimentaire transparent et sa réticence à permettre aux ONG d'avoir une action sur le terrain ou d'avoir accès aux plus défavorisés.

La conséquence des souffrances supportées par les Nord-Coréens a été l'exode vers la Chine de nombreux réfugiés en quête de nourriture. Il n'y a pas de données sûres quant au nombre des demandeurs d'asile nord-coréens en Chine. Les estimations vont de 10 000 à 500 000 et la plupart des ONG optent pour un chiffre de 300 000, en se fondant sur le rapport consacré à la Corée du Nord par le Comité américain pour les réfugiés. De plus, à l'intérieur des frontières de la Corée du Nord, on compterait 100 000 personnes déplacées et un nombre inconnu se trouverait en Russie ou dans d'autres pays.

En cas de capture en Chine par les autorités et de renvoi en Corée du Nord, les réfugiés risquent l'emprisonne-ment, la torture, les travaux forcés et même la mort. Les réfugiés sont aussi souvent victimes du chantage auquel se livrent des hommes habillés en uniforme de policiers chinois qui leur demandent de l'argent contre leur silence.

Quelques réfugiés gagnent de l'argent en travaillant dans des fermes chinoises et, s'ils en gagnent suffisamment, ils essayent de retourner dans leur famille en Corée du Nord. D'autres ont des parents sino-coréens en Chine qui essayent d'aider les réfugiés en leur donnant de la nourriture qu'ils peuvent vendre au marché noir en Corée du Nord. Toutefois, les autorités chinoises ont décidé récemment de renforcer les patrouilles à la frontière et de fouiller toutes les maisons pour trouver les personnes dans l'illégalité. Les communautés sino-coréennes qui jusqu'alors aidaient les réfugiés leur ferment maintenant leur porte, dans la crainte d'être elles mêmes poursuivies pour leur charité. Quelques comptes-rendus ont été faits de gardes-frontière nord-coréens amicaux qui permettraient des retours non autorisés. Mais la plupart des réfugiés qui essayent de rentrer sont capturés à la frontière et soumis à des traitements brutaux.

Outre la faim, l'autre raison pour laquelle des Nord-Coréens demandent asile en Chine est leur désir d'échapper à la répression politique. Bien que les libertés de parole, de rassemblement et de publication soient garanties par l'article 67 de la Constitution nord-coréenne, en pratique personne n'est autorisé à prendre part à un quelconque groupement indépendant qui ferait entendre la voix et les besoins de la population nord-coréenne. Le gouvernement empêche les Nord-Coréens et tous les étrangers d'agir librement. De plus, les Nord-Coréens ne sont pas autorisés à voyager à l'étranger, à moins d'être diplomates ou de faire partie des dirigeants du ministère des Affaires étrangères. Ainsi, une grande partie de la population est coupée de toute information. Les opposants politiques sont envoyés dans des camps de travaux forcés où ils subissent des tortures.

En dépit de ces conditions, seuls sept demandeurs d'asile nord-coréens en Chine ont pu acquérir le statut de réfugié donné par le Haut Commissairiat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR). Pékin n'a jamais reconnu un seul réfugié politique de Corée du Nord.

Pas de havre sûr

Beaucoup de Nord-Coréens ont été victimes de violations des droits de l'homme en Chine. Par exemple, les jeunes femmes coréennes qui veulent aller en Chine pour y trouver une vie meilleure finissent vendues par des trafiquants comme "épouses" ou prostituées dans des villages de la campagne chinoise. Pendant leur voyage en Chine, elles ont été violées et torturées. Elles travaillent toute la journée pour un salaire très faible ou nul et sont battues par leurs maris chinois, le plus souvent, malades mentalement ou physiquement. En tant qu'immigrées illégales, elles n'ont pas de statut au regard de la loi et donc, aucune protection. Beaucoup de femmes ont été vendues plusieurs fois à des maris différents et sont particulièrement maltraitées.

Les enfants coréens sont aussi victimes de violations des droits de l'homme. Beaucoup errent dans les campagnes pendant des années ou courent après les touristes sud-coréens en quémandant de la nourriture et de l'argent. D'autres trouvent refuge dans les églises qui sont tenus par des associations chrétiennes sud-coréennes. Pendant mes déplacements, en 1999 à Yanbian, une petite ville au nord de la Chine, j'ai rencontré quatre adolescents qui, du fait de la malnutrition, n'avaient pas grandi et semblaient beaucoup plus jeunes. L'un d'eux, qui avait 19 ans, s'approcha de moi et m'expliqua qu'il voulait apprendre les mathématiques et l'anglais et qu'il avait passé trois fois la frontière. A chaque fois, il avait été repris par les gardes de sécurité nord-coréens, mis en détention dans un centre près de la frontière et sévèrement battu. Les profondes cicatrices violacées qu'il avait aux chevilles et aux poignets étaient une preuve évidente de la véracité de ses dires.

Quand les réfugiés nord-coréens sont arrêtés par la police chinoise, ils sont détenus dans des centres près de la frontière et remis aux autorités nord-coréennes. Les autorités chinoises ne leur donnent, en effet, pas le choix de rester en Chine comme réfugiés politiques ou d'aller dans un autre pays ou en Corée du Sud. Les réfugiés sont interrogés par les autorités nord-coréennes et, selon leurs réponses, ils sont torturés ou, dans certains cas, sommairement exécutés, comme le permet l'interprétation par le gouvernement du Code pénal nord-coréen. Ce dernier qualifie la défection ou la tentative de défection comme un crime grave punissable de mort. Selon la presse sud-coréenne, les autorités nord-coréennes sont particulièrement sensibles aux transfuges qui ont pu avoir des contacts, en Chine, avec des étrangers, particulièrement des Sud-Coréens et des chrétiens. Le nombre de Nord-Coréens rapatriés de force par les gardes-frontière chinois aurait augmenté depuis 1999, bien qu'aucun chiffre d'ensemble ne soit disponible. Au printemps 2001, la Chine a intensifié la manière forte vis-à-vis des demandeurs d'asile nord-coréens, en en retournant des milliers au gouvernement nord-coréen. Selon les ONG travaillant dans la zone frontalière, la Chine a arrêté quelque 6 000 Nord-Coréens durant les seuls mois de juin et de juillet 2001.

Une diplomatie qui fait de l'équilibre

Historiquement, la Chine a toujours entretenu de bonnes relations avec la Corée, très proches de celles qu'entretient un grand frère avec son cadet, mais, à la fin de la deuxième guerre mondiale, elle a dû adopter des positions différentes avec la Corée du Nord et la Corée du Sud. La crise provoquée par les réfugiés a eu un impact sérieux sur cette diplomatie triangulaire.

Dans le passé, Pékin a été le meilleur allié de Pyongyang. Les deux gouvernements ont toujours été très proches l'un de l'autre depuis la guerre de Corée et plus particulièrement depuis la signature d'un accord bilatéral de coopération mutuelle, le 11 juillet 1961. Ces relations se sont quelque peu tendues quand la Chine a trouvé une sorte d'arrangement diplomatique avec la Corée du Sud en 1992. Les échanges diplomatiques entre la Chine et la Corée du Nord se sont ralentis à la mort de Kim Il-Sung en 1994 et les échanges politiques courants ont été dramatiquement réduits après la défection de Hwang Jang-Yop, le plus haut dirigeant du régime à avoir fait défection (via la Chine, en février 1997). Quand la famine a commencé au milieu des années 1990, la Chine a fermé les yeux sur les dizaines de mil-liers de Nord-Coréens qui cherchèrent une assistance et des vivres auprès des agences de secours et des Eglises étrangères en Chine, de l'autre coté de la frontière.

Une délégation nord-coréenne menée par Kim Young-Nam, commissaire permanent de l'Assemblée nationale populaire, a tenté de resserrer les liens avec la Chine au cours d'une visite officielle en juin 1999. Après la visite de Kim, les relations entre la Chine et la Corée du Nord se sont effectivement réchauffées et, le 6 octobre 1999, jour du 50e anniversaire des relations diplomatiques entre les deux pays, il y eut un échange de délégations diplomatiques. Plusieurs visites devaient suivre : Kim Jong-Il, le leader nord-coréen, a ainsi rendu visite à l'ambassade de Chine à Pyongyang le 5 mars 2000 et est allé en Chine du 28 au 31 mai 2000 puis à nouveau en janvier 2001. Baek Nam-Soon, ministre des Affaires étrangères, s'est rendu en Chine du 18 au 22 mars 2000, et Jiang Zemin, président de la République populaire de Chine, a visité la Corée du Nord en septembre 2001.

Néanmoins, ces derniers temps, la Chine a commencé à montrer des signes d'impatience devant les faibles progrès de Pyongyang dans sa lutte contre la famine et l'exode de ses citoyens affamés, alors qu'elle-même devait affronter les critiques internationales grandissantes du traitement qu'elle infligeait aux Nord-Coréens qui avaient franchi sa frontière nord. Par déférence pour la position légale de son allié sur les demandeurs d'asile, qui sont considérés comme des criminels par son Code pénal et aux termes de son accord de 1961, la politique de la Chine était de renvoyer les réfugiés nord-coréens. Alors que l'article 17 de la Constitution de la Corée du Nord stipule que "les citoyens de la République populaire démocratique de Corée jouiront du droit de résider et de se déplacer librement l'article 117 de son Code pénal prévoit que « le franchissement de ses frontières sans permission est un acte criminel et que les auteurs de ce crime seront condamnés à une peine de rééducation par le travail pouvant aller jusqu'à trois ans De plus, l'article 47 du Code pénal énonce que "ceux qui trahissent le pays et la nation, fuient dans un pays tiers ou dans un pays ennemi, ou se livrent à l'espionnage, seront condamnés à plus de sept ans de réhabilitation par travaux forcés ou même à la peine capitale, si l'offense est jugée sérieuse 

Aux termes de "l'Accord bilatéral sur le maintien de la sécurité nationale et de l'ordre public dans les zones frontalières que la Chine et la Corée du Nord ont signé en 1965, les deux pays se sont mis d'accord pour traiter les réfugiés qui passent illégalement la frontière en les renvoyant dans leur pays d'origine, quelle que soit la raison pour laquelle ils l'ont fait. A la suite des récents événements pour respecter le droit nord-coréen et pour donner satisfaction à son allié, Pékin a intensifié la sécurité autour des missions diplomatiques dans tout le pays, bloquant les rues menant aux ambassades et donnant des instructions à ses forces de police armée de patrouiller sans arrêt.

Commercer avec "l'ennemi"

Tandis que Pékin a entretenu des relations durables avec la Corée du Nord, malgré quelques difficiles tensions dans les dernières années, des relations de style commercial ont été établies en 1992 avec la Corée du Sud, pour tirer parti de son potentiel économique et de ses sophistications technologiques. De par le fort taux de croissance de son économie, la Corée du Sud est rapidement devenue le troisième partenaire commercial de la Chine, après le Japon et les Etats-Unis. Cette nouvelle politique, sans précédent, de séparation de la politique et de l'économie impliquait que la Chine ne prenne en compte que les éléments politiques dans ses relations diplomatiques avec la Corée du Nord et que ses intérêts économiques dans sa politique avec la Corée du Sud.

Avec le renforcement de ses relations économiques avec la Corée du Sud, une relation politique commença à se développer entre Pékin et Séoul. Le discours politique officiel de la Chine sur la Corée du Sud plaidait pour le maintien de la paix et de la stabilité, la réalisation d'une réunification indépendante et la non-prolifération d'armes nucléaires dans la péninsule coréenne. Les deux pays ont coopéré, au niveau régional, dans des organisations comme l'APEC, l'ASEM (le forum Asie-Europe), le Forum régional de l'ASEAN, aussi bien qu'avec d'autres institutions multilatérales traitant de l'environnement et du désarmement. Pékin a montré des signes patents de son soutien aux objections de Séoul quant au développement nord-coréen d'armes nucléaires et d'essais de missiles balistiques. La Chine reconnaît, en effet, que son ouverture et ses réformes politiques ne peuvent réussir qu'avec le maintien de la paix et de la sécurité dans cette région.

Faisant écho aux problèmes de la Chine avec la Corée du Nord, les relations de la Chine avec la Corée du Sud sont mises à l'épreuve par le nombre croissant de Nord-Coréens cherchant asile dans les missions sud-coréennes en Chine. Selon les militants sud-coréens des droits de l'homme, une forte pression s'est exercée à l'intérieur de la Corée du Sud pour l'énoncé d'une politique plus claire vis-à-vis de la Corée du Nord, à la lumière du nombre croissant de violations. Pour éviter de mécontenter Pékin, les missions diplomatiques sud-coréennes en Chine ont renvoyé des réfugiés, mais, selon le témoignage de réfugiés nord-coréens aux Etats-Unis ou en Corée du Sud, en leur donnant de l'argent et en leur offrant de l'aide s'ils rejoignaient un pays tiers, comme la Mongolie ou le Vietnam.

Ayant eu connaissance de cette façon de faire, la Chine a demandé que les bureaux diplomatiques ne soient pas utilisés comme des moyens d'immigration illégale. La Corée du Sud a répondu qu'elle comprenait très bien la demande de la Chine qu'elle acceptait. Mais, à la suite d'un incident significatif au cours duquel des Nord-Coréens ayant tenté d'entrer dans l'ambassade sud-coréenne à Pékin en ont été sortis de force, et qu'une lutte ait été engagée entre les membres de l'ambassade et les policiers de sécurité chinois, le gouvernement sud-coréen a demandé des excuses officielles à la Chine pour avoir battu un diplomate sud-coréen. Il demandait également le retour des demandeurs d'asile nord-coréens qui avaient été arrêtés au cours de cet incident et qu'il soit garanti que de tels incidents ne se reproduisent pas à l'avenir.

La contradiction entre la position officielle et cet incident est, néanmoins, plus apparente que réelle. Un officiel sud-coréen a expliqué que, si Pékin et Séoul s'étaient mis d'accord pour que les ambassades étrangères ne soient pas utilisées comme moyens d'immigration illégale, ils s'étaient aussi accordés à reconnaître que les demandeurs d'asile nord-coréens ne soient pas renvoyés en Corée du Nord et qu'ainsi, les réfugiés nord-coréens ne soient pas empêchés d'utiliser les missions étrangères comme une voie vers la Corée du Sud. En fait, ils ont continué de le faire, comme en témoigne la récente incursion d'un groupe dans l'école allemande de Pékin. Selon un article du Korea Times de juin 2002, l'officiel en question a également dit qu'aux termes de l'accord, les futurs demandeurs d'asile seraient traités selon les lois chinoises ainsi que selon les lois internationales et les principes humanitaires.

Cet accord est considéré comme devant permettre à chaque partie d'éluder la question, car Séoul pouvait, ainsi, prendre les mesures nécessaires pour faire diminuer la pression exercée par l'opinion publique sud-coréenne, en acceptant les réfugiés qui se présenteraient à sa porte et, en même temps, Pékin pouvait alléger la pression internationale grandissante.

Le statut légal des réfugiés

Le gouvernement chinois dénie toute violation de la Convention de 1951 des Nations Unies sur le statut des réfugiés (Convention sur les réfugiés), que Pékin a ratifiée en 1982, de la Convention de Vienne de 1963 sur les relations consulaires (Convention de Vienne) et des lois internationales qui garantissent les droits des réfugiés et l'inviolabilité des locaux consulaires. Les organisations internationales des droits de l'homme ont souvent avancé que les Nord-Coréens qui se réfugient dans les ambassades étrangères devraient bénéficier du statut de réfugiés au titre de la Convention sur les réfugiés et de son protocole. Toutefois, Pékin dénie aux Nord-Coréens le statut international de réfugiés en raison de l'Article 1. A 2 de la Convention (amendé par le Protocole de 1967) qui définit comme réfugiée une personne ayant "une peur bien fondée d'être persécutée pour des raisons de race, de religion, de nationalité, d'appartenance à un groupe social ou d'opinion politique Dans les lois internationales, il n'y a pas de statut de "réfugié économique L'article 32 de la Constitution chinoise ne prévoit d'accorder asile que pour des raisons politiques, suivant en cela la Convention sur les réfugiés.

Il n'est guère surprenant que Pékin refuse d'accorder l'asile politique à des réfugiés qui fuient un pays avec lequel il partage la même politique socialiste et les mêmes valeurs. Si Pékin acceptait des réfugiés politiques de la Corée du Nord, non seulement il endommagerait sérieusement ses relations avec son voisin, mais il tournerait en ridicule son engagement envers le système socialiste. La Chine n'a jamais cessé de repousser toute assistance de l'UNHCR, en prétendant que "ces gens n'étaient pas des réfugiés Un porte-parole du ministère des Affaires étrangères a rejeté l'idée de camp de réfugiés, qui était proposée par le gouvernement sud-coréen et des militants des droits de l'homme. La Chine affirme qu'il s'agit de migrants économiques qui doivent retourner en Corée du Nord.

La communauté des droits de l'homme a aussi accusé la Chine d'être en infraction avec la Convention de Vienne, lorsque ses forces de sécurité enlèvent de force des réfugiés des ambassades de Corée du Sud ou du Japon. De tels actes sont illégaux au vu de l'article 31, chapitre II de la Convention de Vienne qui stipule : "Les autorités de l'Etat hôte n'entreront pas dans les locaux consulaires." Toutefois, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Liu Jianchao, a prétendu que les hommes qui sont entrés dans le consulat sud-coréen et en ont emmené les demandeurs d'asile étaient des gardes de sécurité privés et non pas des membres de la police, alors que les images de la télévision montraient qu'ils portaient des uniformes de la police et de l'armée. Il a accusé les diplomates sud-coréens qui essayaient de s'opposer à la capture d'un Nord-Coréen par les gardes chinois d'ignorer les ordres chinois et d'enfreindre la loi chinoise. Liu a ajouté ce commentaire : "Leur conduite était totalement incompatible avec leur statut diplomatique et contrevenait au droit international." Il se référait à l'article 31 qui dit : "L'Etat hôte a le devoir particulier de prendre les mesures appropriées pour protéger les locaux consulaires contre toute intrusion ou dommage et éviter toute perturbation de la tranquillité du poste consulaire ou toute atteinte à sa dignité." La réaction chinoise a été prise de façon à enlever les Nord-Coréens aussi vite que possible, sans avoir à prendre de position officielle sur le sujet.

La hausse du nombre des tentatives de demandeurs d'asile nord-coréens pour parvenir aux bâtiments diplomatiques à Pékin a attiré l'attention des médias internationaux et la Chine a commencé à sentir monter la pression de la communauté internationale de défense des droits de l'homme pour que les réfugiés soient traités selon les lois protégeant les droits de l'homme. En dépit de son accord bilatéral sur les immigrants illégaux, Pékin a permis, de mars à juillet 2002, à quatre-vingt-un Nord-Coréens de partir pour un pays tiers. Les officiels à Pékin ont avancé des considérations humanitaires comme facteur déterminant pour leur permettre un voyage sain et sauf. Permettre aux réfugiés de gagner la Corée du Sud par les Philippines ou la Thaïlande est vu comme une façon pour la Chine de ne pas perdre la face, car elle ne veut pas les remettre directement à Séoul par crainte d'offenser ses alliés politiques à Pyongyang. Toutefois, en privé, les officiels craignent qu'une telle mansuétude ne déclenche une vague massive de défections.

Toutefois, la Chine semble avoir durci sa politique envers ces réfugiés. Le 28 mai, pour la première fois, les autorités chinoises ont demandé à Séoul de leur livrer quatre demandeurs d'asile qui s'étaient réfugiés dans son ambassade de Pékin. Le 30 mai, un porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Kong Quan, a demandé à toutes les ambassades de remettre tous les intrus à la police, déclarant : "Nous demandons à l'ambassade sud-coréenne de livrer ces gens à la Chine qui s'en occupera. Nous maintenons que, selon les lois internationales et les lois chinoises, les ambassades étrangères n'ont aucun droit à accorder l'asile à des citoyens d'un pays tiers." Les forces de sécurité chinoises ont en conséquence renforcé la sécurité autour des ambassades, doublé le nombre des gardes en les armant de gourdins en bois. De plus, des agents de sécurité ont passé au peigne fin les villes du nord-est, le long de la frontière avec la Corée du Nord, pour retrouver d'éventuels fugitifs. Ainsi, alors que Pékin manouvre pour contenir la pression internationale et préserver ses relations avec la Corée du Nord, des milliers de réfugiés en Chine vivent dans la crainte d'une arrestation et d'un rapatriement en Corée du Nord.

Que faut-il faire ?

Fuir la Chine est perçu comme le seul moyen dont disposent pour survivre les Nord-Coréens affamés et opprimés. L'effroyable famine et la crise économique sont les facteurs déterminants de la fuite pour beaucoup, mais la situation de la majorité d'entre eux n'est pas celle d'émigrés économiques, compte tenu de la situation politique en Corée du Nord et de ce qu'ils doivent affronter s'ils y sont renvoyés après leur fuite. Pékin nie que les Nord-Coréens soient des réfugiés politiques, mais Amnesty International a soutenu que les demandeurs d'asile nord-coréens ne sont pas des émigrés économiques, mais bien des réfugiés politiques, puisqu'ils risquent la prison et la persécution s'ils reviennent en Corée du Nord. Pékin ne veut rien entendre.

Pyongyang est responsable au premier chef de la protection des droits de l'homme pour son peuple qui souffre du manque de nourriture et d'énergie ainsi que de persécutions politiques. Pékin est obligé légalement de protéger, au regard des droits de l'homme, les réfugiés qui demandent asile en Chine. Les agences des Nations Unies, y compris l'UNHCR, le Bureau du Haut Commissariat aux droits de l'homme, le Comité contre la discrimination des femmes et le Comité pour les droits de l'enfant, devraient entreprendre une action immédiate pour protéger les droits des Nord-Coréens et promouvoir ainsi la paix et la démocratie en Asie du Nord-Est. La première priorité de Séoul devrait être de résoudre la question de savoir si les Nord-Coréens sont des citoyens justiciables automatiquement de la protection consulaire et de commencer à agir dans ce sens.

La détresse des réfugiés nord-coréens a été négligée pendant beaucoup trop longtemps, alors que la situation est urgente et qu'il s'agit de centaines de milliers de vies humaines. Pékin doit mettre en ouvre une politique sérieuse concernant le traitement des réfugiés. La seule force suffisamment puissante pour faire bouger Pékin est la pression de la communauté internationale de défense des droits de l'homme.

Le problème n'est pas de savoir si les demandeurs d'asile nord-coréens doivent être considérés ou non comme des réfugiés politiques. La vraie question est la protection de leurs droits et un traitement compatible avec les lois internationales de défense des droits de l'homme. La communauté internationale doit demander à Pékin de protéger les droits des réfugiés politiques nord-coréens et de garantir leur transfert dans un endroit sûr. De plus, ils ne doivent pas être torturés à leur retour en Corée du Nord. Bien sûr, la plus évidente, mais aussi la plus difficile des solutions est de permettre à la Corée du Nord de nourrir son peuple, de protéger ses droits et de promouvoir la démocratie et la liberté.

(EDA, China Rights Forum, avril 2003)

Dossiers et documents N° 4/2003

EDA N° 373

Avril 2003

Dossier

COREE DU NORD

LES EVADES NORD-COREENS DANS LE NORD-EST DE LA CHINE

par le P. Robert Jézégou, MEP

Introduction

En Corée du Sud, sur les ondes radiophoniques, on entend parfois des nouvelles comme celle-ci : "Deux (ou trois ou quatre) Nord-Coréens venant d'un pays tiers sont arrivés ce matin à l'aéroport international d'Inchon, avec le désir d'être admis dans le pays. Ceci leur a été accordé et, après une brèves enquête d'identité, ils vont être conduits au centre Hanawon ('maison de l'unité'), situé près d'Ansong, pour une introduction à la vie en Corée du Sud." Mais la radio ne dit pas si ces personnes avaient pris l'avion pour Inchon à Moscou, à Oulan Bator, à Pékin, à Hô Chi Minh-Ville ou à Bangkok, ni comment ils avaient fait pour arriver en ces lieux.

Par contre, depuis le printemps 2002, on entend parfois des nouvelles comme celle-ci : "Hier onze (ou vingt-cinq) Nord-Coréens ont pénétré dans l'ambassade de tel pays occidental à Pékin et ont demandé à être conduits en Corée du Sud." Ou bien : "Depuis le début de ce mois, une vingtaine de Nord-Coréens se trouvent à l'ambassade de Corée du Sud à Pékin où ils sont entrés à diverses dates par petits groupes de deux ou trois, ou seuls." Et dans les deux cas, "l'ambassade est en pourparlers avec les autorités chinoises afin que ces évadés nord-coréens puissent, selon leur désir, partir pour la Corée du Sud ; mais ces négociations vont être laborieuses". Puis deux, ou trois, ou quatre semaines plus tard, la radio annonce que "les évadés nord-coréens qui se trouvaient depuis telle date dans telle ambassade à Pékin ont quitté la Chine aujourd'hui à destination d'un pays tiers. On peut penser qu'ils arriveront à l'aéroport d'Inchon dès demain (ou après demain)".

Le jour de leur arrivée, on nous dit parfois qu'ils sont effectivement arrivés, venant de Manille, de Singapour, de Bangkok. Il est parfois précisé que, parmi les nouveaux arrivés, il y avait "une, ou deux, ou trois familles de trois personnes chacune, les autres étant des individus isolés". Le soir même, on peut parfois voir aux nouvelles à la télévision une brève séquence qui montre leur arrivée, et, le lendemain, il y a parfois dans les journaux un court article et/ou une photo de groupe. D'après ces images et ces photos, les deux tiers des Nord-Coréens qui arrivent en Corée du Sud, après avoir pénétré dans une ambassade en Chine, y être restés un certains temps et avoir passé quelques heures dans l'aéroport "d'un pays tiers sont des femmes jeunes, quelque fois avec des enfants en bas âge, et souvent même des femmes qui paraissaient n'avoir guère plus de vingt ans. Parmi les vingt qui sont arrivés à Inchon le 12 octobre 2002, il y avait une famille de quatre personnes et seize personnes isolées, en tout quinze femmes et cinq hommes ; parmi les quinze qui sont arrivés le 7 novembre, il y avait douze femmes et trois hommes ; parmi les vingt qui sont arrivés le 16 décembre, il y avait neuf hommes et onze femmes, dont une fillette qui paraissait n'avoir pas plus de 5 ou 6 ans.

Les évadés nord-coréens arrivés en Corée du Sud : 9 en 1991, 8 en 1992, 8 en 1993, 52 en 1994, 41 en 1995, 56 en 1996, 85 en 1997, 72 en 1998, 148 en 1999, 312 en 2000, 583 en 2001, plus de 1 000 en 2002.

Parmi les plus de mille évadés nord-coréens qui avaient réussi à arriver en Corée du Sud fin novembre 2002, il y en avait 160 qui avaient réussi à pénétrer dans des ambassades à Pékin ou dans des consulats à Shenyang (Moukden) ou à Qingdao et à y trouver refuge. D'autres sont arrivés en décembre.

Quelques précisions

1. En Chine, la "Région du Nord-Est" est formée de trois provinces : au nord, celle du Heilongjiang ('Fleur d'amour'), avec Harbin comme chef-lieu, celle du Liaoning au sud avec Shenyang comme chef-lieu et celle de Jilin au centre avec Changchun, comme chef-lieu.

2. La minorité "coréenne" de Chine, appelée là-bas chao xian ju et comprenant deux ou trois millions de personnes, est constituée des descendants de Coréens qui ont émigré au-delà du mont Paik-tu et de la rivière Tumen dans le dernier tiers du XIXe siècle et le premier tiers du XXe siècle. Les premiers de ces émigrés allaient cultiver les immenses espaces vides qui se trouvaient dans cette région, après en avoir pris possession, les seconds pour constituer des groupes de "résistants" en vue de lutter contre les Japonais qui avaient annexé la Corée. Aujourd'hui, ces "Coréens" se retrouvent un peu partout dans les "trois provinces du Nord-Est et en particulier dans celle de Jilin. Ci-après, ces citoyens chinois d'origine coréenne seront appelés "Coréano-Chinois". Ils constituent l'une des cinquante-six minorités ethniques qui sont officiellement recensées par les autorités chinoises sur leur territoire.

3. La province de Jilin s'étend sur 180 000 km , soit à peu près le double de la superficie de la Corée du Sud ; peuplée de 26 millions d'habitants, elle est divisée en neuf "districts, dont, tout à fait à l'est, le district autonome coréen de Yanbian". Ce district autonome a 2, 8 millions d'habitants parmi lesquels 830 000 sont des "Coréano-Chinois". Le chef-lieu de ce département est Yanji, une ville de 380 000 habitants dont 150 000 sont des Coréano-Chinois. Au début des années 1950, les Coréano-Chinois représentaient 75 % de la population du département autonome, ils ne sont plus que 30 % ; et à Yanji, qui était une ville presque entièrement "coréenne", ils ne sont plus que 38 %. Les Coréano-Chinois sont de plus en plus submergés par les "purs Chinois" dans leur "district autonome". Cela tient à la "politique de sinisation" mise en ouvre par les dirigeants chinois qui encouragent l'émigration de "purs Chinois" vers les régions où se trouvent les minorités ethniques. Cela tient aussi à l'émigration de Coréano-Chinois qui ont quitté leur département autonome pour aller à Pékin où ils sont entre 80 et 100 000, à Qingdao où ils sont 50 000, à Shanghai où ils sont 30 000, à Canton où ils sont également 30 000, etc. Et il y a actuellement 100 000 de ces Coréano-Chinois qui résident, légalement ou illégalement, en Corée du Sud où ils travaillent sur des chantiers de construction ou dans des usines. Les Coréano-Chinois du département autonome parlent le coréen aussi bien que le chinois, regardant les émissions des télévisions de Corée du Sud, mais leur département autonome est de moins en moins autonome. La Chine opère son unification, lentement certes, mais sûrement. D'un point de vue ecclésial, le "district autonome de Yanbian" correspond à peu près à ce que les missionnaires MEP appelaient le "Kan-to" et au territoire qui devient en 1928 la Préfecture apostolique de Yanji. Celle-ci, tout en se trouvant en Chine, était considérée comme faisant partie de l'Eglise de Corée. Bien que devenant de moins en moins autonome, le département autonome de Yanji reste le refuge de prédilection des Nord-Coréens qui s'évadent en Chine, mais il en est qui vont au Liaoning ou au Heilongjiang.

4. La rivière Tumen prend sa source dans le mont Paik-tu, coule vers le nord-est, se jette dans la mer du Japon (cette mer que les Coréens du Sud veulent que le monde entier appelle "mer de l'Est et sert de frontière physique entre la Chine et le nord-est de la Corée du Nord. C'est une rivière peu large et peu profonde. En hiver, recouverte d'une épaisse couche de glace, elle peut être traversée à pied. Pendant la majeure partie de l'année, elle peut être traversée à pied mais avec de l'eau jusqu'à la poitrine ou jusqu'au cou. Fin juin-début juillet et parfois en septembre, soit après les pluies diluviennes saisonnières, elle est trop profonde et son courant est trop rapide pour pouvoir être traversée à pied.

5. Les histoires qui suivent ont été glanées au cours de voyages en Chine ainsi que dans divers journaux sud-coréens depuis juin 2002. Certains articles ont été combinés avec d'autres. Les noms de lieux sont tous exacts, mais les noms de personnes sont tous fictifs.

Quelques histoires d'évadés

Comment appeler cette Song Sun-Bok, jeune femme de 25 ans, au teint trop pâle, originaire de Chongjin en Corée du Nord, et mère d'un bébé de trois mois ? Je l'ai rencontrée chez des cultivateurs coréano-chinois, dans un petit village à une trentaine de kilomètres de Yanji. Son statut officiel en Corée était certainement celui de "Mademoiselle mais en Chine elle n'est rien. Tout au plus est-elle une "sans papiers", une immigrée illégale. Elle est venue en Chine au début de l'année 2000, en traversant la rivière Tumen à pied sec, grâce à l'épaisseur de la couche de glace. Venue seule, n'ayant rien mangé depuis plusieurs jours, épuisée, elle est entrée un peu au hasard dans une ferme qui, heureusement pour elle, était tenue par des Coréano-Chinois. Voyant l'état d'épuisement de la jeune femme, la maîtresse de maison, une femme déjà bien âgée, lui a dit : "Ma petite, si tu n'as pas où aller, tu peux toujours rester ici."

Melle Song, est restée là, aidant aux travaux de la ferme. En 2001, elle est devenue membre de la famille qui l'accueillait en devenant l'épouse de fait du fils de la maison qui, malgré ses 35 ans, était encore célibataire. Mais la jeune femme reste une "sans papiers" qui peut être dénoncée et arrêtée n'importe quand. La prime de 1 000 yuans (150 000 wons ou 125 euros) accordée pour une dénonciation peut se révéler alléchante. A trois reprises, Melle Song a été démasquée par la police chinoise. A chaque fois, sa "belle famille" a supplié la police de fermer les yeux : "Voyez dans quel état elle est ? "Ne voyez-vous pas qu'elle est enceinte ? "Elle n'est pas en état de s'enfuir, vous pourrez toujours la prendre plus tard et a "aidé" la police à fermer les yeux, et à garder le silence. Un verre de Kaoliang et un billet de 100 yuans ont fait l'affaire.

Mais craignant une nouvelle visite des policiers, Melle Song a choisi de quitté la famille qui l'hébergeait et qui est devenue la sienne, sans toutefois quitter la "grande famille" : elle passe quelques jours chez tel cousin de son mari, puis quelques jours chez tel autre cousin. Même devenus Chinois, ces Coréens d'origine gardent leur qualités premières : ils sont restés accueillants et disposés à aider leurs frères de "race". Rencontrée chez l'un de ses cousins par alliance, Melle Song avoue : "Je pense souvent à maman, restée à Chongjin, mais je n'ose pas me mettre en relation avec elle, de peur que mon évasion devienne connue. Si j'étais restée là-bas, j'aurais bien sûr continué à avoir faim, mais j'y aurais été davantage en sécurité. Ici, je vis en permanence dans la crainte d'être capturée par la police chinoise. Je dois tout faire pour éviter d'être capturée et renvoyée là-bas car deviendrait alors ce bébé ?"

Dans la ville de Yanji, dans le couloir d'un immense immeuble d'appartements, Om Kwang-Su, un jeune homme de 19 ans, est endormi. Il prépare le championnat du monde des évasions, et il a des chances de le remporter. Capturé trois fois en Chine, il a été reconduit trois fois en Corée du Nord, d'où il s'est enfui une quatrième fois il y a peu de temps. Les policiers chinois l'ayant capturé pour la troisième fois au début de l'année 2002 et l'ayant reconduit en Corée du Nord, il a, pendant trois mois, dû se soumettre aux travaux forcés dans une unité de "rééducation par le travail Quelques jours après sa libération, il s'est enfui en Chine pour la quatrième fois. "Les évadés nord-coréens capturés en Chine et reconduits de force en Corée du Nord sont si nombreux qu'ils ne peuvent être gardés longtemps dans les camps dit-il.

Début juillet 2002, 20 heures, au bord de la rivière Tumen. Hier, il a plu, la rivière ne fait même pas dix mètres de large en cet endroit et, si le courant est rapide en raison des pluies de la mousson, la profondeur n'empêche pas une traversée à pied. En face, le poste de garde nord-coréen est vide, car le gardien a été "payé" pour être absent un moment. Trois femmes qui se cachaient du côté nord-coréen parmi les roseaux qui bordent la rivière se mettent à l'eau et, en quelques secondes, se trouvent en Chine où les attendait M. Pak, 33 ans, un trafiquant coréano-chinois. Précédemment, M. Pak était commerçant en voitures japonaises d'occasion et, à l'époque, M. Pak a eu des moments difficiles. Depuis, il a fait sa mue. Après avoir été trafiquant en voitures japonaises il s'est fait "trafiquant en chair coréenne" : il aide des Nord-Coréens à passer en Chine et les vend à des Chinois.

M. Pak a commencé par conduire les trois évadés à une ferme abandonnée qui est le repaire des trafiquants. L'une des trois évadés est Mme Kim Jong-Ok, 25 ans, originaire de Chongjin, mariée depuis six mois seulement. Manifestement inquiète et tendue, elle quitte ses vêtements, trempés par le passage dans la rivière, pour les faire sécher. A la question : "Pourquoi avez-vous voulu venir en Chine ? sa réponse est simple : "Vous savez certainement comment on vit en Corée du Nord. Je suis venue pour manger à ma faim." Et comme si elle se doutait déjà ce qu'elle devra subir pour cela, elle ajoute : "Est-ce que je ne pourrais pas vous suivre en Corée du Sud ?"

A la frontière sino-coréenne, une mafia spécialisée dans le trafic de "chair humaine" est fort active, bien qu'elle agisse dans la clandestinité. Du côté chinois, il y a les trafiquants coréano-chinois qui ont, du côté nord-coréen, leurs correspondants, les deux gangs étant en correspondance par téléphone portable. L'utilisation de ces appareils de fabrication chinoise est possible des deux côtés de la région frontalière. Sur instruction de la mafia coréano-chinoise, les correspondants nord-coréens recherchent la "marchandise" nécessaire et reçoivent 500 yuans (75 000 wons ou 62 euros) pour faire venir à la frontière des Nord-Coréennes désireuses de passer en Chine ou ayant été persuadées d'y passer. Ces personnes deviennent alors une "marchandise" qui peut se vendre en Chine entre 3 000 yuans (450 000 wons ou 375 euros) et 10 000 yuans (1 500 000 wons ou 1 250 euros).

Selon un rapport récent International, parmi les Nord-Coréens qui s'évadent en Chine, 25 % environ sont des femmes. Celles-ci sont une cible de choix pour les "mafieux de la chair" qui les mènent à la prostitution ou les vendent à des Chinois en quête d'épouses nouvelles. N'ayant pas d'autre moyen d'assurer leur subsistance, ces femmes s'accommodent de leur sort.

A Yanji, se trouve une dame de 65 ans, originaire d'Unsan dans la province du Pyongan Nord, dans le nord-ouest de la Corée du Nord. Elle a un mari, âgé comme elle, mais si affaibli en raison des privations alimentaires qu'il ne peut se lever. Elle a aussi un fils qui l'a conduite au bord de la rivière Tumen vers la fin de l'année 2000 et lui a dit : "Maman, ne reste pas ici pour mourir de faim. Passe donc en Chine où tu pourras manger à ta faim et vivre encore longtemps." A la rivière frontière, la vieille dame a été prise en main par des trafiquants coréano-chinois qui, raconte-t-elle, "m'ont conduite à un train à Tianjin en passant par Changchun et m'ont remise à un vieux Chinois qui, je ne le savais pas encore, m'avait achetée pour 4 000 yuans (600 000 wons ou 500 euros) aux trafiquants de la frontière. Au bout de quelques mois, ce Chinois m'a revendue à un autre, et ainsi de suite. J'ai été vendue quatre fois ainsi. Dès mon passage en Chine, je suis devenue une marchandise que ces "propriétaires" se vendaient et s'achetaient à tour de rôle. Mais à la fin de l'année 2001, j'ai pu m'enfuir et je suis venue à Yanji. Ici, il y a heureusement beaucoup de gens d'origine coréenne qui parlent tous le coréen".

Mais peu après son arrivée à Yanji, elle a été capturée par la police chinoise en ville de Yanji, renvoyée en Corée du Nord et incarcérée à Musan, chef-lieu de l'arrondissement du même nom, juste de l'autre côté de la frontière, dans la province de Hamkyong Nord, dans le nord-est de la Corée du Nord. En raison de son âge et de sa faible constitution physique, elle a été libérée au bout de deux semaines. Mais, au lieu de partir pour Unsan revoir son mari et son fils, elle a franchi la frontière une fois de plus, et même sans se cacher, en passant par le pont routier. Pour ce faire, elle a trompé le chef du poste de garde nord-coréen en lui disant : "Je ne fais qu'aller de l'autre côté et je reviens aussitôt après avoir récupéré l'argent qui m'est dû. Je serai de retour dans un instant et je vous donnerai alors 200 yuans (30 000 wons ou 25 euros)." Le gardien nord-coréen attend depuis des mois le retour de la vieille dame.

De retour à Yanji et vivant dans une baraque où règne une odeur de moisi, cette femme ajoute : "J'ai tellement peur d'être à nouveau capturée que je n'ose pas sortir de ce 'trou'. La "paroisse" n'aide plus les réfugiés venus de Corée du Nord en raison de l'intensification de la surveillance policière. La vie est vraiment difficile." et ses yeux se remplissent de larmes.

Cinquième étage d'un immeuble minable à usage d'appartements, en ville de Yanji. Il y a ici à la fois le logement et l'"église" d'un missionnaire laïc coréano-chinois qui sert aussi - ou plutôt qui servait aussi - de refuge à des évadés nord-coréens. J'ai beau frapper à la porte, pas de réponse. Je prononce un nom à plusieurs reprises et finalement M. Lee Pyung-Chol, 31 ans, ouvre la porte. Homme d'une taille plus petite que la moyenne, il n'a pas l'air très rassuré.

Il y a peu de temps, à la suite d'une dénonciation, la police chinoise a pris d'assaut cet appartement où se cachaient huit évadés nord-coréens. Tous ont été capturés, ainsi que M. Lee, et enfermés à la prison de Tumen, une ville frontière du côté chinois. M. Lee raconte : "A la prison de Tumen, deux cents Nord-Coréens étaient déjà incarcérés. Pour les empêcher de s'enfuir, les gardiens les avaient dépouillés de tous leurs vêtements, sauf leur slip. Pour éviter que je sois déporté en Corée du Nord, j'ai insisté pour dire que, si je suis d'origine coréenne, je suis depuis toujours citoyen chinois. Malgré cela j'ai été boxé, j'ai été frappé à coups de trique qui envoie des décharges électriques dans le corps, mais j'ai persisté à affirmer ma nationalité chinoise. Au bout de cinq jours, j'ai finalement été relâché et je suis revenu ici. Mais la police peut revenir à n'importe quel moment pour opérer une nouvelle fouille. Se déplacer en ville est devenu très dangereux pour les évadés nord-coréens. Quand la police opère une rafle ou, plus simplement, un contrôle d'identité, tous ceux qui n'ont pas de papiers d'identité chinois et ne parlent pas correctement le chinois sont aussitôt arrêtés."

Shenyang, province du Liaoning. Melle Lee Hi-Jin, 23 ans, donne l'impression d'être un peu inquiète. Elle se prostitue pour 200 yuans (30 000 wons ou 25 euros). Jusqu'en 2001, à Pyongyang, elle faisait partie d'un "corps d'assaut" (sorte de régiment du génie) dans les "forces d'appoint" (une sorte d'armée de réserve). Un jour, elle s'est enfuie de son unité pour aller voir sa famille. Elle a trouvé sa mère très émaciée. Quant à son père, il est mort de faim depuis longtemps déjà. Voyant l'état dans lequel se trouvait sa mère, Melle Lee s'est décidée à fuir la Corée du Nord et à passer en Chine. "Au printemps 2002, dit-elle, j'ai été capturée par des policiers chinois, conduite de force en Corée du Nord et emprisonnée à Sinuiji, à l'extrême nord-ouest du pays. Quand j'ai été capturée, j'avais 300 yuans en poche (45 000 wons ou 37 euros). J'ai bien enroulé ces billets et les ai cachés dans la partie la plus secrète de mon corps. J'ai évidemment subi une fouille en règle, toute nue, mais ma fortune est restée sauve en moi. Libérée de la prison au bout de quarante-cinq jours, j'ai tout de suite repris le chemin de la Chine."

Pékin, juillet 2002. "Tous les jours, je tremble de peur toute la journée. Mais je ne suis pas en mesure de faire comme d'autres et de courir chercher refuge dans l'ambassade de Corée du Sud. Je suis responsable de deux enfants et, depuis l'an dernier, j'attends des nouvelles de mon frère aîné que la police chinoise a arrêté et reconduit en Corée du Nord." C'est ainsi que se présente M. Shim Jai-Ho, 39 ans, que j'ai rencontré au bar d'un petit hôtel dans un quartier périphérique de Pékin. Il avait manifestement l'air inquiet, ayant peur d'être lui aussi arrêté par des policiers chinois comme son frère aîné. Originaire de Pyongyang, M. Shim s'est évadé de Corée du Nord en avril 1997, en passant par Musan et en traversant la rivière Tumen. Il a immédiatement trouvé du travail comme domestique de ferme chez un cultivateur coréano-chinois dans le département autonome coréen de Yanbian. Après avoir travaillé cinq ans dans cette ferme, il est venu à Pékin en avril 2002.

"Ce n'est pas parce que j'avais envie de venir à Pékin que je m'y trouve, dit-il. Depuis juin 2001, la police chinoise a beaucoup intensifié sa "chasse aux évadés nord-coréens Mon employeur a pris peur pour lui-même et a fortement insisté pour que je vienne me cacher chez un de ses cousins à Pékin." A Pékin, il y a de 80 à 100 mille Coréano-Chinois, la plupart originaire du département autonome de Yanbian, et, dans telle arrière rue, il y a jusqu'à deux cent cinquante familles de Coréano-Chinois.

En Corée du Nord, M. Shim avait une situation plutôt privilégiée. Du temps où la Corée était devenue une partie de l'empire japonais, son père s'était enfui de Corée, était passé en Chine pour s'engager dans un groupe de résistance et combattre les Japonais, puis était devenu soldat de l'armée populaire de libération. Il a participé à la guerre de Corée de 1950 comme membre d'un "corps des volontaires chinois" venus au secours des armées de Corée du Nord. Son fils est devenu officier dans l'armée nord-coréenne et, à son dernier poste, se trouvait au quartier général du corps armé qui est responsable de la défense de la capitale nord-coréenne. Quant à Shim Jai-Ho, son fils cadet, il a étudié à l'Ecole supérieure d'économie populaire et était employé par l'entreprise commerciale d'Etat Yu-Kyong Trade Co. La raison d'être de cette entreprise est de remplir en devises fortes les caisses de l'Etat. Ayant un bon emploi, M. Shim n'avait jamais songé à quitter son pays.

Un jour, ses employeurs l'ont chargé de trouver des minéraux rares pour l'exportation. Un employé de la même compagnie lui ayant dit qu'il savait où trouver ces minéraux, M. Shim a cru ce collègue sur parole et lui a donné l'argent qui lui avait été confié pour l'acquisition de ces fameux minéraux. Mais ce collègue était en réalité un escroc qui a disparu avec l'argent sans laisser de traces. Se trouvant sans les minéraux qu'il devait trouver et sans l'argent avec lequel il devait les payer, M. Shim a été arrêté et emprisonné. Grâce à l'intervention de ses parents et amis influents, M. Shim a bénéficié d'"une libération pour raison de santé" au bout de trois mois de détention. Mais, un peu plus tard, M. Shim a appris que sa libération était seulement provisoire et qu'il restait inculpé. Prévoyant qu'il serait à nouveau emprisonné puis jugé et certainement condamné, M. Shim s'est empressé de s'évader, emmenant avec lui son jeune garçon.

En raison de l'évasion de M. Shim en 1997, son frère aîné a été congédié de l'armée en janvier 1998. Se rendant compte que "cela commençait à sentir le roussi le frère aîné s'est à son tour enfui en Chine avec son épouse et leur fille, alors âgée de 7 ans. Tandis que M. Shim restait caché dans la ferme de son employeur coréano-chinois avec son jeune fils, le frère aîné trouvait refuge chez un missionnaire sud-coréen, présent clandestinement dans le département autonome coréen de Yangbian. Son épouse est décédée peu après d'une maladie étrange. Son frère aîné se trouvait en Chine depuis trois ans quand, en janvier 2001, il a été arrêté par la police chinoise et reconduit en Corée du Nord.

"Mon fils a maintenant 8 ans. A Yangbian, il s'est fait des amis qui, depuis un ou deux ans, vont à l'école. Il ne cesse de me demander pourquoi lui-même ne va pas à l'école. Comment lui expliquer et lui permettre de comprendre notre situation de résidents illégaux ? En quittant Yangbian pour venir à Pékin, j'ai pris mon fils avec moi, mais j'ai laissé ma nièce là-bas dans une famille de Coréano-Chinois avec laquelle je me suis lié d'amitié. Je ne sais pas quand mon frère aîné pourra s'évader à nouveau de Corée du Nord et s'occuper de sa fille. Je ne me sens pas le droit de laisser ma nièce seule en Chine. C'est pourquoi je reste en Chine avec mon fils, mais,. M. Shim ne peut pas finir sa phrase.

"Mais non, je ne sais pas où il se cache me répond M. Chang, 45 ans, un Coréano-Chinois qui habite la ville de Yanji. Et M. Chang ajoute : "L'intensification de la "chasse aux évadés nord-coréens" a fait que tous ici se cachent." Jusqu'au début de l'année 2001, on pouvait voir beaucoup d'évadés nord-coréens flâner dans les rues de Yanji, qui n'est même pas à une heure en voiture de la frontière entre la Chine et la Corée du Nord. Il en allait de même à Wangching ou Hwalung, deux sous-préfectures dans le département autonome coréen de Yanbian et même dans des villes éloignées comme Jilin, voire Shenyang et Harbin.

Les évadés nord-coréens qui avaient trouvé un travail en Chine gagnaient de 200 à 300 yuans par mois (30 à 45 mille wons ou 25 à 37 euros). C'était peu, mais cela suffisait pour vivre et même pour faire de petites économies et aider les proches restés en Corée du Nord. Les hommes travaillaient surtout comme manouvres sur les chantiers de construction ou comme garçons de ferme, les femmes dans des restaurants ou dans des bars, dont certains étaient un peu "louches". Mais il est de plus en plus difficile aux évadés nord-coréens d'avoir un emploi en Chine.

En effet, la "chasse aux évadés nord-coréens" est devenue plus intense depuis que la "famille de Kil Su" (1) a réussi à pénétrer dans les locaux du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) à Pékin le 26 juin 2001 pour finalement gagner la Corée du Sud. Cette "chasse" est devenue encore plus intense depuis que, le 14 mars 2002, un groupe de vingt-cinq évadés nord-coréens, qui s'étaient donnés une apparence de campagnards chinois enrichis faisant du tourisme dans la capitale, a réussi à s'introduire dans l'ambassade d'Espagne pour demander, eux aussi, à être conduits en Corée du Sud. Et ce n'était là que le début d'une longue série d'"invasions" d'ambassades à Pékin ou de consulats à Shenyang par des évadés nord-coréens qui voulaient tous partir en Corée du Sud pour jouir de la liberté. La surveillance policière qui, dès 2001, avait déjà été renforcée dans les "trois provinces du Nord-Est" a ensuite été nettement renforcée aux environs des ambassades à Pékin. Les voitures qui circulent sur les petites routes interurbaines dans les provinces nord-est sont habituellement fouillées plusieurs fois au cours d'un même voyage. Le délit d'"aide aux évadés" est désormais plus sévèrement puni que par le passé. Jusqu'en 2001 étaient parfois punis seulement les employeurs d'évadés ou ceux qui les avaient cachés pendant longtemps, et le plus souvent la police fermait les yeux. Mais maintenant le seul fait d'avoir donné un repas à un évadé nord-coréen ou d'en avoir pris un dans son taxi suffit à être condamné pour complicité.

Hwalung est une petite sous-préfecture située à 75 km. au sud-ouest de Yanji et à 60 km. de la bourgade-frontière de Sanheuo, située au bord de la rivière Tumen. Entre Sanheuo et Hwalung, il y a deux points de contrôle filtrant tous les passages ; ces points de contrôle ont été établis pour empêcher les évadés nord-coréens de pénétrer profondément en Chine. Selon un "trafiquant de chair humaine "pendant longtemps la police chinoise a feint d'ignorer l'arrivée massive d'évadés nord-coréens ; mais les choses ont bien changé depuis que ces évadés se sont mis les uns après les autres à s'introduire dans des ambassades ou des consulats à Pékin ou ailleurs". Effectivement, le 14 juillet 2002, venant en voiture de la frontière par la route qui mène de Sanheuo à Hwalung, nous avons été stoppés par la police et notre voiture a été sérieusement fouillée. Mais, malgré ces contrôles policiers, l'afflux des évadés nord-coréens semble n'avoir guère diminué. Selon un policier coréano-chinois du commissariat de Hwalung, "beaucoup d'évadés sont capturés et reconduits en Corée du Nord. Mais ceux qui ont goûté à la Chine ne veulent pas rester là-bas et nous reviennent dès qu'ils le peuvent." Pour eux, la vie devient une sorte de spirale sans fin dont les étapes sont l'évasion, la capture, le retour forcé en Corée du Nord et un certains temps en prison, puis une seconde évasion en Chine, une seconde capture, etc.

Les évadés nord-coréens sont avant tout des gens qui cherchent à manger à leur faim et à gagner un peu d'argent, parfois des gens qui cherchent la liberté. Mais ce ne sont pas tous de "petits saints" bien discrets. Récemment, un petit groupe d'évadés nord-coréens a assassiné un cultivateur, son épouse et leur bébé pour s'emparer d'un poste de télévision et d'une caméra vidéo. Certains évadés sont liés à des gangs de cambrioleurs ou de trafiquants de "chair humaine". Un missionnaire clandestin sud-coréen précise que, "parmi ces évadés nord-coréens, il en est qui ne pensent qu'à survivre, et on peut les comprendre. Mais il en est qui ont perdu jusqu'à leur caractère de personne humaine, perdu tout sens élémentaire du bien et du mal. S'il en est parmi ces derniers qui finissent par se rendre en Corée du Sud, ils auront besoin d'être sérieusement rééduqués pour pouvoir y vivre en société".

A 40 minutes de Yanji en voiture, M. Kim Yeng-Gil, 31 ans, vit chez des cultivateurs. "On peut toujours être dénoncés, on n'a aucune sécurité, la police peut surgir à tout moment. C'est pourquoi j'ai creusé une "grotte" sous l'armoire qui contient ma literie, avec l'espoir d'avoir le temps de m'y cacher si la police venait à ma recherche."

Jusqu'au milieu de l'année 2001, on pouvait souvent voir des évadés nord-coréens traînant ou mendiant sur les places du marché des grandes villes de la Chine du Nord-Est, et surtout à Yanji, mais on n'en voit plus. Lors des contrôles d'identités qui se font à l'improviste, les Coréano-Chinois peuvent exhiber leurs papiers d'identité chinois et, si nécessaire, donner des explications en parlant un chinois correct car ils sont généralement parfaitement bilingues ; mais ceux qui n'ont pas de papiers d'identité chinois et ne parlent pas parfaitement la langue sont aussitôt soupçonnés d'être des évadés nord-coréens, emprisonnés et reconduits d'office en Corée du Nord. On estime à dix mille le nombre d'évadés nord-coréens qui ont été ainsi capturés par la police dans les trois provinces du Nord-Est de juillet 2001 à juin 2002. Mais cette "chasse aux Nord-Coréens" est loin d'être achevée. Selon le bureau pékinois de l'UNHCR, il y aurait cinquante mille évadés nord-coréens dans les trois provinces chinoises du Nord-Est, mais les autorités chinoises pensent qu'ils sont entre 200 et 300 000.

Pour ne pas se mettre en danger, les évadés nord-coréens qui se trouvent en Chine hésitent beaucoup à se rencontrer. Jusqu'en 2001, ceux qui étaient originaires d'une même région communiquaient parfois entre eux par téléphone portable, formant ainsi des réseaux informels de renseignements et se donnant des informations telles que "si vous allez à tel endroit, on vous donne un billet de dix yuans (1 500 wons ou 1,2 euros)" ou "si vous allez à telle église, on vous donnera trois kilos de riz" ou "la surveillance policière est devenue plus sévère à tel endroit". Mais c'est précisément parce que la surveillance policière est devenue plus sévère partout que les églises ont pratiquement cessé de donner des secours en argent ou en nature aux évadés nord-coréens ou de les cacher. Et, ce qui est peut-être bien plus grave, il semble que les évadés nord-coréens jouissent désormais de bien moins de sympathie chez les Coréano-Chinois des provinces du Nord-Est, sans doute en raison des tracasseries policières. Ces évadés ont de plus en plus de difficultés à y trouver un emploi et surtout à le garder longtemps. Cependant, il en est parmi eux qui s'estiment en sécurité du fait qu'ils sont munis de papiers d'identité chinois. Ce sont évidemment de faux papiers, et il est relativement facile de s'en procurer. Cela coûterait de 500 à 1 000 yuans (75 à 150 000 wons ou 62 à 125 euros).

Les échecs subis par des évadés nord-coréens qui tentaient de se rendre en Corée du Sud

Parmi les évadés nord-coréens qui se trouvent en Chine, il en est un certain nombre pour qui le séjour en Chine n'est qu'une étape vers la "terre promise celle-ci étant ordinairement la Corée du Sud. Mais le passage de Chine en Corée du Sud est pour eux une entreprise autrement difficile, longue et périlleuse que le passage de Corée du Nord en Chine. C'est même une entreprise presque impossible.

A Yanji, M. Kim Sung-chan, 29 ans, raconte : "Une fois, nous avons constitué deux équipes de Nord-Coréens, composées chacune de six personnes, et nous les avons conduits en Mongolie intérieure, le but ultime pour eux étant d'arriver en Corée du Sud en passant par la Mongolie. En réalité, parmi eux, un seul a réussi à arriver en Corée du Sud."

A Yanji également, se cache Mme Kim Yun-Ju, 44 ans. En février 2002, avec cinq autres évadés nord-coréens, elle a pris le train pour Changchun, chef-lieu de la province de Jilin. Là, leur groupe a rejoint un autre groupe de neuf évadés nord-coréens. Selon le plan qui avait été établi, un entremetteur coréano-chinois devait alors les conduire en Mongolie intérieure pour qu'ils passent ensuite en Mongolie. Mais, au moment de partir, l'entremetteur a, ce qui n'était pas prévu, exigé 5 000 yuans (750 000 wons ou 625 euros) par personne. Le voyage s'est donc arrêté là.

La république de Mongolie est un relais relativement commode pour aller en Corée du Sud, en raison de la bienveillance des autorités mongoles. Mais, avant d'y arriver, il faut traverser la province chinoise qui s'appelle "Région autonome de Mongolie intérieure". Un entremetteur coréano-chinois explique : "Après avoir pénétré aussi loin que possible en voiture en Mongolie intérieure, chacun, avec sa nourriture et son petit bagage, doit marcher quatre jours et quatre nuits dans le désert. Il en est qui y perdent leur chemin et leur vie. Ceux qui gardent la bonne direction finiront par arriver à la frontière, faite de barbelés, entre la Chine et la Mongolie. Il est à désirer qu'ils soient rapidement capturés par les gardes-frontières mongols, car c'est encore le meilleur moyen d'être en sécurité (ce qui ne serait pas le cas s'ils étaient capturés par une patrouille chinoise), d'être conduits à Oulan-Bator et de pouvoir tôt ou tard recevoir l'aide de l'ambassade de Corée du Sud." Parce que les représentants de la Corée du Sud qui se trouvent à Oulan-Bator peuvent s'occuper des évadés nord-coréens beaucoup plus facilement que ceux qui se trouvent à Pékin, et parce que le voyage est relativement court, nombreux sont les évadés nord-coréens qui veulent se rendre en Corée du Sud à choisir le passage via la Mongolie.

D'autres évadés nord-coréens traversent la Chine du nord au sud et cherchent à passer par le Vietnam, le Laos ou la Thaïlande pour, de là, se rendre à Séoul. D'autres traversent la Chine d'est en ouest pour aller au Kirghizistan ou au Kazakhstan, et de là, parfois à Moscou. Le voyage, forcément très long et fort périlleux, puisqu'il se fait illégalement, se termine souvent par un échec. Le 13 novembre 2002, dix-sept évadés nord-coréens avaient traversé la Chine du Nord au Sud jusqu'à la frontière sino-vietnamienne. Etaient-ils dans le train de Nanning et Hanoi, étaient-ils en voiture, étaient-ils à pied ? Ce qui est certain, c'est qu'ils étaient quelque part entre Pingxiang, la dernière gare chinoise, et Langson au Vietnam, qu'ils étaient déjà passés au Vietnam, qu'ils avaient été refoulés par les Vietnamiens et que finalement ils ont été capturés par la police chinoise des frontières et emprisonnés à Nanning, chef-lieu de la province de Guangxi. Ce groupe était composé de personnes ayant respectivement 68, 63, 55, 45, 43, 39, 36, 32, 30, 29, 27, 25, 24, 21, 9, 4 ans et 7 mois, et, vu leurs noms, il semble bien que les deux tiers étaient des femmes. Ce qui est certain, c'est que le bébé de 7 mois est un garçon. Le nom des dix-sept personnes qui avaient été capturées et emprisonnées ainsi que leur âge était, fait exceptionnel, mentionné dans le quotidien sud-coréen Tong-a Ilbo du 21 novembre 2002. L'information avait été fournie au journal par un organisme privé sud-coréen d'aide aux "réfugiés nord-coréens".

Ce n'est pas souvent qu'on trouve dans la presse sud-coréenne, orale ou écrite, des informations à propos des échecs essuyés par des Nord-Coréens qui, s'étant évadés de Chine, voulaient se rendre définitivement en Corée du Sud. Pourtant, on a pu voir à la télévision le 26 août 2002 un groupe de sept Nord-Coréens, cinq hommes et deux femmes, tenter d'entrer dans le ministère chinois des Affaires étrangères à Pékin. Leur but était d'y faire une grève de la faim en attendant d'être reconnus comme réfugiés politiques et d'être laissés libres de se réfugier en Corée du Sud. Ils avaient préparé des affiches portant leurs revendications rédigées en chinois et en coréen. Ils avaient mis des journalistes étrangers au courant de leur projet, et ceux-ci étaient sur place au bon moment pour filmer l'évènement. Ces "manifestants" se sont rendus devant le ministère, mais, dès qu'ils ont commencé à sortir leurs affiches, ils ont été appréhendés par la police chinoise avant d'avoir pu entrer dans l'enceinte du ministère.

Fin août 2002, un groupe de onze Nord-Coréens a été capturé à Changchun, au moment où ils allaient prendre le train pour Pékin. En principe, ils devaient se joindre aux quinze autres évadés qui, le 3 septembre, ont réussi à pénétrer dans l'école qui, à Pékin, dépend de l'ambassade d'Allemagne et qui sont arrivés à l'aéroport d'Inchon le 13 septembre. Le pasteur sud-coréen qui les accompagnait a également été arrêté.

Le 2 septembre 2002, douze évadés nord-coréens ont tenté d'entrer dans l'ambassade d'Equateur à Pékin en vue de se rendre en Corée du Sud, mais n'ont pas réussi. Quatre d'entre eux ont pu s'enfuir pour se cacher, mais les huit autres ont été capturés par la police chinoise et, le 8 septembre, ils étaient formellement inculpés et emprisonnés en attendant de passer en jugement.

Le 13 septembre 2002, cinq évadés nord-coréens ont tenté de passer par-dessus le mur qui entoure l'école rattachée à l'ambassade d'Allemagne à Pékin et trouver ainsi la sécurité et de bonnes chances de pouvoir se rendre facilement en Corée du Sud. Deux d'entre eux ont réussi à entrer dans l'enceinte de cette école et sont apparemment arrivés en Corée du Sud vers le 25 septembre, mais les trois autres sont tombés dans le fossé que les autorités chinoises venaient de faire creuser autour de l'école et ont été capturés par les "forces de la Sécurité publique".

Le 10 octobre 2002, trois évadés nord-coréens ont tenté d'entrer dans le consulat sud-coréen à Qingdao pour demander d'être conduits en Corée du Sud. Ils étaient munis d'un bidon d'essence, déclarant qu'ils allaient s'immoler par le feu si cela ne leur était pas accordé. Un homme de quarante et quelques années et sa fille de 18 ans ont réussi à entrer dans le consulat, mais une autre jeune fille qui était avec eux a échoué et a été capturée par la police chinoise.

Le 31 octobre 2002, après avoir exposé leur projet à des journalistes étrangers à Pékin, sept Nord-Coréens ont tenté de passer par-dessus le mur d'enceinte de l'école allemande de Pékin. Un jeune homme et une jeune fille, d'une vingtaine d'années chacun, ont réussi à passer par-dessus le mur, mais les cinq autres ont été capturés par la "police populaire armée".

Tout permet de penser que ces malchanceux qui ont échoué dans leur tentative de franchir la frontière sino-vietnamienne ou de pénétrer dans un établissement qui jouit des privilèges diplomatiques et qui ont été capturés vont être reconduits, ou bien ont déjà été reconduits, en Corée du Nord et on peut imaginer quel sera leur sort. Mais il en est qui ont plus de chance. Le 17 décembre 2002, une Nord-Coréenne de 39 ans et son fils de 16 ans ont réussi à entrer dans l'enceinte de l'ambassade de Malaisie à Pékin par la porte qui, donnant sur la rue, était restée ouverte et n'était pas gardée par des policiers chinois. Les deux évadés montaient les escaliers de l'ambassade en criant : "Nous sommes des Nord-Coréens qui voulons l'asile politique en Corée du Sud." quand ils ont été pris à bras-le-corps par des employés chinois de l'ambassade et remis de force dans la rue, où il n'y avait toujours pas de policiers pour les capturer. Après avoir erré quelque temps dans le quartier en déplorant leur échec, ces deux évadés ont réussi à entrer dans l'école allemande qui se trouve à proximité en passant par-dessus le mur d'enceinte. Comme tous les Nord-Coréens qui avaient pénétré dans l'enceinte de cette école sont finalement arrivés en Corée du Sud, il est probable que ce jeune homme et sa mère finiront aussi par arriver ou sont peut-être même déjà arrivés.

Ce ne sont que quelques cas d'échecs connus. Combien de dizaines d'évadés ont échoué, et après quelles aventures ?

Un couple d'évadés nord-coréens doublement heureux

M. Shin, 40 ans en 2002, a quitté Pyongyang seul en 1996, et son épouse a fait de même quelques mois plus tard. Ils se sont retrouvés dans le département autonome coréen de Yanbian où ils se sont liés d'amitié avec des Coréano-Chinois et plus ou moins fréquenté une communauté chrétienne (protestante) coréano-chinoise. Après avoir passé environ cinq ans en Chine du Nord-Est, les époux Shin ont décidé de partir pour la Corée du Sud en passant par la Mongolie. Vers la fin avril 2001, ils étaient quelque part en Mongolie intérieure dans le désert. De tous les côtés il n'y avait que des monticules de sable et il soufflait un vent très fort. C'est l'époque de ces forts vents saisonniers que l'on connaît aussi en Corée. Ils marchaient et marchaient encore vers la Mongolie qui devait se trouver quelque part derrière cette étendue infinie de sable.

Survient un cavalier mongol. Est-il de nationalité mongole, est-il un Chinois de Mongolie intérieure ? "Nous ne parlons pas la même langue, dit M. Shin, mais nous essayons de lui faire comprendre que nous voudrions bien lui acheter son cheval et le payer en dollars américains. Nous lui montrons nos dollars, il les regarde sans rien dire puis s'en va sans prononcer un seul mot. Bien déçus, nous poursuivons notre marche tout en craignant une rencontre avec des policiers chinois. Quelques heures plus tard arrive une voiture militaire avec des soldats qui tiennent des détecteurs de chaleur. Ce n'est pas le cavalier qui nous a dénoncés, ce sont les soldats qui nous ont repérés au moyen de leurs instruments. Nous sommes capturés et enfermés dans une prison chinoise où nous passons deux mois et demi. Après nous être dit que tout était fini pour nous, nous avons repris confiance en ce Dieu en qui nous avons vaguement commencé à croire quand nous étions à Yanbian. Nous nous sommes arrangés pour nous défaire de tout ce qui serait compromettant et nous nous sommes faits une nouvelle histoire personnelle. Nous avons prétendu que nous étions des touristes sud-coréens venus de tel quartier de Séoul et que nous avions perdu, non seulement notre chemin, mais aussi nos passeports et la majeure partie de notre argent. Nous avons raconté notre histoire un nombre incalculable de fois aux policiers qui nous interrogeaient. Cela a réussi. Pour finir, nous avons été autorisés à entrer en contact avec l'ambassade de Corée du Sud à Pékin. Celle-ci nous a délivré des passeports temporaires et nous sommes arrivés sains et saufs à Séoul en juillet 2001. Nous étions heureux !"

"Nous avons alors été soumis à quelques enquêtes, puis à l'initiation à la vie en Corée du Sud, au centre Hanawon. Là, nous avons à plusieurs reprises rencontré une religieuse que nous avons beaucoup aimée. Sortis du centre Hanawon, nous avons élu domicile à Puchon, dans un petit appartement que la République de Corée a mis à notre disposition, moyennant un loyer que nous payons en prenant sur l'allocation mensuelle de 700 000 wons (560 euros) qui nous est donnée pour notre subsistance."

"Quand nous étions en Chine, nous avions entendu dire qu'un emploi était procuré aux évadés nord-coréens qui arrivaient en Corée du Sud, mais nous savons maintenant que c'est une fausse rumeur."

M. Shin a trouvé un emploi chez un marchand d'instruments pour purifier l'eau et la rendre potable. Mais ce marchand, victime lui-même d'escrocs, était aussi un escroc qui grugeait ses employés naïfs en les invitant à co-investir dans son entreprise. Dès qu'il s'est rendu compte de ce qui lui arrivait, M. Shin a quitté cet emploi et s'est fait manouvre, mais cela n'a pas duré longtemps ; il avait trop mal aux reins, sans doute en raison d'une blessure subie durant ses dix années de vie militaire en Corée du Nord.

"La vie est vraiment compliquée en Corée du Sud, poursuit M. Shin. A certains moments nous étions désespérés à la pensée qu'il est pratiquement impossible d'y trouver un emploi convenable. Puis nous avons pris deux décisions. La première, c'est que j'allais étudier, passer des examens et obtenir des diplômes. En Corée du Nord, avant d'aller à l'armée, j'avais fait des études de "médecine orientale". J'ai donc acheté ou emprunté des livres spécialisés dans lesquels je me suis plongé pendant quelques mois, puis j'ai passé un examen d'entrée à la faculté de médecine orientale d'une université. Ayant dépassé l'âge de 35 ans, je ne suis pas qualifié pour obtenir de l'Etat un prêt destiné à payer les frais d'études à l'université où j'ai été admis. Or, il me faut débourser 3 800 000 wons pour cela. Mais je compte sur des aides privées. La Commission diocésaine d'Inchon pour la Réconciliation de la Nation (Puchon se trouve dans le diocèse d'Inchon) m'a promis une subvention qui me permettra de payer la moitié de mes frais d'inscription à l'université. J'espère que je vais pouvoir trouver le reste."

"La seconde décision que nous avons prise est que nous allions devenir chrétiens. Déjà en Chine, nous avions fréquenté plus ou moins des Coréano-Chinois chrétiens (protestants). Nous sommes convaincus que c'est grâce à la protection de Dieu que nous avons réussi à arriver en Corée su Sud. Nous avions déjà un semblant de foi depuis notre séjour en Chine du Nord-Est. Mais maintenant nous sommes persuadés que c'est grâce à un miracle que nous sommes sortis indemnes du désert mongol et de la prison chinoise. Nos entretiens avec une religieuse du centre de Hanawon nous ont aussi ouvert les yeux. Nous avons donc choisi de devenir catholiques et nous fréquentons le catéchuménat de la paroisse sur le territoire de laquelle nous vivons."

M. Shin a été baptisé le dimanche 22 décembre 2002, sous le prénom de Luc, prénom tout indiqué pour quelqu'un qui se prépare à devenir médecin. Son épouse n'a pas encore décidé de son prénom. L'un et l'autre pensent que leur baptême et leur foi vont leur permettre de mieux s'intégrer à la société sud-coréenne. Ils en sont tout heureux.

Au moment de nous séparer, M. Shin ajoute : "C'est tout à fait probable que trois ou quatre millions de Nord-Coréens sont morts de faim et de froid en trois ou quatre ans. C'est impossible de vivre en Corée du Nord où aucun droit n'est reconnu aux personnes. Pour passer de Corée du Nord en Corée du Sud, nous avons connu bien des aventures. Nous souhaitons que les Coréens du Sud veuillent bien faire un petit effort pour les comprendre et nous intégrer à la société. Il est en particulier souhaitable que les Nord-Coréens qui ont choisi de venir vivre en Corée du Sud puissent y trouver un emploi plus facilement. Quant à notre parenté qui reste en Corée du Nord, nous avons le ferme espoir que nous pourrons la revoir un jour. Nous prions le Seigneur pour cela."

Huilin, une jeune nord-coréenne convertie au catholicisme (1)

Ayant fui la Corée du Nord en 1997 pour la Chine où elle restera dans la clandestinité, Huilin, aujourd'hui âgée de 23 ans, a finalement réussi à rejoindre la Corée du Sud il y a un peu plus d'un an. L'adaptation à son nouveau mode de vie prend du temps, même si Huilin garde les pieds sur terre. Elle suit une formation pour être assistante vétérinaire, habite un petit appartement à Séoul, garde des relations avec des amis nord-coréens exilés comme elle mais ne reste pas enfermée dans le seul cercle des Nord-Coréens.

Après sa fuite de Corée du Nord en 1997, elle a rencontré des protestants en Chine qui l'ont aidée, première rencontre avec la religion chrétienne dont elle n'avait jamais entendu parlé auparavant sous le régime communiste nord-coréen, complètement athée. "Les mots 'Dieu' et 'religion' sont des termes que j'ai découverts en quittant la Corée du Nord, dit-elle. C'est en Chine que je suis allée pour la première fois dans une église et à la messe. J'ai eu le sentiment que, pour les chrétiens chinois, la religion représentait la moitié de leur vie. En Corée du Nord, on reste superstitieux."

Discrète, réservée, elle parle pourtant assez facilement de ce sujet qui la touche. Elle a été baptisée dans une paroisse de Séoul où elle va tous les dimanches à la messe. Lorsqu'on lui demande ce qu'elle comprend du rite catholique, elle répond simplement : "Je ne pense à rien, à l'église, je déconnecte, c'est ça pour moi. Je pense que c'est Dieu qui m'aide, pas une Eglise, protestante ou catholique. Il y a beaucoup de protestants nord-coréens car les Eglises protestantes sont très présentes en Chine et aident beaucoup les réfugiés. Pour moi, les protestants m'ont fait découvrir Dieu, c'est ce qui compte, plus que leur aide matérielle."

Elle souligne cet aspect précis car l'aide financière donnée par les Eglises protestantes amène de nombreux Nord-Coréens à se faire baptiser chez les protestants. "Certains me traitent d'imbéciles car je suis chez les catholiques, ajoute Huilin en souriant, comme si j'avais moins d'avantages chez les catholiques et qu'eux recevaient beaucoup plus chez les protestants. Moi je pense qu'on n'achète pas une religion, c'est n'importe quoi. Il faut essayer de penser plus haut que cela. Ici, à Séoul, la dimension matérielle de la vie est trop importante." Témoignage réellement étonnant venant de la part d'une jeune fille n'ayant jamais été exposée au monde extérieur avant son arrivée en Chine puis en Corée du Sud. Lorsqu'on lui demande ce qu'est Dieu pour elle, elle répond : "Je pense que Dieu est l'esprit qui a guidé Jésus pour faire le bien aux hommes. C'est Dieu qui m'aide à penser librement dans mon cour."

Les incessantes frictions entre la Chine et la Corée du Sud, ou du moins entre des fonctionnaires chinois et des Sud-Coréens, à propos des évadés

Les autorités chinoises n'aiment pas du tout les étrangers qui, résidant en Chine sous divers prétextes, s'occupent de venir en aide à des évadés nord-coréens. Ces étrangers sont le plus souvent des pasteurs ou des "anciens" (diacres) Sud-Coréens, dont un certains nombre a émigré aux Etats-Unis et a la nationalité américaine, ou des membres de groupes humanitaires japonais. Il y a quelques années déjà, un pasteur protestant sud-coréen avait été emprisonné en Chine, puis, selon toute apparence, conduit en Corée du Nord et personne n'a de nouvelles de lui.

De temps en temps des membres d'organisations caritatives qui aident des évadés nord-coréens sont arrêtés par la police chinoise et emprisonnés pour "activités illégales" et notamment pour "complicité à l'immigration illégale". La presse sud-coréenne ne parle guère de ces arrestations. On sait tout de même qu'un pasteur sud-coréen qui aidait des évadés a été arrêté en Chine fin janvier 2002, qu'un autre pasteur qui s'occupait d'enfants nord-coréens arrivés illégalement en Chine a été emprisonné en avril ou mai 2002 et qu'un autre a été arrêté à Changchun le 31 août 2002. Celui-ci accompagnait un groupe de onze évadés nord-coréens qui se préparaient à prendre le train pour Pékin et à se joindre au groupe des quinze évadés qui ont réussi à s'introduire dans l'école allemande le 3 septembre 2002 et à arriver en Corée du Sud dix jours plus tard. D'autre part le secrétaire général d'un "Fonds japonais d'aide aux évadés nord-coréens résidant illégalement en Chine" et son interprète, un Japonais qui étudiait à l'université coréenne de Yanji, ont disparu à la sortie de leur hôtel de Dalian le 30 octobre 2002, et tout permet de penser qu'ils ont été emprisonnés. Enfin, selon ce qu'a dit la radio nationale de Séoul le 6 décembre 2002, "six étrangers (dont des Sud-Coréens et des citoyens américains d'origine sud-coréenne) et un Chinois passent en jugement depuis deux jours dans le département de Yanbian, le délit qui leur est reproché étant de s'être occupés d'évadés nord-coréens, y compris d'en avoir guidé un certain nombre vers des ambassades avec l'espoir que ces évadés pourraient ensuite se rendre en Corée du Sud". Mais, la presse, orale ou écrite, n'a rien dit ensuite de cette affaire. Plusieurs autres Sud-Coréens qui menaient une activité similaire en Chine y ont été arrêtés et longuement emprisonnés, d'autres ont été expulsés de Chine et renvoyés en Corée du Sud après avoir payé une très forte amende.

Le gouvernement sud-coréen ne fait rien en faveur des évadés nord-coréens aussi longtemps qu'ils se trouvent en Chine et les divers groupes caritatifs le lui reprochent amèrement. Le gouvernement réplique que son champ d'action est extrêmement limité du fait que la Chine ne reconnaît pas le statut de "réfugiés" à ces évadés nord-coréens. Les volontaires sud-coréens qui ont été arrêtés et emprisonnés en Chine pour y avoir aidé des Nord-Coréens ont été inculpés d'avoir "violé le code pénal chinois". Lorsque des citoyens sud-coréens sont emprisonnés en Chine et doivent passer en jugement, les autorités chinoises habituellement, mais en réalité ce n'est pas toujours le cas, le font savoir aux services consulaires sud-coréens. L'ambassade sud-coréenne fait alors son enquête et proteste parfois en insistant que de tels cas doivent être traités du point de vue humanitaire. Mais ces protestations sont ordinairement plutôt timides, semble-t-il, par crainte d'une détérioration des relations de la Corée du Sud avec la Chine et. de la balance commerciale entre les deux pays, balance commerciale qui est très nettement favorable à la Corée du Sud.

Au mois de juin 2002, on a pu croire un moment qu'une crise grave allait éclater. Le 13 juin, un jeune Nord-Coréen de 17 ans et son père de 57 ans avaient réussi à pénétrer dans l'enceinte de l'ambassade sud-coréenne à Pékin alors que les policiers chinois qui en gardaient la porte avaient le dos tourné. Le fils, plus rapide, réussit à entrer dans l'immeuble tandis que les policiers, pour réparer leur bévue, pénètrent dans la cour qui sépare l'ambassade de la rue et finissent par capturer son père, non sans résistance bruyante de ce dernier. Entendant les cris, et avertis par le fils, du personnel sud-coréen de l'ambassade intervint et un combat au corps à corps s'engagea. Les policiers chinois réussirent à garder leur proie, mais un diplomate sud-coréen se retrouva avec son pantalon déchiré et un mollet entaillé. Le soir, au journal télévisé, en Corée du Sud, on a pu voir ce qui s'était passé.

Le lendemain, l'ambassadeur de Chine en Corée du Sud fut convoqué par le ministère sud-coréen des Affaires étrangères pour se faire sérieusement "sermonner" parce que son gouvernement avait violé les règles diploma-tiques les plus élémentaires du fait que sa police avait fait irruption dans le territoire, légalement inviolable, de l'ambassade, y avait capturé un homme qui n'était même pas chinois, s'y était battu avec des diplomates et en avait blessé un. En même temps, le ministère réclamait des excuses du gouvernement chinois et le retour des choses en l'état antérieur à l'intrusion de la police dans l'ambassade. Se trouvant à Bangkok les 18 et 19 juin pour une Assemblée ministérielle pour la Coopération en Asie, les ministres chinois et sud-coréen des Affaires étrangères eurent un entretien, non prévu, au sujet de l'intrusion de la police dans l'ambassade sud-coréenne à Pékin, mais chacun resta sur ses positions et aucun terrain d'entente ne put être trouvé. Les jours suivants les négociations furent toutefois poursuivies et, à la suite de diverses propositions et contre-propositions, les deux côtés acceptèrent un accord très vague et non consigné par écrit, selon lequel "pour remédier aux faits indésirables qui se sont produits le 13 juin, la question des évadés nord-coréens qui ont pénétré dans l'ambassade de Corée du Sud à Pékin va être traitée en conformité avec le droit chinois, le droit international et le sens humanitaire". Avec un "accord" pareil, qui n'est même pas écrit, mais qui est rendu public oralement, chacun peut "tirer la couverture à soi" jusqu'à ce qu'elle se déchire, mais la police chinoise, quelques heures plus tard, re-conduisit le 23 juin à l'ambassade de Corée du Sud le Nord-Coréen qu'elle y avait capturé le 13 juin. Celui-ci fut heureux d'y retrouver son fils et arriva à l'aéroport d'Inchon le lendemain 24 juin après avoir été passer une heure ou deux à Singapour avec 22 autres évadés qui s'étaient introduits dans l'ambassade de Corée du Sud à Pékin entre le 23 mai et le 21 juin, et deux autres qui avaient pénétré dans l'ambassade du Canada le 8 juin.

Les autorités chinoises sont évidemment fort agacées par les nombreuses irruptions d'évadés nord-coréens dans des ambassades ou des consulats, parce que cela "fait parler" et donne au monde entier une impression défavorable non seulement de la Corée du Nord, qui reste un allié privilégié de la Chine, mais encore de la Chine elle-même qui refuse d'accorder à ces évadés le statut de réfugiés. Pour éviter autant que possible des irruptions d'évadés nord-coréens dans les locaux consulaires, les autorités chinoises ont grandement renforcé leurs forces de police dans les quartiers de Pékin où sont concentrées les ambassades, surveillent de plus près les évadés nord-coréens et les individus ou les groupes philanthropiques qui les aident, s'efforcent d'empêcher les Nord-Coréens de venir en Chine et poursuivent sans répit leur "chasse aux évadés nord-coréens" pour les renvoyer en Corée du Nord.

L'irruption d'évadés nord-coréens dans des ambassades ou des consulats est une nouveauté de l'année 2002. Mais, parmi les 583 évadés nord-coréens arrivés en Corée du Sud en 2001, au moins quatre cents étaient passés par la Chine, fort tranquillement, parfois avec l'accord, discrètement donné, des autorités chinoises. Personne n'en dit quoi que ce soit mais parmi le millier d'évadés nord-coréens arrivés en Corée du Sud entre le 1er janvier et le 30 novembre 2002, seulement cent soixante y étaient arrivés après s'être introduits dans des ambassades ou des consulats. On peut penser que, parmi les 840 autres, la majeure partie est aussi passée par la Chine, peut-être sans se faire capturer, mais peut-être aussi avec la complaisance d'officiers chinois, certainement avec la complaisance de Coréano-Chinois du département autonome coréen de Yanbian, malgré la "chasse" que la police mène à l'encontre des évadés.

Il semble que l'irruption d'évadés nord-coréens dans des ambassades ou des consulats soit "téléguidée" par des individus ou des groupes caritatifs (et, pourquoi pas, par le gouvernement sud-coréen) pour amener la Chine à reconnaître aux évadés le statut de réfugiés, ce qui permettrait éventuellement l'établissement en Chine de "camps de réfugiés" où ces "évadés devenus réfugiés" pourraient vivre au grand jour, et recevoir une aide internationale visible, officielle ou semi-officielle. Cela amènerait peut-être un afflux de réfugiés nord-coréens tel que le régime nord-coréen finirait par s'effondrer et qu'il se produirait une réunification de la Corée similaire à la réunification des deux Allemagnes. Tel est peut-être l'objectif des groupes privés qui déploient toutes sortes d'efforts auprès des Nations Unies afin que les évadés nord-coréens puissent bénéficier en Chine du statut de réfugiés.

Mais ce n'est sans doute pas demain que la Chine accèdera à ce "pieux désir". Entre-temps, la situation des évadés nord-coréens qui se trouvent dans le nord-est de la Chine, qui était déjà bien précaire, est devenue encore plus difficile en raison de l'intensification de la "chasse" dont ils sont l'objet. De même, les individus ou les groupes privés qui aidaient ces évadés ont encore plus de difficultés à les aider. Il est déjà beau que la Chine accepte que les évadés qui se sont introduits dans des établissements diplomatiques puissent finalement se rendre en Corée du Sud ! Il faut admirer le courage et le savoir-faire des évadés nord-coréens qui traversent l'immense Chine du nord au sud ou d'est en ouest sans se faire capturer, passent dans un pays tiers et ainsi arrivent en Corée du Sud dans la plus grande discrétion.

Monsieur Chung, PDG d'agence de voyages

Cela fait plus de trois ans que M. Chung, Sud-Coréen de 42 ans, dirige en Chine une agence de voyages directs vers la Corée du Sud. Il a pour seuls clients des évadés nord-coréens. Il est le seul membre de son entreprise, mais il sait se trouver de bons collaborateurs. Il a, dit-il, fait passer plus de cinquante évadés nord-coréens directement de Chine en Corée du Sud. Des candidats au passage, il exige la somme, colossale pour eux, de dix millions de wons, soit environ 66 000 yuans ou 8 000 euros, à payer à l'avance. Car, précise, M. Chung, "s'ils ne paient pas à l'avance les frais que demande leur passage direct en Corée du Sud, les évadés nord-coréens 'oublient' volontiers de payer à leur arrivée là-bas, bien que, dès leur arrivée, ils reçoivent une confortable 'prime d'installation' qui leur est versée par le gouvernement de Séoul". Selon M. Chung, les dépenses encourues pour faire passer directement un évadé nord-coréen en Corée du Sud sont les suivantes : 5 000 yuans (750 000 wons ou 625 euros) pour faire passer le Nord-Coréen de Corée du Nord en Chine ; 30 000 yuans (4 500 000 wons ou 3 800 euros) pour "acheter" les douaniers et autres fonctionnaires chinois à l'aéroport ; il faut en outre payer leur billet d'avion, payer le faux passeport et autres papiers d'identité nécessaires, payer les collaborateurs coréano-chinois qui vont "acheter" les fonctionnaires de l'aéroport, payer les frais d'hébergement des évadés pendant la période d'attente de leur départ pour Séoul. M. Chung affirme que son "métier" ne lui rapporte pas beaucoup.

En Chine, M. Chung n'a ni bureau, ni domicile fixe. Il travaille surtout par téléphone et, pour éviter des surprises désagréables, change souvent de pied-à-terre. Il veille de très près à ce que les évadés nord-coréens candidats au passage direct en Corée du Sud se présentent bien à l'aéroport avec leurs faux papiers d'identité et leurs vrais billets d'avions quand les fonctionnaires achetés sont bien à leur poste. Pour cela, il se fait aider non seulement par des Coréano-Chinois mais aussi par de purs Chinois. "Comme le gouvernement sud-coréen ne fait rien pour aider les évadés nord-coréens qui souhaitent s'établir en Corée du Sud, je crois que je fais du bon travail affirme-t-il.

Ce que M. Chung ne dit pas, c'est que, parmi les Nord-Coréens qui, grâce à lui, sont passés en Corée du Sud, il en est qui, à l'origine, n'avaient jamais eu l'idée de partir là-bas. Mais des Coréano-Chinois avec lesquels il travaille auront eu le soin de faire naître chez des évadés le désir de partir en Corée du Sud, en leur racontant les avantages qu'ils y trouveront, à commencer par la copieuse "prime d'insertion accordée automatiquement dès leur arrivée.

Ce que ne dit pas M. Chung non plus, c'est que la somme qu'il exige au préalable des candidats au passage direct en Corée du Sud est pour eux une somme astronomique qu'ils ne possèdent pas. Ils sont arrivés en Chine sans un yuan en poche et, s'ils ont trouvé un travail, ils n'auront gagné que quelques centaines de yuan par mois. Alors comment trouver les 66 000 yuans que M. Chung leur demande ? Il y a heureusement les organisations caritatives sud-coréennes ou japonaises qui sont actives dans la Chine du Nord-Est. Ce sont elles qui le plus souvent couvrent les frais encourus pour faire passer des évadés nord-coréens directement en Corée du Sud par la filière de M. Chung.

(1)Le portrait de Huilin n'a pas été écrit par le P. Jézégou, auteur du présent article, mais par Dorian Malovic, journaliste à La Croix (France). Un portrait de Huilin (un nom d'emprunt car ses parents et son frère sont toujours en Corée du Nord) a été publié dans La Croix du 25 février 2003 et le présent article de Dorian Malovic reprend et détaille le parcours, y compris le parcours spirituel, de cette jeune "évadée" nord-coréenne.

(EDA, P. Robert Jézégou, avril 2003)

Dossiers et documents N° 4/2003

EDA N° 373

Avril 2003

Dossier

COREE DU NORD

LE DEBUT DE LA FIN DU REGIME DE KIM-JONG-IL

par Jiro Ishimaru

[NDLR - Jiro Ishimaru est un journaliste japonais indépendant. S'étant rendu près de trente fois dans le nord-est de la Chine et trois fois en Corée du Nord, il est devenu un spécialiste des questions nord-coréennes attirant l'attention de l'opinion japonaise et occidentale sur les conditions de vie des Nord-Coréens. Il a notamment collaboré à l'hebdomadaire américain Newsweek et contribué à la réalisation d'un documentaire vidéo réalisé clandestinement et témoignant des conditions de vie des Nord-Coréens. Dans l'article ci-dessous, paru dans la revue japonaise Ronza du mois de novembre 2002, publication rattachée au quotidien Asahi Shimbun, il s'attache à montrer que la récente reconnaissance par Kim-Jong-Il de la réalité des enlèvements de Japonais par la Corée du Nord est un signe avant-coureur de la fin du régime communiste de Corée du Nord. Pyongyang, qui a jusqu'ici trouvé au Japon une source considérable de ressources financières, s'est coupé à cette occasion d'un de ses rares soutiens à l'étranger, à savoir la partie de la communauté coréenne du Japon qui soutient la Corée du Nord. La traduction est d'Emmanuel Dubois de Prisque

En reconnaissant les enlèvements de ressortissants japonais le 17 septembre 2002, le président du Conseil d'Etat de la République démocratique de Corée du Nord Kim Jong-Il a reconnu que son pays s'était livré à des actes relevant du terrorisme d'Etat. Bien que cette déclaration donne le sentiment d'avoir été préméditée, il n'en reste pas moins que la surprise fut grande : non seulement nous avons appris que plus de la moitié des personnes enlevées avait péri, mais encore nous avons assisté aux excuses officielles de Kim Jong-Il. Certes, sur tous les plans, diplomatique, économique ou encore celui de la sécurité nationale, nous savions le régime de Kim Jong-Il en difficulté, mais certainement pas au point de voir ce régime reconnaître intégralement sa responsabilité dans un tel acte. Nous ne pensions pas que le pouvoir nord-coréen avait une conscience aussi aiguë de sa propre fragilité.

Avec ce sommet, j'ai eu l'impression d'assister à la capitulation de la Corée du Nord devant ses ennemis héréditaires américains et japonais. La légitimité de l'existence même du régime nord-coréen trouve ses racines à la fois dans la lutte victorieuse contre l'impérialisme nippon et la colonisation et dans la lutte contre l'impérialisme américain lors de la guerre de Corée.

La Corée du Nord se targue d'avoir vaincu ses ennemis alors que la Corée du Sud, quant à elle, ne serait rien d'autre qu'un territoire occupé, qui doit être libéré, une colonie américaine dirigée par un gouvernement fantoche. L'unification de la Corée sous la bannière du Nord devient ainsi un objectif national, et justifie des actions telles que les enlèvements ou le terrorisme d'Etat. Cependant, il faut bien constater que cette vision de l'histoire est une construction. S'il est vrai que Kim Il-Sung fut un des dirigeants de la résistance anti-japonaise, il est historiquement avéré que celui-ci n'a regagné la Corée qu'en compagnie de l'armée soviétique et, par ailleurs, il est difficile de soutenir que la guerre de Corée s'est conclue par la victoire du Nord.

Jusqu'à présent la position nord-coréenne à l'égard du Japon fut de demander des excuses pour les agressions coloniales et des compensations financières pour les agressions militaires du passé. A l'égard des Etats-Unis, pays avec lequel la Corée du Nord a dû négocier directement le cessez-le-feu après la guerre (cessez-le-feu toujours en vigueur aujourd'hui), la posture nord-coréenne était plutôt défensive, visant à éviter des ingérences de ce pays concernant ses programmes militaires.

La Corée du Nord en reconnaissant quelque chose qu'elle n'avait pourtant aucune envie de reconnaître (les enlèvements) avait un double objectif : d'une part, obtenir de la part du Japon non plus des dommages de guerre mais la réalisation de projets de coopération économique et, d'autre part, éviter de faire l'objet d'une attaque américaine.

Cette stratégie constitue ni plus ni moins une volte-face diplomatique qui touche aux fondements même de l'Etat nord-coréen et aura de grandes conséquences sur ce pays à la fois sur le plan intérieur et sur le plan extérieur. Il s'agit en outre d'une évolution telle que l'on voit mal comment la Corée du Nord pourrait faire marche arrière.

Un "effet Coupe du monde" à la coréenne

Aux mois de mai et juin dernier, j'ai voyagé en Corée du Sud et en Chine, dans la province du Jilin, dans la préfecture autonome coréenne de Yanbian. J'ai pu constater la grande réussite pour la Corée du Sud que fut la Coupe du monde de football, que ce soit sur le plan des résultats ou sur celui de l'organisation. Un des mes amis, M. Li, a fui la Corée du Nord pour la Chine, et a réussi à s'introduire en Corée du Sud en 2000. M. Li a vu plusieurs matches de la Corée du Sud dans des lieux publics. Selon ses propres dires, ce mois de Coupe du monde fut pour lui un choc sans précédent depuis son arrivée en Corée du Sud : "Depuis ma naissance, je n'avais jamais ressenti aussi fortement l'unité d'un peuple. Partout en Corée du Sud, l'équipe était soutenue par tous de façon indépendante et volontaire. Ce n'est pas en Corée du Nord que cela risque d'arriver, ce n'est pas dans les habitudes et ce n'est même jamais arrivé. En Corée du Nord, il est impossible d'agir en groupe et de façon volontaire sans que les autorités ne soient impliquées. Il semble que, pour les Nord-Coréens ayant fui leur pays, c'est la première fois, avec la Coupe du monde, qu'ils éprouvent aussi fortement le sentiment d'appartenir au même peuple que les gens du Sud." Ce catalyseur que fut la Coupe du monde pour le sentiment d'unité nationale coréen ne fut pas limité à la Corée du Sud. On peut le constater aussi au Japon et en Chine.

Grâce à la "politique de la main tendue" (sunshine policy) du gouvernement de Kim Dae-Jung un certain nombre de cadres de la Chosen Soren (1) se sont vu attribuer par le gouvernement sud-coréen un passeport temporaire pour visiter leur région d'origine en Corée du Sud. Environ 55 % des résidents coréens installés au Japon sont originaires du sud de la péninsule coréenne. Du fait de l'opposition entre le Nord et le Sud, les Coréens résidant au Japon affiliés à la Chosen Soren n'avaient jusqu'à présent jamais pu visiter la Corée du Sud, même s'ils y avaient encore de la famille ou des connaissances. Jusque récemment, lorsque ces personnes voulaient visiter la Corée du Sud, les ambassades ou consulats sud-coréens exigeaient qu'ils abandonnent la possibilité d'opter pour la nationalité nord-coréenne au profit de la sud-coréenne. Aujourd'hui, ils peuvent obtenir facilement un passeport temporaire tout en conservant leur nationalité "coréenne" (2). Un de mes amis, appartenant à la Chosen Soren décrit ainsi ses impressions lors de sa première visite à Séoul : "C'est encore plus impressionnant que ce que je pensais. Séoul ne le cède en rien à Osaka ou à Tokyo. Le gouvernement nous laisse tranquilles, nous pouvons nous faire comprendre. Nous pourrions venir vivre ici dès demain !", se réjouissait-il. Même en Corée du Sud, il eut l'impression de se retrouver dans son pays natal. Lors de la Coupe du monde aussi, un grand nombre de membres de la Chosen Soren visitèrent la Corée du Sud. Qui plus est les gens de la Chosen Soren en divers endroits du Japon se mélangèrent avec les résidents coréens affiliés aux groupes proches de la Corée du Sud pour soutenir l'équipe coréenne. On a même vu une école affiliée à la Chosen Soren hisser le drapeau sud-coréen lors de la Coupe du monde.

La Chine est forte d'une communauté d'environ 190 000 personnes d'origine coréenne. Nombre d'entre elles ont leurs racines en Corée du Nord et ont dû quitter leur pays pendant la colonisation japonaise. De ce point de vue, les résidents coréens au Japon et les citoyens chinois d'origine coréenne sont dans une situation similaire. Ces derniers ont pour beaucoup d'entre eux encore de la famille et des connaissances en Corée du Nord. Leur langue et leur mode de vie sont très similaires à celui des habitants de la Corée du Nord. Lorsque je me suis rendu en Chine dans la région autonome à la mi-août dernier, j'ai pu voir ici et là des Coréens vêtus de tee-shirts à l'effigie des "Diables rouges le club de supporters de l'équipe nationale de football sud-coréenne. Lorsque je leur demandais ce qu'ils avaient pensé de la Coupe du monde, ils me répondaient qu'elle avait soulevé l'enthousiasme parmi la communauté coréenne et que tous se réunissaient pour suivre les matches de l'équipe de Corée du Sud et soutenir les "Diables rouges Une de mes connaissances m'a ainsi déclaré : "Le Japon aussi s'est bien défendu.", sur un ton où pointait un tranquille sentiment de supériorité. Bien que la Chine ait participé à cette compétition, elle n'a pu remporter une seule victoire ni même marquer un but. On dit aussi que les Coréens de Chine ont protesté contre l'appréciation de la télévision chinoise, peut-être due en partie à la jalousie, selon laquelle la qualification coréenne était due à une faute d'arbitrage. Au cours de mon séjour sur place, j'ai rencontré des réfugiés nord-coréens, vivant dans l'angoisse quotidienne de leur arrestation et qui m'ont dit avoir vécu un rêve éveillé pendant la Coupe du monde.

"Pendant la Coupe du monde, je n'ai fait que regarder la télévision. L'équipe sud-coréenne s'est vraiment bien débrouillée. Atteindre les demi-finales, nous avons de quoi être fiers, nous les Coréens." Il s'agissait d'un Nord-Coréen, un homme, réfugié en Chine depuis un an et demi. Il nous a ainsi déclaré se trouver en communion avec les Chinois d'origine coréenne, ou les Sud-Coréens faisant partie des groupes humanitaires actifs à la frontière avec la Corée du Nord.

Au-delà de leurs divisions, les Coréens du monde entier (à l'exception des Nord-Coréens confinés dans leur pays) se sont unis pour soutenir l'équipe nationale de Corée du Sud. Cependant, il m'est venu à l'esprit que tout ceci pouvait avoir des conséquences sur la situation en Corée du Nord. Parmi l'ensemble de la communauté coréenne, à l'exception de la Corée du Nord, (c'est-à-dire, les Nord-Coréens réfugiés en Chine, les Coréens de Chine, les Coréens du Japon et les Sud-Coréens) se répand l'idée de l'inutilité de la Corée du Nord, tout le monde se trouvant bien avec "une seule grande Corée Mais un état d'esprit bien différent aurait pu naître si, [comme cela avait été envisagé] l'équipe de Corée avait compté parmi ses membres des représentants du nord ou si des rencontres s'étaient tenues au Nord du 38ème parallèle. Ironiquement, la nouvelle la plus importante en provenance de Corée du Nord pendant la Coupe du monde fut celle de la bataille navale déclenchée avec le Sud. Nul doute qu'il s'agissait là pour la Corée du Nord de rappeler au monde qu'elle existait et que la péninsule coréenne restait une zone conflictuelle.

La reconnaissance des enlèvements de ressortissants japonais par la Corée du Nord : un choc pour la communauté coréenne au Japon

Il n'est pas excessif de dire que la Coupe du monde fut un évènement mémorable. Si l'on se retourne sur la dernière décennie, même s'il y eut en Corée du Sud un temps une crise économique, cette décennie fut marquée par l'ouverture démocratique et le développement économique. La société s'est stabilisée. Son rang sur le plan international s'est élevé. Comparons avec la Corée du Nord. La Corée du Nord ne fait parler d'elle qu'à propos de la famine qui y sévit, d'exportations illégales de drogues, des entrées illégales du fils de Kim Jong-Il au Japon, de bateaux espions, des incursions de sous-marins, des enlèvements. Et depuis le mois de mars dernier, il faut ajouter la multiplication du nombre des réfugiés nord-coréens qui tentent de pénétrer les ambassades et missions diplomatiques à l'étranger. La communauté internationale ne peut qu'être marquée par les images de Nord-Coréens prêts à tout pour se rendre au Sud.

"Sur la péninsule coréenne, a-t-on besoin d'un pays tel que la Corée du Nord ?" Il semble que le peuple coréen de par le monde commence à se poser cette question, non pas à la face du monde, mais au plus profond de son cour. Les Coréens dans leur ensemble saisissent de mieux en mieux la réalité de la Corée du Nord. En outre la reconnaissance par Kim Jong-Il lui-même de la réalité d'un crime aussi grave que celui des enlèvements a blessé profondément les Coréens du Japon - et cette blessure n'est pas près de se cicatriser. Le sentiment de trahison est en effet très fort : il s'agit pour les Coréens du Japon d'un pays qu'ils croyaient honnête et qu'ils avaient soutenu coûte que coûte.

Je me suis entretenu des conséquences de ce choc avec un de mes amis, un commerçant lié à la Chosen Soren. Il s'agit d'un homme d'un trentaine d'années, sérieux, dont la position lui permet de connaître les aspects cachés et publics des activités de la Chosen Soren, et qui m'explique que, même si les scandales autour de la Corée du Nord et de la Chosen Soren se succèdent, il estime que les associations susceptibles de venir en aide à ses compatriotes en difficultés sont nécessaires : "Lorsque je pense à la souffrance des familles des personnes enlevées, les mots me manquent. Pour parler franchement, j'ai moins le sentiment d'une trahison de la part de notre pays que de celui d'une forme de mépris à notre égard. Nous autres Coréens du Japon n'avons cessé de dire que les accusations d'enlèvements portées contre la Corée du Nord trouvaient leur origine dans la propagande officielle japonaise contre ce pays et n'avaient aucun fondement. Pourquoi enlever par exemple une collégienne comme Megumi Yokota ? Notre pays a amené la Chosen Soren et les Coréens du Japon à mentir. Et, en fin de compte, ils nous ont complètement ignorés. Nous ne nous considérons plus comme des Nord-Coréens. Comment pourrons nous vivre en tant que Coréens au sein de la société japonaise ?"

Après un tel "acte de soumission à l'impérialisme japonais et américain la propagande nord-coréenne aura du mal à prendre. Il semble que "le choc de la reconnaissance des enlèvements" a secoué la Chosen Soren du sommet jusqu'à la base. Ceci amènera en outre à une remise en cause idéologique des factions favorables à la Corée du Nord au Japon et en Corée du Sud. Plus encore, au sein même de la Corée du Nord, en hissant le drapeau blanc, le grand leader a peut-être perdu de son autorité. Si rien ne change, le pouvoir nord-coréen perdra de sa crédibilité non seulement vis-à-vis de l'extérieur (communauté internationale et Coréens de l'étranger) mais aussi vis-à-vis de sa propre population. Et il semble qu'un retour en arrière soit impossible. Si la Corée du Nord veut éviter cela, il n'y a qu'une seule solution : se conformer aux normes internationales et devenir un pays "normal Un retour en arrière est impossible.

Des atteintes terrifiantes aux droits de l'homme

Cet été, je me rendais pour la vingt-septième fois en Chine à la frontière avec la Corée du Nord depuis ma découverte de la région en 1993. J'ai rencontré entre la mi-août et la mi-septembre une vingtaine de Nord-Coréens en Chine. Certains étaient des réfugiés permanents en Chine alors que d'autres avaient l'intention de retourner dans leur pays. Ceux qui quittent leur pays pour se rendre en Chine se contraignent à une vie de clandestinité dans laquelle ils n'ont aucun droit. En outre, le zèle répressif de plus en plus manifeste de la police chinoise terrifie ces réfugiés tout comme les membres des associations humanitaires présentes sur place. Des systèmes de vidéosurveillance ont été installés aux points de passage des fleuves Tumen et Yalu. La police des frontières chinoise est très présente sur les routes partant de la frontière nord-coréenne et cherche par le port ostensible de casques lourds et d'armes automatiques à dissuader les réfugiés de se rendre dans l'intérieur du pays. Il s'agit d'endiguer le plus en amont possible le flot de réfugiés nord-coréens qui, depuis le printemps 2002, cherchent refuge au sein des représentations officielles étrangères en Chine. J'ai rencontré des réfugiés qui avaient quitté la Corée du Nord très récemment. J'ai pu les interroger sur l'évolution de la situation en Corée du Nord. En résumé, il semble que la situation alimentaire et énergétique du pays a connu quelques améliorations, il n'y a pas à proprement parler de famine. Mais la pénurie des biens de consommation courante reste sévère. En outre, les réformes économiques mises en ouvre en juillet (officiellement appelées "ajustements économiques qui visent à mettre fin à la prolifération des marchés noirs ont bouleversé la vie quotidienne de la population. En outre, le contrôle de l'opinion publique serait encore plus sévère que par le passé et on m'a rapporté à plusieurs reprises que depuis le mois de juin les châtiments sont plus sévères pour ceux qui sont renvoyés en Corée du Nord par la police chinoise. On peut penser que ce durcissement est dû à la protestation de la Chine à la suite des affaires de réfugiés dans les représentations étrangères en Chine. Voici le témoignage d'une jeune femme de 27 ans, qui avait été renvoyée en Corée du Nord par la Chine au mois de mai et qui a de nouveau pénétré en Chine à la mi-août :

"J'ai été interrogée pendant un mois environ, on m'a demandé si j'avais eu des contacts avec les Coréens du Sud, si j'avais été protégée par des chrétiens. Ces interrogatoires ont pris une forme telle qu'une femme comme moi ne peut pas décrire. A la suite de cela, j'ai été internée deux mois dans un camp de rééducation par le travail où nous passions nos journées à couper de l'herbe ou ramasser du bois de chauffe dans la montagne. Le soir, nous devions nous exercer à chanter en l'honneur de Kim Il-Sung et Kim Jong-Il. A la fin, j'ai été mobilisée pour la construction d'un barrage mais je me suis échappée une nuit. Au camp, des gens sont morts d'épuisement. C'est une façon parfaitement inhumaine de traiter les gens. La vie en Corée du Nord est devenue impossible pour moi."

Quelqu'un comme moi qui vit à l'étranger ne peut se faire une idée de la réalité terrible des "camps de rééducation par le travail" nord-coréens simplement en recueillant le témoignage d'une jeune femme réfugiée en Chine. Il semble qu'aujourd'hui le côté sombre de l'âme humaine se manifeste trop fréquemment en Corée du Nord, sans que personne d'extérieur ne puisse en témoigner directement. Même d'après les témoignages de leurs victimes, il n'est pas possible, je pense, de prendre la pleine mesure des exactions qui sont commises par l'armée et la sécurité populaire nord-coréennes dans les camps de rééducation par le travail, les centres de détention, les camps de concentration et autres prisons qu'elles administrent.

Un nouvel espace de consultations internationales

Le problème des Japonais enlevés était un obstacle majeur à la normalisation des relations entre le Japon et la Corée du Nord. Cet obstacle a été aujourd'hui levé par Kim Jong-Il. Il ne fait cependant aucun doute que l'objectif de la normalisation reste très lointain et parsemé d'embûches. Même si l'on en reste au problème des enlèvements, les aveux nord-coréens ont allumé un incendie dans l'opinion japonaise que l'absence de réponse aux demandes japonaises concernant le sort des victimes ne peut pas contribuer à éteindre. Le pouvoir de Kim Jong-Il qui se trouve aujourd'hui au seuil de la reprise des négociations avec le Japon, se devra de faire des concessions sur les dossiers pendants, y compris celui des enlèvements. Sinon le pouvoir nord-coréen ne parviendra sans doute jamais au but qu'il s'est fixé, la normalisation des relations avec le Japon.

Mais peut-être est-il trop optimiste de penser que le pouvoir de Kim Jong-Il, qui nous a habitué à éluder les questions, sera contraint de faire face aux demandes japonaises ?

Un objectif de Kim Jong-Il est d'obtenir une forme de reconnaissance de la part des Etats-Unis et de l'argent de la part du Japon. La Corée du Nord, qui comme nous l'avons décrit, doit faire face à une perte de légitimité, se concentre aujourd'hui sur une série d'objectifs qu'elle pense pouvoir atteindre. Si les négociations entrent dans une impasse, le sacrifice majeur qu'auront représenté aveux et excuses pour les enlèvements n'auront eu aucun sens. Les Nord-Coréens pensaient pouvoir limiter les effets de leurs aveux aux négociations elles-mêmes et n'avaient pas prévu les réactions en chaîne qu'ils ont provoqués. Ce n'est pas que les Japonais ou les Américains aient cherché à tirer profit de la faiblesse nord-coréenne. C'est bien plutôt la Corée du Nord qui s'est elle-même empêtrée dans ses mensonges et ses forfaits passés. Est-il encore trop tôt pour considérer que la Corée du Nord est parvenue au seuil de la désintégration ?

Il n'y pas de dictature éternelle. La Corée du Nord elle-même devra faire face un jour à la fin du système despotique de Kim Il-Sung et Kim Jong-Il. En outre, un jour ou l'autre Kim Jong-Il devra penser à sa succession. Comment celle-ci aura-t-elle lieu ? Personne ne le sait ! Y aura-t-il des troubles, ou cela se passera-t-il en douceur ? La réponse appartient au peuple coréen.

Le Premier ministre Koizumi a déclaré à l'occasion de sa participation à l'ASEM, après son déplacement à Pyongyang, que le Japon continuerait à s'impliquer afin de faire de la Corée du Nord un membre responsable et à part entière de la communauté internationale. Le Premier ministre japonais ayant ainsi affirmé son implication dans les processus en cours en Corée du Nord, on espère qu'il jouera un rôle moteur dans la mise en place de consultations internationales visant à s'attaquer aux questions relatives à la Corée du Nord les unes après les autres. Un des buts qui devront être précisés sera de faire en sorte que la Corée du Nord devienne un pays comme les autres, qui respecte les règles de la communauté internationale. Que la Corée du Nord devienne un pays normal et l'Asie du Nord-Est se stabilisera, le nombre de réfugiés diminuera, les personnes séparées pourront à nouveau se rencontrer, une coopération pour le développement économique pourra se mettre en place entre la Corée du Nord et ses voisins.

Lors des discussions avec le Nord, que ce soit sur le plan multilatéral ou dans le cadre des négociations du Japon avec ce pays, un des problèmes prioritaires devra être la question des droits de l'homme. Que la Corée du Nord reconnaisse les trois points suivants, et les droits de l'homme se trouveront substantiellement améliorés dans ce pays : 1.) Assurer la sécurité des anciens résidents coréens au Japon et des Japonais ayant volontairement émigré en Corée du Nord. Permettre à ces personnes de se rendre librement au Japon. Ceci pourra être négocié dans un cadre bilatéral. 2.) Résoudre le problème des réfugiés nord-coréens en Chine.

Il y a beaucoup de choses que le Japon pourrait faire. Au cas où les réfugiés se verraient octroyer le droit de rester en Chine, le Japon pourrait supporter les frais de vie quotidienne, comme les frais médicaux et d'éducation de ces réfugiés. Le Japon pourrait même construire et gérer des centres d'accueil et de soins pour ces réfugiés et faciliter leur émigration vers la Corée du Sud en accordant des visas longue durée au Japon à ceux qui le souhaitent. En outre, il faudra considérer comme relevant de la responsabilité du Japon le sort des anciens résidents au Japon ayant émigré en Corée du Nord, ex-résidents coréens au Japon ou leurs femmes japonaises par exemple, qui souhaitent revenir séjourner au Japon.

Former une unité d'enquête sur les droits de l'homme en Corée du Nord

Il s'agirait de demander l'ouverture à cette unité des centres de détention nord-coréens, l'octroi aux détenus d'une aide alimentaire, et la libération des prisonniers politiques.

Kim Jong-Il, lors de son entretien avec le Premier ministre Koizumi, a déclaré que les questions telles que les enlèvements ou les bateaux-espions seraient traitées comme des événements du passé. Les camps de prisonniers politiques et ce système qui viole les droits de l'homme doivent lui aussi être abandonnés. Il nous faut convaincre la Corée du Nord que si elle souhaite intégrer le système international, elle doit cesser de s'en prendre à sa population. C'est ce que tout le monde demande, à commencer par les habitants de la Corée du Nord. Si la Corée du Nord ne se démocratise ni ne s'ouvre, la souffrance des habitants continuera, les conditions qui ont permis les enlèvements ne disparaîtront pas, et la charge pour les pays voisins ne diminuera pas. Les négociations nippo-nord-coréennes sont une excellente occasion de favoriser une évolution du régime nord coréen vers plus de démocratie.

Notes

(1)NdT : La Chosen Soren est l'association des Coréens résidant au Japon affiliée à la Corée du Nord.

(2)NdT : Les Coréens du Japon ne sont pour la plupart ni nord-coréens ni sud-coréens, mais simplement "coréens", c'est-à-dire de facto apatrides.

Ndlr

[NDLR - En Asie du Nord-Est, la scène diplomatique est en grande partie accaparée par les manouvres auxquelles la Corée du Nord se livre pour assurer sa survie. Face à la menace brandie par Pyongyang de développer des armes nucléaires, un des soucis des chancelleries impliquées dans les négociations avec la Corée du Nord (Etats-Unis, Chine, Japon et Corée du Sud) semble être d'éviter un effondrement de la dictature nord-coréenne. Malgré l'aide humanitaire apportée par la communauté internationale, le sort de la population nord-coréenne est perçu dans ce contexte comme relativement secondaire. En 2002, l'attention de l'opinion internationale a été attirée sur la situation des Nord-Coréens qui, fuyant leur pays en passant par la Chine, ont demandé asile à différentes missions diplomatiques étrangères de Pékin ou dans des villes chinoises du nord-est du pays, mais cet intérêt est retombé et les autorités chinoises ont considérablement renforcé les contrôles le long de la longue frontière qui sépare leur pays de la Corée du Nord. Dans les trois documents constituant le présent dossier, la situation de ces réfugiés est analysée. Le premier document, traduit de China Rights Forum, décrit la manière dont la Chine refuse de reconnaître à ces personnes le statut de réfugiés. Le second, rédigé par le P. Jézégou, prêtre des Missions Etrangères de Paris en Corée du Sud, présente, à travers un certain nombre de cas concrets, le sort qui est fait à ces "évadés" nord-coréens dans le nord-est de la Chine. Le troisième, traduit du japonais, évalue les évolutions récentes de l'opinion publique japonaise, en particulier de sa composante d'origine coréenne, face à l'actualité de ces derniers mois.]<br />

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(EDA, Ronza, avril 2003)<br />