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Asie du Nord-Est - Chine

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Semaine de prière pour l’unité des chrétiens : que pouvons-nous apprendre de la diversité des chrétiens en Chine ?

18/01/2018

Depuis la réouverture politique du régime communiste à la fin des années 70, il est devenu la norme de distinguer entre deux types de chrétiens en Chine. Dans le cadre de la semaine pour l'unité des chrétiens, du 18 au 25 janvier, Michel Chambon propose des pistes de réflexion pour surmonter cette approche. 

 En cette semaine de prière pour l’unité des chrétiens, cet article propose de présenter la situation des chrétiens en Chine pour réfléchir à nouveau frais sur la situation œcuménique dans le pays et surtout méditer plus fondamentalement sur comment nous approchons comme chrétien, l’idée d’unité en Chine et ailleurs. Suite à un article de 2016 qui présentait le panorama œcuménique des chrétiens de Chine à partir du contexte historique et politique, le présent article propose de questionner les critères que nous utilisons pour cartographier et distinguer les Chrétiens entre eux.

Longtemps, la question principale à l’égard des chrétiens de Chine, catholiques et protestants, fut : « Combien sont-ils ? ». Cette question n’a toujours pas trouvé de réponse précise mais les observateurs s’accordent pour une estimation entre 60 et 90 millions de fidèles, dont une très grande majorité de protestants puisqu’on ne compterait que 8 à 15 millions de catholiques.

En cette semaine de prière pour l’unité des chrétiens, la question devient celle des divisions internes au christianisme chinois et de la manière dont nous les reconnaissons. Combien de divisions ? Sur quels critères ?
Depuis la réouverture politique du régime communiste à la fin des années 70, il est devenu la norme de distinguer entre deux types de chrétiens : ceux qui collaborent avec les organes de contrôle du régime (les patriotiques, les officiels), et ceux qui refusent cette main mise du régime (les clandestins, les souterrains). Il y aurait a priori seulement deux types de catholiques et deux types de protestants.

Une approche bi-partite désormais problématique

Pourtant, une très grande majorité d’observateurs s’accordent désormais pour dire que cette approche bi-partite est désormais problématique en bien des points. Dans leurs récentes publications, le journaliste Ian Johnson, et le chercheur en sciences politiques, Carsten Vala, montrent que la réalité d’aujourd’hui est beaucoup plus complexe et subtile : d’une part la société chinoise s’est radicalement transformée depuis les années 80, d’autres part le régime ne cesse d’ajuster ses moyens de contrôle créant tout une gamme de reconnaissance et de contrôle implicite. Certains chercheurs, qui travaillent uniquement sur le monde protestant chinois, proposent alors une division tripartite des protestants de Chine : les Eglises officielles (communautés dûment enregistrées et relativement importantes, avec un clergé formé dans les écoles agrées par le parti), les Eglises urbaines (communautés urbaines non-officiellement enregistrées, mais implicitement reconnues et tolérées par les autorités locales) et les Eglises domestiques (communautés non-officiellement enregistrées et qui ne recherchent aucune reconnaissance implicite du gouvernement).

Le problème avec cette nouvelle tripartition est double. D’une part, le régime est à nouveau mis au centre du modèle pour distinguer les différents types de Chrétiens. C’est le critère politique et le critère résidentiel entre ville et campagne (opposition relativement désuète mais encore à la base des papiers d’identité en Chine) qui suffirait à décrire la diversité des protestants de Chine. Encore une fois, ce ne sont pas les différences ecclésiologiques ou théologiques qui sont retenues comme critères ultimes, mais les différences politiques et sociales. Or, il est paradoxal de prendre les critères du parti communiste comme repères principaux pour distinguer les chrétiens entre eux. D’autre part, cette approche rend aveugle à certains courants du christianisme chinois qui n’entrent pas dans cette tripartition. Par exemple, les chrétiens de Wenzhou sont proches du modèle des « Eglises urbaines » sans pour autant y correspondre entièrement. Leurs réseaux s’étendent des campagnes aux capitales étrangères et ne reposent pas sur un leadership clérical.

Comment donc distinguer et nommer les courants principaux à l’intérieur du protestantisme chinois ? Comment proposer des critères pour se repérer à l’intérieur des 10 000 églises de Chine ? Je focalise dans la suite de cet article sur les protestants, mais la situation des catholiques serait comparable en bien des points.

Des acteurs du débat

Le protestantisme chinois est de fait extrêmement divers et évolue assez rapidement. Il est parcouru par mille et un courants qu’il est difficile de schématiser et qui de plus s’entremêlent. En réalité, les facteurs théologiques (influence de l’évangélisme américain, du pentecôtisme asiatique, du néo-calvinisme), sociétaux (vieillissement de la population, immense exode rural, récente création d’une classe moyenne majoritaire, ...), historiques (traumatisme de la semi-colonisation de la Chine par l’Occident, héritage des anciennes divisions entre différentes sociétés missionnaires venant de différentes dénominations et pays, ...), économiques (enrichissement très rapides de certains, nouveaux types de pauvretés, ...), et bien sûr politiques (rôle du Parti communiste, histoire politique locale en tension avec le gouvernement central, ...) sont tous des facteurs cruciaux pour comprendre l’extrême diversité des protestants de Chine et ce qui les différencie les uns des autres. Il faut aussi nommer la présence des courants chrétiens hétérodoxes importants avec par exemple ceux qui suivent la réincarnation féminine de Jésus, ou ceux qui ne croient pas en la Trinité. Ces courants hétérodoxes rendent la définition du christianisme en Chine encore plus complexe.

Une question collatérale au problème de la reconnaissance des différences entre chrétiens est celle des acteurs du débat. Qui parle, évalue et sélectionne les critères ? Quel critère est jugé par qui comme suffisamment important pour être considéré comme un point de rupture ? Est-ce par des dirigeants politiques seuls ? Des membres du clergé ? Des universitaires ?

En fait, une grande partie des discours et publications sur les protestants de Chine sont alimentés par des sociologues et des chercheurs en sciences politiques qui essaient à partir du cas des chrétiens de Chine de comprendre le système politique chinois. Il n’est dès lors guère étonnant que les facteurs théologiques et ecclésiologiques disparaissent du débat.

Une partition en quatre courants

Conscient de ces différents enjeux, je propose donc une partition en quatre courants. Dans un article co-signé avec un jésuite et à paraître le mois prochain dans la Civilta Cattolica, je m’appuie sur des critères théologiques, ecclésiologiques, économique et politiques pour distinguer entre :

• 1. les Eglises officielles : il s’agit de l’ensemble des Eglises protestantes dument enregistrées auprès de l’administration chinoise. Dès lors, ces Eglises sont sous le leadership de pasteurs formés dans des écoles de théologie agréées. Elles sont de taille très variables, de quelques centaines à quelques dizaines de milliers de fidèles. La très grande majorité de ces Eglises ont une théologie évangélique et une approche fondamentaliste des écritures tout en proposant une grande variété d’activité à leurs fidèles. Du fait de la politique actuelle du gouvernement, de plus en plus de ces Eglises s’investissement massivement dans les services sociaux, notamment l’aide aux personnes âgées.

• 2. les Eglises du type Wenzhou : ces communautés chrétiennes sont le produit d’un fort leadership d’entrepreneurs protestants qui conjuguent foi chrétienne et monde des affaires. Lieux d’entraide fort, ces Eglises fonctionnent en autogestion et ne recourient que de manière contractuelle à des pasteurs pour le culte du dimanche. Si ces Eglises ne sont que parfois enregistrées auprès de l’administration, elles ne sont généralement pas en antagonisme avec le parti communiste chinois car elles adhèrent à son idéologie économique. De plus ces communautés ont une forte propension à s’organiser en réseaux marchands conjuguant évangélisation et investissement économique.

• 3. les Eglises domestiques : il s’agit des communautés qui ne sont pas enregistrées officiellement. Si certaines fonctionnent grâce à des liens officieux avec des membres de l’administration qui leur offrent une reconnaissance implicite et une relative sécurité, d’autres se perçoivent en fort antagonisme avec l’Etat communiste et les Eglises patriotiques. L’ensemble de ces Eglises sont de taille assez petite avec seulement quelques centaines de fidèles. En effet, elles préfèrent se scinder dès que le nombre de membres devient trop voyant. Une très grande majorité de ces Eglises domestiques fonctionnent sous le leadership d’un/e pasteur/e formé clandestinement en Chine ou bien à l’étranger et vivent d’une spiritualité très proche des courants pentecôtistes.

• 4. Les chrétiens hétérodoxes : il s’agit d’une myriade de groupes et réseaux influents qui s’inspirent des écrits chrétiens pour composer leurs propres pratiques religieuses, souvent très éloignées du christianisme historique. Toutes ces Eglises remettent en question certains aspects de la foi apostolique (Trinité, incarnation, unicité du Christ), englobant toutes sortes d’éléments de la religion populaire chinoise et promouvant dans la majorité des cas un fort millénarisme avec une fin du monde imminente. Un grand nombre de ces courants s’autoproclamant chrétiens sont en fait définis comme « sectes perverses » par l’Etat chinois et activement combattus.

Cette partition en quatre courants qui s’entremêlent reste certes insatisfaisante. Il faudrait parler encore des Eglises où le critère ethnique est fondamental (Eglises coréennes dans le nord du pays, ou tibétaine dans l’Est, ...). Il faudrait aussi parler des réseaux ecclésiaux liés à des populations spécifiques (migrants, étudiants) qui parfois s’articulent à l’un des quatre courants majeurs mais parfois synthétisent leur propre mouvement sectaire. Mais le but de ces partitions en quatre courants est double : ne pas démultiplier les catégories à l’infini sans pour autant tout juger à l’aune d’un seul critère (théologique ou politique). Il s’agit de donner un cadre de base lisible, suffisamment divers et large qui reconnaisse les mouvements majeurs du protestantisme chinois, y compris ses aspects hétérodoxes qui obligent les autres courants à expliciter leur positionnement théologique.

Face à une situation complexe, de la nécessité de prendre le temps d'observer et de prier

A partir de ce panorama des protestants de Chine, revenons à la semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Observer et débattre de la situation des protestants de Chine, c’est souligner que si l’unité des chrétiens n’est en rien évidente et naturelle, leurs divisions ne le sont pas plus ! La manière dont nous parlons des distinctions et divisions, la manière dont nous retenons certains critères et en éliminons d’autres est déjà chargée de sens, et parfois même ambiguë. Les divisions ne sont pas nécessairement évidentes et objectives. Elles sont toujours aussi des choix subjectifs de ceux qui en parlent. Pourquoi insister tant sur tel sujet et passer tel autre sous silence ?

Observer et prier pour les chrétiens de Chine c’est découvrir le mal que peut faire le fait de tout regarder sous l’angle d’un seul critère. Si en Chine ce critère est souvent celui du politique, en Occident ce fut généralement celui du théologique – minimisant trop souvent les autres critères tels qu’économiques, sociétaux, ... qui pourtant expliquent pourquoi et comment les chrétiens se sont séparés, voire même déchirés. Or les chrétiens chinois nous rappellent que les critères théologiques et ecclésiologiques sont loin d’être suffisants pour comprendre les divisions entre chrétiens.

Je conclurais donc en disant que lorsque nous prions pour l’unité des chrétiens, en Chine ou ailleurs, il est important de prendre le temps d’écouter et de regarder la variété des facteurs qui déchirent le manteau du Christ. Pour cela, il importe de ne pas écouter seulement des universitaires ou des membres du clergé, mais une variété de témoins et d’analystes qui chacun nous aide à mieux approcher la variété des blessures qui affectent la communion entre chrétiens.

Michel Chambon