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Asie du Nord-Est - Chine

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Comprendre ce qui se cache derrière « le modèle des protestants de Wenzhou »

Comprendre ce qui se cache derrière « le modèle des protestants de Wenzhou »

16/06/2016 - par Michel Chambon

La destruction ces deux dernières années de croix et d’églises dans la province du Zhejiang, et particulièrement dans la région de Wenzhou (sud de la province), a attiré l’attention de nombreux observateurs étrangers. Il y a quelques jours encore, Eglises d’Asie publiait un article traduit de la presse américaine : ...

... « Zhejiang : la campagne d’abattage des croix sur les édifices chrétiens se poursuit ». Peu nombreux cependant sont ceux qui s’attachent à présenter la structuration précise et le fonctionnement de ces communautés protestantes de Wenzhou. La ville est souvent présentée comme étant « la Jérusalem de la Chine », et l’on prête aux gens de Wenzhou les qualités supposées des juifs : enclins à migrer, religieux et doués en affaire. Pour aller au-delà des images toutes faites et entrer dans l’épaisseur historique, sociale et religieuse de cette région de Chine, le présent article propose une brève esquisse de ce que l’on pourrait désigner comme étant le « modèle protestant de Wenzhou » pour souligner combien celui-ci est spécifique et dynamique. Son auteur est Michel Chambon, bien connu de nos lecteurs. Français, doctorant en anthropologie à Boston University (Etats-Unis), Michel Chambon revient d’un séjour d’une année en Chine continentale où il a mené des recherches de terrain, notamment au Zhejiang.


Pour comprendre la forme de protestantisme qui se développe à Wenzhou et ses environs, un détour par l’origine de l’évangélisation protestante de la région est nécessaire. Les missionnaires qui arrivèrent sur place en 1866-1867 appartenaient très majoritairement à la China Inland Mission (CIM), fondée le 25 juin 1865 à Brighton, au Royaume-Uni, par Hudson Taylor. Contrairement aux habitudes d’alors en Europe, cette société missionnaire avait pour spécificité de ne pas recruter en fonction d’une ordination religieuse (critère important chez les anglicans et les méthodistes), ni en fonction d’une appartenance confessionnelle ni même en fonction du niveau d’éducation. La société CIM recrutait ses candidats missionnaires parmi les classes populaires britanniques, allant même jusqu’à envoyer des femmes célibataires en mission, ce qui était alors aussi inédit que révolutionnaire. Une fois en Chine, ces nouveaux missionnaires européens portaient le costume chinois, encourageaient une forte inculturation du christianisme, et organisaient le culte dans les résidences mêmes de la population. Cette société missionnaire encourageait également le principe des trois autonomies, qui fut plus tard repris et recyclé par le gouvernement communiste chinois : les communautés locales devaient s’autofinancer, s’autogérer, et s’auto-propager. Dès 1866, les missionnaires CIM arrivèrent donc en Chine, s’implantant d’abord dans le nord de la province du Zhejiang (Hangzhou, Fenghua et Shaoxing), puis années après années essaimèrent à travers le nord et l’ouest du pays. Tout naturellement, le Zhejiang devint un bastion des CIM, alors que pendant ce temps, le Fujian devenait un bastion pour les anglicans et les méthodistes (deux Eglises encourageant une forte structuration hiérarchique et un apport financier depuis l’Occident).

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Années 1890 : Hudson Taylor et son épouse, entourés de chrétiens chinois (© OMF)

A cette première introduction du protestantisme (1866-1949) va succéder l’époque communiste révolutionnaire (1949-1979). L’évolution des conditions sociopolitiques remodèle rapidement la réalité concrète des communautés chrétiennes locales. Un élément important, commémoré par les chrétiens locaux et mis en lumière par Wang Xiaoxun, réside dans le fait que, durant la Révolution culturelle (1966- 1976), les rassemblements pour prier se poursuivirent à l’intérieur des résidences des fidèles. Les chrétiens sont aujourd’hui fiers de rappeler que si les missionnaires britanniques avaient promu en leur temps les trois autonomies, les communautés chrétiennes de l’époque maoïste connurent les trois dépouillements : les croyants ne possédaient ni église, ni bible, ni propriété foncière. Mais cela n’entamait par leur foi et ils continuaient à se réunir pour prier. Ces rassemblements n’étaient toutefois pas sans risque. Les groupes de prière évitaient de se retrouver toujours au même endroit, mais circulaient de maison chrétienne en maison chrétienne, afin de ne pas attirer trop d’attention sur telle ou telle famille. Les chefs de famille qui ouvraient leurs portes à ces rencontres apprirent ainsi à collaborer ensemble, à tisser de forts liens de confiance mutuelle et accumulèrent à travers cela un prestige de plus en plus important. Ils devenaient les protecteurs des croyants. Durant cette période maoïste, le nombre des protestants de Wenzhou, loin de diminuer, augmenta sensiblement, surtout après 1958.

Des communautés organisées, structurées et autonomes

Ainsi, quand en 1979, le gouvernement chinois ré-autorisa progressivement les activités religieuses à réapparaître, les chefs de famille de Wenzhou refusèrent de transmettre le leadership des communautés aux rares pasteurs qui se présentèrent. Ces hommes avaient aidé les chrétiens à se rassembler et à prier pendant des années, et ils avaient appris à s’organiser et à collaborer les uns avec les autres. Ainsi, obéir à des pasteurs ne leur apparaissait en rien naturel et ils préférèrent continuer « comme avant ». En agissant ainsi, ils se sentaient dans la droite tradition des missionnaires CIM. Surtout, le prestige et l’autorité qu’ils avaient accumulés pendant les deux décennies précédentes leur permirent de ne pas s’aligner sur le nouveau modèle du protestantisme chinois supervisé par les pasteurs et les agences gouvernementales.

Simultanément, la période des années 1980 devint pour la région de Wenzhou une période de « rattrapage » économique qui propulsa les populations locales dans une nouvelle réalité marchande. En effet, la rivalité de la Chine continentale avec Taiwan avait eu pour conséquence que la région de Wenzhou était restée sous-développée. Par crainte d’un conflit, le gouvernement central avait refusé d’y implanter les infrastructures de base ou des usines importantes. Ainsi, quand de nombreuses unités de travail de la Chine populaire des années 1980 peinèrent à se convertir à la nouvelle loi de marché, les populations plus pauvres et retardées de Wenzhou se jetèrent toutes entières dans le petit négoce et la construction de réseaux marchands à travers la grande Chine. Ils n’avaient rien à perdre. S’appuyant sur les liens de confiance construits à travers les réseaux chrétiens, les chefs de famille devinrent des entrepreneurs intrépides plantant entreprises et communautés croyantes à travers toute la province, et au-delà. A cette même époque, le conflit avec Taiwan s’apaisa et le gouvernement local se mit à investir dans le développement des infrastructures de la région, tout en encourageant encore plus les entrepreneurs locaux à prospérer.

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Tout ceci fit que les réseaux chrétiens de Wenzhou connurent une très forte expansion à partir des années 1980. Mais cette croissance se fit suivant les caractéristiques du christianisme de Wenzhou. Alors qu’il y a aujourd’hui plusieurs milliers d’églises dans la région, très rares sont celles dirigées par un ou plusieurs pasteurs, ou ayant un pasteur y résidant de manière stable. Les églises de Wenzhou sont dans leur très grande majorité placées sous la direction d’un comité de co-travailleurs (tonggong). Ce comité de co-travailleurs (CCT) se compose de membres élus par la communauté pour représenter les différents sous-groupes (catéchisme, liturgie, chorale, construction-entretient, etc.) et reflète aussi une certaine représentativité territoriale (les différents quartiers où l’église est présente) tout en respectant un certain ratio homme/femme. Généralement, les communautés élisent ou reconduisent les membres de leur CCT tous les trois ans. Le comité est toujours composé d’un nombre impair de membres, avec une majorité d’hommes et de personnes ayant entre 30 et 60 ans. Les petites églises (200 chrétiens) ont généralement cinq co-travailleurs dans leur CCT (trois hommes et deux femmes), les grandes églises (3 000 chrétiens) ont environs vingt-cinq co-travailleurs dans leur CCT (dix-huit hommes et sept femmes). Quoique chaque CCT ait un responsable et parfois un ou deux vice-responsables, les décisions importantes sont toutes prises par votation au sein du comité. Le nombre impair des membres garantit que chaque vote aboutisse à une décision. Cette structuration assure également une forte unité de tous les membres de la communauté, un fort sentiment de responsabilité commune, et l’incapacité pour tel ou tel clan de monopoliser pouvoir et ressource (un problème récurrent dans les Eglises chinoises). Les activités, les dépenses, les formations sont toutes décidées par le comité. Pour les cultes du dimanche ou les formations, le CCT fait appel à des prédicateurs extérieurs qui sont invités (et rémunérés) pour venir assurer la présidence et la prédication. Des pasteurs, des presbytres (anciens), des missionnaires se succèdent ainsi de dimanche en dimanche. Une même église peut ainsi voir passer entre une dizaine et une vingtaine de prédicateurs différents au cours d’une année.

Des églises qui sont des lieux de rencontre

Alors que la majorité des églises de Wenzhou ne compte qu’entre 500 et 600 chrétiens chacune, le bâtiment communautaire qu’elles bâtissent est généralement massif et voyant. Une congrégation de 400 croyants fait facilement construite un ensemble de six étages, dont deux seront dévolus à la chapelle pour le culte, et quatre aux différentes salles communautaires, bureaux et réfectoires. L’aspect extérieur du bâtiment est toujours de style moderne, surmonté de tours ou coupoles imposantes, le tout couronné d’énormes croix rouges visible de très loin. Dans le reste de la Chine, les communautés de seulement 500 ou 600 chrétiens ont souvent du mal à construire de tels édifices massifs, et se limitent généralement à ériger un grand espace de culte avec moins d’espaces multifonctionnels. Ce caractère massif des églises de Wenzhou révèle que ces bâtiments sont en fait une devanture, une revanche sur l’histoire pour montrer à tous comment un groupe a prospéré. En s’unissant autour de Jésus, ces croyants ont réussi, et ils le montrent. L’affiliation construite à l’intérieur de ces églises relève donc également de la compétition sociale. De plus, la taille des bâtiments témoigne du fait que la majorité des co-travailleurs des CCT sont en réalité des entrepreneurs assez prospères, des dirigeants d’entreprises capables de drainer des sommes considérables vers des objectifs variés. Ces églises sont donc une plate-forme, un lieu de rencontre où se mêlent plusieurs sphères sociales, et pas uniquement la seule sphère « religieuse » au sens occidental et moderne du terme. Ceci montre en contraste que ces églises se bâtissent aussi via les dynamiques traditionnelles de la religion populaire chinoise, qui veulent que le culte à un dieu devienne un outil d’affiliation sociale et d’émulation économique. Dans une Chine moderne où les clans familiaux ont perdu de leur superbe, le culte à une divinité commune devient un mécanisme intéressant pour construire du lien, de la confiance et de l’entraide effective. Véronique Poisson, dans ses études sur les chrétiens de Wenzhou, a bien montré ces dynamiques de reconstruction de la filiation. Notons au passage que l’on retrouve des phénomènes assez similaires dans de nombreux temples dédiés à la divinité Mazu du sud de Taiwan.

Ce modèle ecclésial de Wenzhou ne se limite cependant pas à Wenzhou même, mais tend à influencer une grande partie de la Chine chrétienne, notamment dans les provinces de l’Anhui et du Jiangxi. Les entrepreneurs de Wenzhou qui y ont établi leur entreprise, créent quasi systématiquement une petite communauté chrétienne attenante à leur activité économique. S’appuyant sur le réseau chrétien de Wenzhou, ces aventuriers du capitalisme chinois ne séparent pas affaires de ce monde et piété céleste. L’évangélisation est toujours un investissement sûr, quand bien même la majorité de leurs salariés ne sont pas chrétiens. Ce sont donc des milliers de petites communautés qui ont pris forme à travers le pays, certaines éphémères, d’autres rejoignant les Eglises plus conventionnelles, mais d’autres encore restant fidèles au modèle original. Dans des grandes villes telles que Shanghai et Canton, on retrouve aussi ces dynamiques associatives entre patrons chrétiens du Zhejiang – et ceci même au sein des communautés catholiques dites « souterraines » ou « clandestines ».

Un modèle ecclésial exportable ?

Ce réseau des chrétiens de Wenzhou déborde aujourd’hui largement la Chine et se structure dans les communautés chinoises d’Europe et d’ailleurs. Chemin faisant, la création de ce riche entrelacs international, construit sur un modèle ecclésiale alternatif, permet aux chrétiens de Wenzhou de renforcer leur prestige et leur capacité à rassembler des capitaux. Wenzhou deviendrait le centre du christianisme chinois. Ainsi, comme Cao Nanlai l’évoque trop brièvement dans ses travaux, les entrepreneurs chrétiens de Wenzhou et les membres des CCT aiment présenter Wenzhou comme la « Jérusalem de la Chine ». D’après eux, les gens de Wenzhou seraient comme les juifs : enclins à migrer, religieux et doués en affaire. Ces dispositions feraient de Wenzhou un lieu particulièrement béni et un modèle pour le christianisme chinois. Mais cette réputation, somme toute récente et autoproclamée, est vivement contestée par une grande majorité des autres chrétiens de Chine qui refusent de reconnaitre une telle primauté aux Eglises de Wenzhou. Les récentes tensions autour des croix à Wenzhou soulignent en creux que la trop grande force et autonomie de ces réseaux n’est pas sans soulever l’inquiétude des autorités locales (surtout après la crise bancaire locale de 2008).

On peut toutefois noter que le modèle protestant de Wenzhou incorpore en son sein un mécanisme de régulation et d’équilibre. Contrairement à des lieux comme Singapour ou les Etats-Unis, nous ne voyons pas à Wenzhou l’apparition de « megachurch ». Il y existe au contraire une dynamique de fission constante qui prémunit ces Eglises de devenir trop importante en taille. Les communautés protestantes de Wenzhou ne dépassent jamais 4 000 ou 5 000 personnes car, comme les leaders locaux le disent, « l’homme a peur de la renommée, le cochon du lard ». Il faut comprendre que quand un cochon devient trop gras, son propriétaire pense à le tuer. Pour les hommes, la célébrité est une réalité tout aussi ambiguë. Il n’est pas bon qu’au niveau local, les Eglises deviennent trop attirantes et importantes. D’une part, elles deviendraient ingérables par les CCT ; d’autres part, elles deviendraient objet de toute sorte de convoitise. Ainsi, les communautés protestantes de Wenzhou se scindent facilement, et les conflits internes qui sont souvent à l’origine de ces scissions s’avèrent à terme des bénédictions.

En conclusion, il convient de redire que ce modèle de Wenzhou ne représente pas le tout du monde protestant chinois, pas même dans le Zhejiang. Mais comme nous l’avons vu, les aléas de l’histoire lui ont donné des caractéristiques propres qui l’ont rendu très prospère ces dernières décennies. En dehors du côté entrepreneurial, il faut souligner que loin de rester figé dans un modèle défini, certaines Eglises de Wenzhou se spécialisent de plus en plus dans des activités plus « religieuses ». Certaines investissent massivement dans la formation des jeunes et ouvrent des écoles d’études bibliques pour jeunes adultes, d’autres des centres de formation pour missionnaires chinois, d’autres encore des services sociaux pour personnes handicapées. Dans une Chine changeante, les chrétiens de Wenzhou montrent leur capacité à s’adapter et continuer leur engagement missionnaire.

(eda/ra)