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Asie du Nord-Est - Chine

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Célébrer Thanksgiving en Chine : cheval de Troie américain ?

Célébrer Thanksgiving en Chine : cheval de Troie américain ?

01/12/2015

Fêter Thanksgiving en Chine ? Mais que vient faire en Chine la pause, fêtée le 26 novembre, que s’autorisent les Etats-Unis en souvenir du repas partagé par les passagers du Mayflower avec les autochtones du Nouveau Monde ?

Dans l’article ci-dessous, on découvrira que Thanksgiving, loin d’être une importation américaine célébrée de manière quelque peu artificielle par des chrétiens chinois en mal d’attaches occidentales, est devenue une occasion inattendue et plutôt inventive d’évangélisation et d’annonce de la foi chrétienne.

L’auteur de l’article, Michel Chambon, est doctorant en anthropologie à Boston University (Etats-Unis). Théologien catholique, il effectue actuellement un séjour d’une année en Chine continentale afin d’y mener des recherches de terrain.


Célébrer Thanksgiving en Chine : cheval de Troie américain ?

par Michel Chambon

Alors que les catholiques du monde entier viennent d’entrer dans le temps de l’Avent, ouvrant une nouvelle année liturgique et déroulant de fait le temps qui passe depuis la naissance du Christ, de nombreuses Eglises protestantes de Chine célébraient Thanksgiving. Faut-il voir dans cette concomitance des célébrations une raison théologique ? Ou bien faut-il plutôt comprendre Thanksgiving en Chine comme une américanisation du christianisme chinois ? Pour tenter de répondre à ces questions, nous proposerons ici une rapide description de cette fête aujourd’hui en Chine afin d’illustrer la manière dont les protestantismes chinois évoluent et dévoiler les enjeux ainsi soulevés.

Depuis trois semaines déjà, l’importante Eglise protestante que nous étudions dans le sud de la Chine annonçait à la fin de chacun des cultes la venue de Thanksgiving, ou plutôt de Ganenjie (fête d’action de grâce) selon la formulation chinoise. Les posters de l’Eglise affichaient la chose et expliquaient l’origine biblique et nord-américaine de la célébration.

Aux dires des pasteurs, le lien à l’Amérique du nord n’est pourtant pas ce qui compte, c’est d’abord une prescription biblique qu’il faut honorer. Si Thanksgiving se célèbre fin novembre en Chine, c’est certes pour suivre la tradition américaine, mais c’est surtout parce que c’est aussi la saison des récoltes en Chine. Les chrétiens qui le peuvent étaient donc invités à se joindre au culte spécialement organisé le jeudi 26 novembre 2015 au matin pour rendre grâce à Dieu.

Dès le dimanche 22 novembre, tous les cultes des vingt-deux lieux de prière dépendant de l’Eglise que nous étudions avaient commencé à prendre une teinte d’action de grâce dans la formulation des prières et du prêche. De même, l’autel de l’église principale était recouvert une semaine en avance de fruits, cannes à sucre, sacs de riz et autres produits agricoles de la région.

Quand le jour de Ganenjie arriva, un grand culte se tint dans cette église principale. En plus des cinq cents chrétiens qui se joignirent à la fête, les sept pasteurs de l’Eglise étaient au premier rang et les différentes chorales de chaque église se regroupèrent en une grande chorale de 68 personnes pour animer cette cérémonie unique.

Loin d’être une liturgie ordinaire alliant seulement chant, lecture biblique et long prêche d’un pasteur, la fête de Ganenjie donna lieu à un service de plus de deux heures trente où les différents corps de l’Eglise vinrent rendre grâce devant tous. De manière classique, la cérémonie commença par des cantiques entonnés par toute l’assemblée, puis vint une oraison d’ouverture dite par une pasteure, suivie d’un chant liturgique orchestrée par la grande chorale.

Alors que la quête fut collectée durant un chant de la chorale, elle fut ensuite présentée solennellement par le pasteur en chef sur l’autel central qui prononça une oraison d’action de grâce. De là, deux autres pasteurs de l’Eglise firent la lecture de deux courts textes bibliques, le tout suivi d’une courte homélie donnée par le pasteur en chef. Les textes renvoyaient aux prescriptions de la fête juive des moissons et du devoir de rendre grâce à Dieu, et l’homélie explicita ces deux thèmes tout en mentionnant l’origine occidentale de Ganenjie, son développement en Corée, et le propre de la joie chrétienne.

Un cinquième pasteur assura tout au long du service la fonction de maître de cérémonie pour introduire chacun des acteurs. Ainsi, une fois la prédication terminée, le pasteur maître de cérémonie introduisit deux personnes âgées qui vinrent à tour de rôle faire un témoignage d’action de grâce pour dire combien Dieu les avait bénies durant leur vie, que ce soit lors d’un cancer ou à travers la réussite (aux examens puis professionnelle) de leurs enfants. Ces deux témoignages laissèrent place à une quinzaine d’enfants du jardin d’enfants qui vinrent offrir une danse en remerciement à l’Eglise pour son soutien. Habillés de noir et blanc et dansant en bande sur une musique de pop-rock chinois, les petits égaillèrent toute l’assemblée !

Deux autres témoignages succédèrent à leur danse. Une jeune femme partagea combien sa foi en Jésus Christ l’avait libérée de l’emprise maléfique de collègues de travail adorant les idoles (bouddhistes ou taoïstes), et aussi que la fréquentation d’un groupe de foi lui avait fait rencontrer l’homme qu’elle venait d’épouser un mois plus tôt : toute l’assemblée applaudit ! La deuxième personne – un homme plus âgé – expliqua comment il était né dans une famille chrétienne mais qu’au cours de la Révolution culturelle, il avait délaissé la foi. Plus tard dans sa vie, alors qu’il avait dû faire face à un cancer, il retrouva la foi en Jésus et réalisa après coup combien il fut en fait béni, protégé et prospère toute sa vie car Dieu lui ne l’avait jamais oublié.

A ces deux témoignages succéda une danse qui se voulait folklorique sur le thème des moissons. Des dames d’un certain âge, vêtues de tenues inspirées de la tradition chinoise, offrirent une danse de groupe où leurs chapeaux devenaient des corbeilles de récolte portant haut les merveilles de Dieu. Après ça, deux autres personnes vinrent faire chacune un témoignage d’action de grâce. L’ensemble fut conclu par une longue prière d’action de grâce dite par un des pasteurs qui n’avait pas parlé jusque-là. L’assemblée enfin récita le Notre Père, avant que le pasteur en chef ne remontât dans le chœur pour donner une bénédiction trinitaire. Après avoir répondu solennellement par trois « Amen », l’assemblée se dispersa gaiement.

La description de cette liturgie donne un premier aperçu – sommaire – de la manière dont est célébrée Thanksgiving par une Eglise protestante en Chine. Il faut cependant compléter ce tableau par diverses précisions. Tout d’abord, le moment de Ganenjie ne se limite pas au seul jeudi. Nous avons déjà mentionné combien la fête avait été anticipée et annoncée à l’avance – c’est en fait tout le mois de novembre qui tend à être un mois d’action de grâce. De plus, la décoration de l’autel de l’église principale fut maintenue jusqu’au dimanche suivant, et tous les cultes de ce dimanche-là donnèrent encore lieu à une insistance sur le thème de l’action de grâce. Nous avons aussi pu constater que le samedi qui suivit la fête de Ganenjie, une importante délégation de l’Eglise que nous étudions alla se joindre aux célébrations anniversaires des cent ans de la fondation d’une Eglise fille qui se trouve à deux heures de trajet autoroutier. Et l’an prochain, c’est l’Eglise où nous étions qui organisera elle-même durant les jours de Ganenjie la célébration des 150 ans de sa fondation.

Il semble donc que pour les pasteurs, la mémoire et la célébration de la fondation des Eglises est aussi synonyme d’action de grâce qu’il convient de marquer durant tout le mois de novembre. Toutefois, il ne faudrait pas conclure que tous les protestants en Chine accordent la même importance à ce temps de Thanksgiving-Ganenjie. Une rapide enquête via Wechat (le principal réseau social en Chine) nous a permis de relever que les églises enregistrées auprès du gouvernement ont plutôt tendance à organiser une cérémonie commune dans leur lieu de culte le jeudi de Ganenjie.

Toutefois, les églises non enregistrées auprès du gouvernement (qui sont de nature très variée) ont plutôt tendance à ne rien organiser de spécial – trouvant cette fête trop étrangère à la Chine. Une église non enregistrée de Shanghai avec laquelle nous sommes particulièrement en lien nous expliqua qu’elle ne tenait pas à modifier son cycle de formation et de soirées pour couple. En dehors des protestants eux-mêmes, le fil d’actualité de notre profil Wechat nous a permis de constater que les divers prêtres et religieuses catholiques avec qui nous sommes en lien (à Shanghai, dans le Fujian et au Guangdong) publiaient abondamment des « Joyeux Ganenjie » ou des messages plus longs sur les multiples raisons portant les chrétiens à rendre grâce.

Dans la profusion des messages et commentaires que permet Wechat, plusieurs font suivre des liens de pages Internet où le sens chrétien de la fête de Ganenjie est longuement expliqué. Mais le plus surprenant pour nous a été de constater qu’au matin de Ganenjie, le groupe Wechat de dévots bouddhistes auquel nous participons comme observateur s’est mis à s’envoyer les uns aux autres des « Joyeux Ganenjie » et des émoticônes au graphisme bouddhique (lotus, moine priant, etc.) affublées d’un « Joyeux Ganenjie ».

Là aussi, le fil d’actualité de notre profil Wechat a vu passer des liens de pages Internet bouddhistes expliquant le sens de Ganenjie (rendre grâce pour nos parents, nos professeurs, nos amis, notre condition d’homme, etc.). Force est donc de constater que Thanksgiving-Ganenjie n’est pas une spécificité chrétienne en Chine et que la fête est bien tombée dans le domaine public. Comme en témoigne de nombreux calendriers civils chinois marquant le quatrième jeudi de novembre comme jour de ‘Ganenjie’, la fête de Thanksgiving-Ganenjie fait désormais partie du paysage, et chacun demeure libre de la parer des habits qui lui semblent appropriés.

Analysons à présent comment certaines Eglises de Chine s’approprient cette fête et les significations qu’elles lui insufflent. On peut noter tout d’abord que la fête de Ganenjie dans les communautés protestantes en Chine est une fête en Eglise. Alors que chacun est invité à se rendre à l’église, il n’y a aucun encouragement à faire une fête ou un repas en famille. Ce qui compte est d’aller à l’église et de célébrer ensemble la bonté généreuse de Dieu. Ce rite ne vient pas d’un récit mythique lié à l’origine de la nation, mais d’une injonction divine prescrite dans la Bible. Ainsi, Ganenjie en Chine devient une occasion de bâtir la communauté ecclésiale et de la retourner vers Dieu.

Un collègue anthropologue chinois enseignant à l’Université du peuple à Pékin nous rendait visite durant la semaine de Ganenjie, et il nous fit remarquer que le discours des pasteurs n’était pas vraiment « chinois ». D’après ce professeur, la fête des récoltes dans la culture chinoise ne correspond pas avec le culte au Dieu suprême ou au Ciel. Ce culte d’action de grâce était d’ailleurs réservé à l’empereur lors des fêtes du Printemps. Cette remarque nous permet de soupeser combien les pasteurs protestants, en associant avec insistance récolte et action de grâce (ce que ne font pas les bouddhistes), insèrent l’idée que tous les produits de la terre viennent d’un Dieu unique, constamment créateur, et donnant en premier, sans mérite ou supplique de notre part.

De plus, ce Dieu unique n’est pas impersonnel et distant, mais il nous demande de le remercier en particulier – quelle que soit notre nationalité. Dit autrement, on voit dans la mise en œuvre protestante de Ganenjie une profonde impulsion chrétienne pour proclamer la Bonne Nouvelle révélée en Jésus Christ – et ceci à travers un rituel orchestré en Eglise.

Enfin, le fait de faire témoigner des chrétiens de leur chemin de conversion et de célébrer les anniversaires de fondation des Eglises, témoigne d’un effort pour instituer la notion d’un temps linéaire qui passe et se mesure en fonction de la Révélation divine, marquée par la venue du Christ, son écho en Chine et son accueil dans nos vies personnelles. Cette vision linéaire du temps, distillée dans les cérémonies de Ganenjie du mois de novembre, s’oppose à une vision cyclique et bouddhique du temps, très présente en Chine.

En résumé, les rites orchestrés autour de la date de Thanksgiving-Ganenjie permettent aux communautés protestantes de Chine de se redire en Eglise le cœur de la foi chrétienne : le monde est le don gratuit d’un Dieu unique et personnel, Dieu avec lequel nous pouvons, grâce au Christ et à son Eglise, entrer en contact et en action de grâce, qui que nous soyons et où que nous soyons.

Pour conclure, il nous semble important de pointer comment cette manière chinoise de vivre Thanksgiving-Ganenjie a bien peu à voir avec la manière dont Thanksgiving est célébrée en Amérique du Nord. En nous fondant sur notre expérience familiale au Kansas, ou à travers ce que nous avons pu entendre de collègues universitaires de la côte Est ou du Canada, Thanksgiving en Amérique du Nord est d’abord une fête familiale et patriote. Thanksgiving est la fête par excellence de la famille nucléaire où les parents préparent un repas gargantuesque pour leurs enfants afin de faire mémoire des pères ayant conquis le pays et plantés les valeurs fondamentales de la nation américaine.

L’action de grâce que beaucoup d’Américains formulent est un mémorial portant sur le fruit de leur labeur et sur leur liberté durement acquise. Entre autres choses, la nature, dans ce rituel familial, apparaît comme ambiguë (riche mais devant être dominée), et aucun pouvoir (Etat ou clergé) ne s’immisce entre le chef de famille et le Dieu auquel on rend éventuellement grâce. Nous voyons donc bien que rien de tout cela ne se retrouve dans la Chine protestante qu’il nous est donné d’étudier. Clairement, les protestants chinois utilisent la fête de Thanksgiving-Ganenjie pour en faire un lieu de conversion chrétienne et de construction de l’Eglise – pas une fête familiale et patriote. Pour les protestants chinois, Ganenjie est l’occasion de rendre les Chinois non pas occidental mais plus chrétien !

(eda/ra)