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Asie du Nord-Est - Chine

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CANONISATION DE MARTYRS DE L'EGLISE EN CHINE [ Bulletin EDA n° 315 ]

16/09/2000 - par P. Jean Charbonnier

Dans la tradition chinoise, l'empereur, fils du ciel, avait pouvoir de conférer des titres honorifiques aux personnages illustres qui s'étaient distingués par leur bravoure, leur savoir ou leur sens de la justice. C'est ainsi que le héros des Royaumes combattants GuanYu, s'étant rendu célèbre pour son loyalisme au IIIe siècle, fut ennobli sous les Song en 1120 du titre de « Duc fidèle et loyal » et, huit ans plus tard, du titre de « Prince magnifique de la paix ».

En 1330, il reçut du souverain mongol le nom de « Prince guerrier civilisateur ». Finalement, l'empereur Ming de l'ère Wanli lui conféra en 1594 le titre de « Grand Di (souverain), soutien du Ciel et Protecteur du Royaume ». C'est ainsi qu'un ancien marchand de crème de soja se retrouva divinisé (1). On le voit aujourd'hui sur les autels traditionnels du monde chinois avec sa barbe noire et son visage rouge, symbole de justice et de fidélité.

D'un point de vue religieux chinois, il n'est donc pas étonnant que le pape, « empereur de la religion » (jiaohuang), ennoblisse les héros de la foi en en faisant des vénérables, puis des bienheureux et finalement des saints qu'il est permis de placer sur les autels.

Les chrétiens de Chine attendaient sans doute avec une certaine urgence que les Bienheureux martyrs de leur pays soient à leur tour canonisés. En 1984, le pape s'était déplacé à Séoul pour canoniser les martyrs de Corée. En 1988, il canonisait à Rome les martyrs du Vietnam. Comment la grande Chine pouvait-elle prendre du retard sur ces petits pays qui furent autrefois ses vassaux ? Pire encore, le Saint-Père canonisait le 2 juin 1996 un missionnaire français, le P. Gabriel Perboyre, qui devenait ainsi aux yeux du monde le premier Saint martyr de Chine. Les évêques chinois de Taiwan, présents à Rome pour cette occasion, ne manquèrent pas de demander au pape quand viendrait le tour du vaste groupe des martyrs chinois. Sans fixer de date, Jean-Paul II leur assura que c'était pour bientôt. Au mois d'août de la même année, le journal catholique de Taiwan, Jiaoyou shenghuo, annonçait que ce serait probablement pour la fin de l'année. Mais les choses ne vont pas si vite dans la Rome éternelle. La Sacrée Congrégation pour la cause des Saints a poursuivi sa tâche dans les règles, aiguillonnée sans doute par le cardinal Shan et des catholiques de Taiwan où s'était formée une commission ad hoc.

En mars 2000, la grande nouvelle de la canonisation de 120 Bienheureux martyrs de Chine a été officiellement annoncée. La cérémonie aura lieu à Rome le 1er octobre 2000.

Le choix de cette date rachète sans doute les lenteurs de la préparation. C'est l'année jubilaire où se fait le bilan de 2000 ans d'histoire chrétienne. Avec cette nouvelle canonisation, le pape ouvre une fois de plus à universaliser plus effectivement une Eglise qui se veut universelle. Les Saints martyrs du monde chinois introduisent dans la vie de l'Eglise l'apport d'une civilisation non occidentale d'une grande richesse culturelle. Le choix du premier octobre, fête de Sainte Thérèse, patronne des Missions, n'est pas indifférent. On sait combien la sainte se préoccupait de la Chine. Nombre de grands convertis chinois sont venus à la foi en suivant la petite voie tracée par Thérèse de l'Enfant Jésus. En même temps, le 1er octobre est le jour de la fête nationale chinoise, l'anniversaire de la « libération » du pays par Mao Zedong et de la proclamation de la République populaire de Chine sur la place Tiananmen. En célébrant leurs martyrs ce jour-là, les chrétiens de Chine auront l'occasion de manifester leur « amour du pays et de la religion », suivant l'expression consacrée du langage officiel (aiguo aijiao).

Vision quelque peu optimiste sans doute. Si la canonisation des martyrs de Chine ouvre de telles perspectives d'avenir, il n'en reste pas moins que ces martyrs sont situés dans l'histoire et que la vision occidentale et chrétienne de l'histoire ne correspond pas forcément à la vision chinoise imprégnée d'idéologie marxiste. Ce dossier cherche à situer le témoignage des martyrs de Chine dans leur contexte historique et géographique en vue de mieux saisir la portée historique de leur canonisation. Ces martyrs appartiennent à divers groupes qui présentent des caractères spécifiques et qui s'échelonnent tout au long du XIXe siècle, de 1814 à 1900. L'évocation de leur courage et de leur sacrifice devrait en même temps permettre de mesurer la richesse de leur apport spirituel à la vie de l'Eglise universelle.

Dominicains de choc dans la province du Fujian : 1648 - 1748

Dans les premières décennies du XVIIe siècle, qui sont aussi les dernières années de la dynastie des Ming, les missionnaires jésuites ont bénéficié d'un accueil favorable auprès de grands lettrés confucéens. Paul Xu Guangqi à Shanghai, Léon Li Zhicao et Michel Yang Tingyun à Hangzhou ont pleinement adopté la foi catholique où ils ont découvert une source spirituelle capable de rajeunir et de fonder le meilleur de leur tradition confucéenne. Les jésuites se sont même vus confier par l'empereur le soin du calendrier et de l'observatoire d'astronomie de Pékin. Le poste était autrefois occupé par des astronomes musulmans. Certains d'entre eux, dont le fameux Yang Guangxian, deviennent alors les ennemis jurés des nouveaux venus. Des eunuques corrompus, proches du pouvoir, voient également d'un mauvais oil ces hommes intègres et solidaires des lettrés réformateurs. Face à un confucianisme ouvert et critique, ils vont se recommander des traditions confucéennes les plus conservatrices et les plus formelles. C'est ici qu'il faut voir l'origine de la première persécution dirigée d'abord contre les jésuites de Nankin qui se sont permis de bâtir une église tout à fait différente des temples classiques. Les bouddhistes de leur côté, traités d'idolâtres par les jésuites, voient dans le nouveau culte un facteur éventuel de diminution de leurs revenus.

Et pourtant, dans l'ensemble, les conditions d'apostolat ne sont pas encore trop défavorables. Quelques hauts fonctionnaires chrétiens peuvent user de leur influence pour défendre les missionnaires aux prises avec les magistrats locaux. Au Fujian comme en d'autres provinces, les communautés chrétiennes se multiplient. D'après une évaluation du P. Martino Martini, géographe et historien jésuite installé à Hangzhou, le nombre total des chrétiens en Chine atteint 13 000 en 1627 (2). Un autre jésuite italien, Julio Aleni, popularise la foi chrétienne au Fujian et s'entretient de la personne du Christ avec les lettrés de Fuzhou. Il n'est d'ailleurs pas sans rencontrer d'opposition. Les écrits anti-chrétiens se multiplient dans la région. Dans son ouvrage « Chine et Christianisme, action et réaction », Jacques Gernet cite abondamment des extraits du Poxieji, Collection pour la destruction des doctrines vicieuses un recueil de textes critiques du christianisme, écrits pour la plupart au sud Fujian entre 1635 et 1639 (3). Au début de l'année 1632, lorsqu'un premier dominicain, Ange Cocchi, atteint les côtes du Fujian après une traversée tourmentée, il trouve refuge dans la ville de Fu'an auprès de quelques disciples d'Aleni, et le jésuite lui apporte son soutien. Quelques dominicains et franciscains arrivent alors d'Espagne par le Mexique, les Philippines et Taiwan. Ils n'ont pas la formation humaniste des jésuites, ni leur longue expérience de la Chine. Leur foi conquérante est héritée de la longue lutte contre les Maures d'Espagne et d'écoles exigeantes de spiritualité. La province dominicaine de Notre-Dame du Rosaire a pour mission de porter l'Evangile en Chine. L'un de ses missionnaires, le P. Moralès, s'indigne vite des compromis tolérés par les jésuites. Ceux-ci autorisent les convertis à pratiquer des rites en l'honneur de Confucius et des ancêtres. Ils esquivent aussi certains rites sacramentels tels que les onctions du baptême ou du sacrement des malades car la pudeur chinoise serait scandalisée par des attouchements sur le corps des femmes. Moralès n'a pas de mal à dresser une liste de questions qu'il entend soumettre à Rome en vue d'imposer une discipline qu'il juge trop escamotée par les jésuites. C'est l'origine de la « Querelle des rites » qui va longtemps provoquer des controverses malsaines parmi les missionnaires et révéler en même temps le fossé qui sépare la culture chinoise des traditions chrétiennes occidentales.

Tandis que Moralès fait voile vers Rome, un dominicain espagnol du couvent de Valladolid arrive à son tour au Fujian en 1642, après dix ans d'apostolat aux Philippines. C'est un prédicateur infatigable et puissant qui n'a, dit-on, pour tout bagage que la croix et son bréviaire. François de Capillas (1607-1648) récolte une moisson abondante dans les villages du nord-est de la province autour de Fu'an, Muyang et Tingtao. Les années 1644 à 1646 ont pu être qualifiées par l'historien José Maria Gonzalez d'« âge d'or de la mission » (4). C'est alors que naissent le Tiers Ordre de St Dominique, la Fraternité de la miséricorde et des vocations de vierges consacrées. Quelques mandarins prêtent sans doute l'oreille aux détracteurs des chrétiens, mais ceux-ci sont défendus avec succès par des lettrés chrétiens dont le plus connu à l'époque est un certain Pierre Ching. Pourtant, la situation politique évolue rapidement dans l'Empire. Le rebelle Li Zicheng est entré à Pékin en 1644 et le dernier empereur Ming est allé se pendre sur la colline du charbon au nord de la Cité interdite. L'armée mandchoue en a profité pour occuper la capitale à son tour et inaugurer la nouvelle dynastie des Qing. Loin de détruire les coutumes chinoises, les Mandchous vont bientôt mettre à profit les aspects les plus restrictifs de l'idéologie confucéenne au service de leur ordre nouveau. Le 4 novembre 1646, ils arrivent à Fuzhou. Les mandarins locaux hostiles aux chrétiens en profitent pour faire appel à leur discipline rigoureuse. Ils venaient d'ailleurs d'incarcérer François de Capillas. Celui-ci reste en prison plus d'un an dans des conditions douloureuses. Les nouvelles autorités mandchoues le font décapiter le 15 janvier 1648. L'Eglise en Chine honore en lui son protomartyr. Il sera béatifié par Pie X le 2 mai 1909.

Un siècle plus tard, cinq dominicains espagnols vont subir le même sort à Fuzhou. Les progrès de l'évangélisation en Chine ont été sensibles au cours de ces cent ans mais on peut dire aussi que le conflit s'est creusé entre Rome et l'Empire chinois. A l'image de ces cinq martyrs au lieu d'un, les difficultés ont pour ainsi dire quintuplé. L'évangélisation dans les provinces est demeurée précaire. Les jésuites étaient autorisés à rester à Pékin auprès de l'empereur pour leurs services scientifiques et cultu-rels. Mais le christianisme n'était pas autorisé dans l'Empire. Un édit de tolérance avait pourtant été obtenu de l'empereur Kangxi en 1692. Mais ce ne fut qu'un bref répit, car l'intervention du légat du pape Mgr Charles de Tournon devait envenimer les choses au début du XVIIIe siècle. Celui-ci venait indiquer à l'empereur les directives de Rome interdisant aux convertis la pratique du rituel chinois tra-ditionnel en l'honneur de Confucius et des ancêtres. Le souverain chinois ne pouvait que s'indigner de cette ingérence étrangère dans les affaires de son pays. A son tour d'exiger de la part des missionnaires et de leurs convertis un acte d'allégeance aux lois de l'Empire en signant un « piao », un billet promettant de respecter les rites chinois. Les missionnaires étrangers présents dans les provinces durent prendre le chemin de Macao. Seuls les prêtres chinois pouvaient poursuivre discrètement leur tâche.

A Rome, la nouvelle Congrégation pour la Propagation de la foi, formée en 1621, avait précisément pour préoccupation de soutenir le développement d'Eglises locales ayant leurs propres prêtres et même leurs évêques. Dans la deuxième moitié du XVIIe siècle, des vicaires apostoliques commencent à être envoyés en Asie. Mgr François Pallu, fondateur principal des Missions étrangères de Paris, apporte son soutien à la nomination d'un premier évêque chinois, Grégoire Luo, originaire de cette région du Fujian évangélisée par les dominicains et franciscains espagnols. François Pallu parvient d'ailleurs lui-même en Chine par la voie espagnole des Philippines et de Taiwan pour aller mourir à Muyang au Fujian en octobre 1684. A la fin du siècle, un autre vicaire apostolique français, Mgr Maigrot de Crissey, fait une étude approfondie de la religion populaire au Fujian et publie finalement un mandement défavorable à la pratique des rites chinois, ce qui lui attire une manifestation de protestation très vigoureuse de la part des chrétiens disciples des jésuites.

Dans la première moitié du XVIIIe siècle, les missionnaires étrangers se font rarissimes. La vie de l'Eglise est prise en charge par des prêtres chinois formés à Macao ou au Collège général de Ayuthia en Thaïlande ou encore au Collège de la Sainte Famille fondé par Matthieu Ripa à Naples. Quelques missionnaires espagnols parviennent à s'infiltrer au Fujian et dans les provinces voisines. Joachim Royo, dominicain de Valence, entre en Chine avant même d'être prêtre, à l'âge de 21 ans et y exerce un apostolat de 33 ans. François Serrano, qui a revêtu l'habit dominicain au couvent Ste Croix de Grenade à l'âge de 18 ans, s'est porté volontaire pour la Chine et va y rester 20 ans. Leur évêque, Pierre Sans, dominicain de Lerida, nommé vicaire apostolique du Fujian en 1730, doit rester en exil à Macao de 1732 à 1738. Entré clandestinement au Fujian, il sera arrêté le 30 juin 1746 et exécuté après 11 mois de prison. Les circonstances de son arrestation nous informent sur la nature des griefs portés contre les chrétiens. Le préfet de la province Zhou Xuejian appuie sa condamnation sur un libelle anti-chrétien qui lui a été remis par le sous-préfet de Funing. L'auteur de ce texte, un certain Yun-ki, accumule des dénonciations dont voici les plus marquantes :

« Dans les villages dépendant de la juridiction de Fu'an, j'ai rencontré de nombreux adeptes de la religion perverse du Seigneur du Ciel. En certains lieux, il y a même des jeunes filles qui gardent la virginité et refusent de se marier. Des étrangers qui sont en principe bannis de l'Empire, y sont pourtant entrés clandestinement après quelque temps et résident habituellement chez des chrétiens de Muyang et Kitung. Au nord de cette ville, ils ont construit des souterrains et des doubles murs pour pouvoir s'y cacher. Pour leurs prières et leurs fêtes, les chrétiens ne s'y rendent pas la tête haute, mais ils se réunissent la nuit silencieusement et se dispersent au petit matin. J'ai remarqué aussi que, dans toutes les familles chrétiennes, on trouve toujours des filles qui ne veulent pas se marier et gardent la virginité. De l'âge de quinze à vingt ans, elles servent les Européens jour et nuit. Elles les approvisionnent en allant chercher des subsides à Canton et Macao. Tous les jours, les étrangers paient leur pension et leurs repas aux familles qui les logent si bien que beaucoup se font chrétiens par intérêt. Les chrétiens appellent les Européens pères spirituels et leur donnent le titre de Laoye.

Ils ne reconnaissent pas leurs parents, ne croient pas aux esprits, et n'admettent pas qu'ils ont reçu leur corps de leurs parents. Au contraire, ils reconnaissent pour parents les Européens et ils tiennent pour Dieu et Seigneur l'Européen qu'ils appellent Jésus. Pour émouvoir les cours des mortels et pouvoir parvenir à leurs fins, ils ont inventé des documents relatifs au ciel et à l'enfer. Il en résulte que les plus convaincus ne se soucient plus des soldats et ne craignent plus ni l'épée, ni l'eau, ni le feu, puisqu'ils disent qu'en mourant dans leur corps ils monteront au ciel. Pour ceux qui au contraire se conduisent mal et avec indifférence, ils disent qu'ils le paieront de l'enfer.

On leur commande en outre de confesser leurs péchés deux fois par an. Dans l'église, il y a pour cela un petit édifice où hommes et femmes se confessent à l'Européen. Ils ne peuvent cacher aucun péché et personne n'a le droit d'entendre ce qu'ils disent, excepté l'Européen qui les absout. Il en résulte une telle persuasion que leur force d'âme est inébranlable. Mais il y a pire. C'est que les jeunes filles vont aussi lui confesser leurs péchés, parlant avec lui à voix basse, ce qui est en tout point abominable. Et il est absurde que, pour des questions si délicates qu'il n'est pas convenable de les discuter entre époux, il faille aussi aller les découvrir à l'Européen et lui révéler les secrets les plus intimes. Tout ceci s'oppose assurément à l'ordre naturel qu'ils détruisent. C'est un scandale contre les lois et les coutumes de notre patrie » (5).

Ce qui choque, c'est le rituel chrétien que les missionnaires de l'époque appliquent avec le même souci du détail et le même sens du sacré que les Chinois pour leur propre rituel. C'est aussi l'ingérence dans le secret des cours dont l'auteur du libelle a peut-être souffert lui-même. Il connaît si bien les pratiques chrétiennes qu'il s'agit sans doute d'un apostat. Toujours est-il que ces dénonciations fournissent des armes au préfet du Fujian qui n'attendait qu'une occasion pour sévir.

En juin 1746, il envoie la garde à Funing et de là à Fu'an pour arrêter l'évêque Pierre Sans. Le capitaine des gardes fait fouiller les maisons, arrête les chrétiens suspects et leur inflige le supplice des doigts broyés. Pierre Sans ainsi pourchassé et épuisé finit par se tenir à découvert sous un arbre au bord du chemin à l'entrée de Muyang, décidant de se livrer pour épargner aux chrétiens davantage de tourments. Emprisonné à Fuzhou, le vénérable évêque est exécuté onze mois plus tard le 25 mai 1747 devant un grand concours de foule. Sur sa pierre tombale, les chrétiens gravent cette en-tête de trois caractères : « pierre montée au ciel » (deng tian shi) (6). Quatre dominicains qui l'ont accompagné dans sa mission seront emprisonnés et étranglés à leur tour le 28 octobre 1748 : Joachim Royo, François Serrano, Jean Alcober, du couvent de Grenade, et François Diaz, le plus jeune, un Andalou passé des Philippines en Chine peu après 1735.

Au Sichuan, le sacrifice des pasteurs : 1814 - 1823

Dans les années 1746-1747, une vague de persécutions sévit dans toute la Chine. Au Sichuan, la grande province de l'ouest encastrée dans les premiers contreforts de l'Himalaya, le prêtre chinois André Li, formé au Collège général de Thaïlande, se retrouve seul. La nouvelle du martyre de Pierre Sans le touche profondément car il a exercé ses premières années de ministère au Fujian où il a pu apprécier le zèle des pasteurs. Soucieux de bien remplir son ministère en toute fidélité à l'Eglise, il entreprend la rédaction de son Journal où il rend compte, jour après jour, de ses activités pastorales depuis le 15 juin 1747 jusqu'à la fin 1763. Il écrit en latin, car il a étudié à fond cette langue, pensant que les prêtres chinois ne devaient pas rester en arrière sur les Européens et qu'ils devaient avoir accès aux sources de la théologie. En même temps, il partage pleinement l'esprit de son peuple. Etant seul, il doit résoudre les questions épineuses relatives au mariage, aux prêts usuriers et aux coutumes superstitieuses. Il tient à faire comprendre le sens des rites sacramentels dans la vie et pour la vie. Lorsque Mgr François Pottier, nouveau vicaire apostolique venu de France, prend la direction de la mission en 1756, il ne cache pas son admiration pour l'ouvre réalisée par André Li. Comme lui, il se préoccupe en priorité de la formation des catéchistes parmi lesquels peuvent émerger des vocations sacerdotales. Dans les dernières décennies du XVIIIe siècle, les prêtres formés au Sichuan à travers mille difficultés deviennent des pasteurs infatigables au service des catéchumènes et des fidèles. Quatre d'entre eux figurent aujourd'hui au palmarès des Saints martyrs de Chine aux côtés de leur évêque français, Mgr Dufresse.

Gabriel-Taurin Dufresse (1750-1815), prêtre des Missions étrangères de Paris, est accueilli au Sichuan en 1776 par Mgr Pottier. Le P. Dufresse (nom chinois : Xu Dexin) passe d'abord neuf ans à s'initier à la langue et à visiter les chrétiens dispersés dans le nord de la province. Arrêté en 1784, il réussit à s'évader, mais l'évêque coadjuteur, Mgr de Saint Martin, l'invite à se livrer pour éviter que la persécution ne s'étende aux chrétiens chinois. Emprisonné à Chengdu en février 1785, il est ensuite transféré à Pékin avec deux confrères français, puis libéré en novembre de la même année. Mais il doit rester sous surveillance à Pékin ou bien quitter le pays par Macao.

Il choisit de se rendre à Macao et de là aux Philippines. Trois ans plus tard, il tente à nouveau de rejoindre sa mission et gagne Chengdu le 14 février 1789. On lui confie alors la responsabilité pastorale du Sichuan oriental et de la province du Guizhou située plus au sud. Nommé pro-vicaire en 1793 puis coadjuteur en 1800, il est sacré évêque le 25 juillet 1800 à Chengdu.

Malgré l'insécurité et de multiples déboires, l'Eglise au Sichuan est alors relativement prospère. L'expérience pastorale accumulée au cours du XVIIIe siècle pouvait permettre d'établir un directoire général des conditions de la vie chrétienne et du ministère des sacrements. En septembre 1803, Mgr Dufresse réunit à Chongqingzhou, à environ 40 km à l'ouest de Chengdu, le premier synode de Chine. Treize prêtres chinois et deux prêtres français y participent. Les décisions concernent surtout la pastorale des sacrements. Le chapitre 10 porte sur le ministère des prêtres, recommandant ferveur dans la vie spirituelle et discrétion dans les affaires temporelles. Les dispositions du Synode du Sichuan guideront l'apostolat dans cette province et en bien d'autres régions de Chine jusqu'au Concile de Shanghai en 1924.

La période d'accalmie qui permet la tenue du synode n'est pas de longue durée. En 1805, l'empereur Jiaqing adopte une ligne plus dure et déclenche une persécution qui va se poursuivre de façon larvée les années suivantes. Au Sichuan, la première victime en est le prêtre chinois Augustin Tchao (Zhao Rong) qui a l'honneur d'être cité en tête de liste des canonisés. De famille païenne, Zhao Rong, qui portait alors le nom de Zhu Rong, s'était enrôlé comme soldat à l'âge de vingt ans. En 1785, il se trou-va être de l'escorte qui accompagna à Pékin les prisonniers chrétiens dont le P. Dufresse. De retour dans son canton de Wuchuan, il est témoin d'une nouvelle répression de chrétiens. Parmi les prison-niers, il rencontre le P. Martin Moye qui le bouleverse par sa charité, sa prière et la force de sa catéchè-se. Il l'accompagne à sa sortie de prison. Martin Moye le baptise le jour de la fête de St Augustin. Il a alors 30 ans. Les cinq années qui suivent sont pour lui une sorte de séminaire sur le terrain. Il apprend un peu de latin et fait quelques lectures, mais il apprend surtout par la pratique, en particulier lors d'une année de famine et d'épidémie où il multiplie ses services et baptise nombre de bébés mourants, un ministère qu'avait dû lui recommander le P. Martin Moye. Un prêtre chinois qui le guide le recommande à Mgr Pottier qui l'ordonne prêtre à l'âge de 35 ans. Augustin remplit son ministère avec méthode et patience. Dans toutes les communautés qu'il visite, il commence par catéchiser pendant trois jours, puis il écoute longuement les confessions de chacun. Voyant son courage et ses capacités, Mgr Pottier l'envoie défricher une mission difficile chez une minorité Lolo du Yunnan. Lorsque la persécution fait rage sous l'empereur Jiaqing, il est découvert par un malfaiteur, alors qu'il portait les derniers sacrements à un malade. D'abord traité avec un certain respect au prétoire de Qionglai, il est conduit en chaise à Chengdu la capitale provinciale. Le magistrat le traite durement, tournant sa foi en dérision. Sans égard pour ses 73 ans, on lui applique 60 coups de bambou sur les cheville puis 80 soufflets avec la semelle de cuir (7). Il meurt en prison quelques jours plus tard, le 27 janvier 1815.

L'évêque français Mgr Dufresse est également arrêté et décapité à Chengdu en septembre de la même année. En dépit des persécutions récurrentes depuis 1805, son vicariat comptait environ 2 000 baptêmes d'adultes par an. Lui-même, à partir de 1810, administrait directement la communauté de Chongqingzhou, près de Chengdu. Mais le gouverneur du Sichuan prend alors des mesures plus vigoureuses dans la répression du christianisme. Mgr Dufresse doit fuir continuellement. Les chrétiens ne veulent pas qu'il se livre. Un néophyte de la région de Qionglai pourtant, vaincu par la douleur sous la bastonnade, accepte de livrer son évêque. Arrêté le 18 mai, celui-ci est conduit à Xinjin puis à Chengdu où il est décapité le 14 septembre 1815 sur la place de la porte nord. Les 33 chrétiens qui devaient être exécutés avec lui sont condamnés à l'exil.

Trois autres prêtres chinois font également le sacrifice de leur vie dans les années suivantes.

Joseph Yuan (1766-1817), de Pengxian, dénoncé par une chrétienne à qui il avait fait quelques reproches, doit faire le récit de sa vie au mandarin. Il a aussi la possibilité de l'écrire en latin et même d'écrire une deuxième lettre destinée aux missionnaires. Il y décrit son procès à Chengdu, citant, entre autres, ce dialogue étrange avec le magistrat :

« On m'interrogea ensuite sur cette demande de l'oraison dominicale « Que votre règne arrive ! ». Car le préfet soutenait que le sens de cette phrase était que les Européens viendraient pour s'emparer de la Chine, et, à cause de cet article, je reçus vingt soufflets appliqués avec la semelle de cuir. Une fois aussi, on me fit demeurer à genoux sur une chaîne de fer et trois fois sur des pierres. Mais constamment, je niais l'interprétation insensée du préfet... »

Paul Liu, condamné à la strangulation, reste deux ans en captivité en attendant la ratification de sa condamnation, par l'empereur. La sentence est exécutée le 24 juin 1817.

Paul Liu Hanzuo (1778-1818), de Lezhi, était connu pour sa pauvreté et son humilité dans sa mission de Deyang. Il se fait arrêter pour une raison bien futile. Faisant construire un baldaquin pour un oratoire, il fait remarquer au charpentier que son travail avance bien lentement. Celui-ci, vexé, va le dénoncer. Il est arrêté alors qu'il célèbre la messe. On le laisse terminer sur sa demande et on confisque tous les ornements et objets de culte comme pièces à conviction. Sa fermeté au prétoire irrite le mandarin qui le fait frapper de 40 soufflets avec la semelle de cuir. Il est étranglé le 13 janvier 1818 sur la place des exécutions à la porte est de Chengdu.

Thaddée Liu (1773-1823), de Qionglai, exerçait son ministère dans la région de Quxian. Lors d'une célébration de la Pentecôte, il est trahi par un chrétien mécontent. Les satellites font irruption dans la salle où les chrétiens sont réunis avec le prêtre. L'un d'eux le blesse au bras d'un coup de lance, croyant qu'il s'apprête à sauter par la fenêtre. Son procès à Quxian tient de la tragi-comédie.

Au moment où le magistrat va prononcer sa condamnation, la solive maîtresse du toit se brise. Changeant de tactique, le mandarin fait revêtir à un satellite les ornements sacerdotaux. Celui-ci tenant d'une main la boîte des saintes huiles et de l'autre une hostie parcourt les rues de la ville précédé d'un compagnon qui crie à la foule : « Médecine des yeux arrachés ! Pain qui drogue les chrétiens ! » (8). L'acteur improvisé, dit-on, est saisi d'un violent mal de ventre à son retour au tribunal et meurt le jour même. Ces faits insolites jetant le trouble dans son esprit superstitieux, le mandarin condamne le prêtre à l'exil à perpétuité. Il est maintenu aux arrêts pendant deux ans et demi en attendant confirmation impériale de la sentence. Le nouvel empereur Daoguang, en la troisième année de son règne, se montre plus sévère. Thaddée Liu est étranglé le 11 novembre 1830.

Avec les autres prêtres martyrs au Sichuan, il sera béatifié par Léon XIII le 27 mai 1900. Ces prêtres chinois n'hésitent pas à sacrifier leur vie par fidélité à l'enseignement reçu et par souci de soutenir la foi des chrétiens. Ils comprennent la signification spirituelle des signes sacramentels et de la liturgie et en défendent le caractère sacré. Ils savent pourtant que le milieu populaire païen ne voit dans ces rites que des pratiques magiques pernicieuses. Les mandarins prêtent facilement l'oreille aux dénonciations et la politique générale de l'Empire est de classer le christianisme comme culte pervers dangereux pour l'ordre public.

Au Guizhou, quatre catéchistes intrépides : 1814 - 1839

La confusion était facile dans les provinces du sud-ouest de la Chine où les sectes hétérodoxes florissaient. La plus connue et la plus redoutée des autorités officielles était la Secte du Lotus blanc fondée au temps de la dynastie mongole des Yuan, un culte d'affiliation bouddhiste. Le nom de la secte fut choisi par référence à l'incarnation du Bouddha Maitreya (Mile fo) qui se manifesta par l'éclosion d'une fleur blanche de lotus. Sous la dynastie des Ming, la secte inspire un soulèvement au Shandong. Les dirigeants sont exécutés. Au XVIIIe siècle, sous le règne de Qianlong, la secte ressuscite de ses cendres et fomente des soulèvements avec pour slogan « renverser les Qing, restaurer les Ming » (fan Qing, fu Ming).

Plus ou moins rattachés à la Secte du Lotus blanc, les groupes critiques du gouvernement connaissent un regain de vitalité. Les chrétiens, eux aussi considérés comme religion perverse, bénéficient de cette atmosphère frondeuse, car un certain nombre de leurs convertis ont appartenu à des sectes hérétiques. La confusion n'en est que plus facile aux yeux des autorités. En période de répression, ils souffrent le même sort. Mais les répressions, bien que brutales, ne sont pas continuelles. Bien des mandarins locaux, soucieux de préserver la paix, ferment les yeux sur les activités « illégales » des groupes religieux. Les plus cupides parmi eux y trouvent éventuellement leur compte : les arrestations veulent dire confiscation de biens et libération des victimes moyennant finance. Ce genre de situation est assez commun au Guizhou.

La province du Guizhou est située au sud du Sichuan et au nord du Guangxi. C'est l'une des plus pauvres de Chine. De petites plaines peuvent être cultivées en rizières entre de multiples montagnes aux pentes raides. Les communications sont souvent difficiles. La population est composée en majorité d'ethnies diverses Zhuang, Miao, Puyi, etc..., contrairement à la plupart des provinces de Chine où les Han forment 95 % de la population. Au début du XIXe siècle, les chrétiens ne sont que quelques centaines, convertis par des catéchistes et prêtres chinois venus du Sichuan et administrés par l'évêque du Sichuan. D'après l'historien des Missions étrangères, Adrien Launay, les catholiques sont au nombre de 600 en 1799 (9). C'est alors que quatre convertis originaires du Guizhou deviennent des évangélistes d'envergure et cimentent de leur sang l'Eglise dans leur province.

Pierre Wu Guosheng (1768-1814) est originaire de Longping, à une trentaine de kilomètres au sud-est de Zunyi, une cité qui deviendra célèbre dans l'histoire communiste par la réunion des chefs de l'armée rouge au cours la Longue Marche en janvier 1935. Ses parents tiennent une hôtellerie. Guosheng a ainsi l'occasion d'accueillir un jour un hôte chrétien venu du Sichuan. D'esprit ouvert et de bonne volonté, il accueille avec joie les enseignements de l'Evangile. Plein de zèle pour sa nouvelle foi, il interpelle les passants, les fait asseoir et leur parle de Dieu. Le P. Matthias Luo vient du Sichuan constater par lui-même la foi peu ordinaire de Guosheng, mais il trouve ses manières quelque peu excessives. Il l'envoie au Sichuan, auprès de vieux catholiques. Guosheng découvre que son comportement ne répond pas vraiment aux enseignements de Jésus. Il fait amende honorable. Le P. Luo le baptise enfin en 1796 et lui donne le nom de Pierre. Affermi dans sa foi, il annonce l'Evangile avec plus de force, ouvre des communautés qui comptent bientôt plusieurs centaines de chrétiens. Arrêté lors d'une persécution, il ne cherche pas à se dérober, heureux de porter les chaînes pour le Christ. Dans sa prison, il soutient la foi des nouveaux chrétiens qui l'y rejoignent. Tous ensemble, ils prient à voix forte. Le mandarin veut le faire marcher sur la croix et abjurer. Il préfère faire face à la mort. Sur le chemin du lieu d'exécution, il prie le chapelet. Ses amis disposent des offrandes sur son passage en geste d'adieu. Arrivé au lieu du supplice, il s'agenouille, lève les yeux au ciel et crie d'une voix forte : « Ciel, Ciel, ma demeure ! Je vois la gloire du ciel, je vois le Sauveur Jésus ». C'est le 7 novembre 1814. Il est âgé de 46 ans. De nombreux miracles, disent les chrétiens de la région, se sont produits par son intercession. Les païens eux-mêmes ont recours à sa protection. Sa tombe a été épargnée pendant la Révolution culturelle de 1966. Les pèlerins qui s'y succèdent y plantent quantité de petites croix.

Joseph Zhang Dapeng (1754-1815) est de 14 ans l'aîné de Wu Guosheng. Il est originaire de Duyun, à une centaine de kilomètres à l'est de Guiyang. En quête de droiture et de pureté intérieure, il adhère d'abord à la Religion de l'eau claire (Qingshui jiao), une société de jeûneurs liée à la Secte du Lotus blanc. Il se met ensuite à l'école de maîtres taoïstes. A l'âge de 40 ans, il s'installe à Guiyang comme associé d'un certain Wang, marchand de soieries. S'étant rendu à Pékin pour y passer les examens impériaux, le fils de Wang rencontre à cette occasion des chrétiens qui lui font connaître l'Evangile. Il revient de la capitale avec le grade de Juren et en plus toute une provision de livres chrétiens. Dapeng se plonge dans la lecture du catéchisme et s'intéresse de plus en plus à la doctrine chrétienne. Désirant vivement être baptisé, il se sépare d'une concubine affectionnée de qui il a eu un fils que sa première femme ne pouvait lui donner. Il a soin d'ailleurs de veiller à son bien-être en lui remettant une dot pour la marier à un chrétien.

Mais il y a des mandarins parmi ses parents. Ils jugent que Dapeng, en devenant chrétien, les déshonore et risque de les mettre en péril. En 1801, Dapeng reçoit pourtant le baptême des mains du P. Matthias Luo sur les lieux de l'actuelle cathédrale de Guiyang. Il choisit le nom de Joseph. Régénéré par le baptême, il annonce l'Evangile avec une ardeur accrue. Ayant la prudence de disparaître lors des arrestations de chrétiens, il revient à Guiyang quand l'orage est passé. Mgr Faurie dira de lui qu'« il fut l'âme et le nerf de la station » (10Sa femme et son fils sont baptisés. Nombre de personnes, y compris des femmes, écoutent ses enseignements. Il visite fréquemment un asile de vieillards où il fait des aumônes et parle de Dieu. Les choses se gâtent sérieusement en 1812, lors d'un soulèvement de la Secte du Lotus blanc. Les chrétiens, accusés de complicité, en souffrent les conséquences. Joseph échappe à temps, mais son fils Antoine et une dizaine de chrétiens sont arrêtés. Antoine n'a que 18 ans. Résistant à toutes sortes de menaces et de tentations, il refuse de révéler la cache de son père. Relégué à Longcun dans l'est de la province, il y meurt l'année suivante. Joseph souffre de la perte de son fils, mais le cour libre de toute haine, il évangélise avec encore plus de zèle. Se sentant menacé à Xingyi sa cache préférée, il se retire jusqu'à Chongqing où il rencontre Mgr Dufresse. L'évêque, mesurant la force de sa foi, lui conseille de retourner à Guiyang pour diriger et réconforter les fidèles :

« Mon fils, lui dit-il, pourquoi fuyez-vous quand vos frères sont en péril ? Vous avez une excellente occasion de servir Dieu. N'avez-vous pas, en vous éloignant, abandonné les devoirs de votre charge ? Et ne vous êtes-vous pas nui à vous-même ? Retournez, je vous prie, retournez immédiatement au Kouy-tcheou, vers les fidèles sur lesquels votre fonction de catéchiste vous oblige à veiller » (11).

Joseph se confesse, reçoit la communion et retourne à Guiyang, se déplaçant de cachette en cachette. Le préfet met sa tête à prix. En 1815, le frère cadet de son épouse le livre par cupidité, guidant lui-même les satellites. Impressionnés par la haute taille de Joseph et par ses cheveux blancs, ceux-ci le traitent avec respect et le ramènent enchaîné à la ville. Joseph comparaît devant quatre tribunaux. On le condamne finalement à être étranglé. Le 12 mars 1815, il avance vers le lieu du supplice les larmes aux yeux. « Pourquoi pleures-tu ? », lui demandent ses amis. « Je pleure de joie, répond-il. Priez Dieu pour moi ! » Ses parents se jettent à ses pieds, le suppliant d'abandonner. « Vous n'avez pas à pleurer, leur dit-il, je meurs pour la foi en Dieu et non pour avoir commis un délit ». Les satellites lui passent alors une corde autour du cou et le pendent à une potence en forme de T.

Pierre Liu Wenyuan (1760-1834), de Guizhou, était un maraîcher aux portes de la cité. A 40 ans, il n'est pas encore chrétien. Un colporteur chrétien vendant des rouleaux de soie passe alors par chez lui. Il lui parle de Dieu. Wenyuan profondément ému va trouver le Juren Wang qui l'instruit. Tous deux sont bientôt arrêtés puis rachetés par des amis du diplômé Wang. L'an 5 du règne de Jiaqing, Pierre Liu est de nouveau arrêté et condamné à l'exil. Sa joue est tatouée des quatre caractères infamants « Tianzhu xiejiao » Culte pervers du Seigneur du Ciel »). Il entreprend une longue marche jusqu'au Heilongjiang à la frontière sibérienne où il devient esclave d'un maître mandchou cruel qui le traite en bête de somme. Pour amuser le fils de la maison, on le fait se traîner à quatre pattes et faire l'âne ou le cheval. A la moindre faute, il est cruellement puni. Son maître le suspend à une poutre par les pouces, le bat violemment et lui renverse des excréments sur la tête. Finalement, il le chasse et le vend comme esclave. L'exil de Pierre Liu dure près de trente ans. Il souffre sans se plaindre et transmet la foi à plusieurs personnes de son entourage. En 1830, il est libéré. De retour à Guizhou, il retrouve ses champs de légumes mais, quatre ans plus tard, il est victime d'une nouvelle vague d'arrestations. La persécution est déclenchée pour une raison grotesque. Tandis que les chrétiens priaient autour d'un défunt de l'asile des vieillards, un soldat s'approche en battant le tambour et en chantant à tue-tête. Un chrétien sort pour le faire taire. L'homme mécontent va dénoncer les fidèles aux autorités. Les deux fils de Pierre Liu et sa bru sont arrêtés. Pierre, portant sa palanche, passe près des prisonniers et les encourage à être fidèles. Il est arrêté aussi. Son tatouage le trahit. On le blâme pour avoir récidivé. Il est condamné à mort et étranglé à l'âge de 74 ans le 17 mai 1834.

Joachim Hao Kaizhi (1782-1839), du canton de Xiuwen, né de parents non chrétiens, s'emploie d'abord à carder le coton puis se lance dans le commerce des ustensiles de bronze. Sur les conseils de Joseph Zhang Dapeng, il se convertit et est baptisé à Guiyang par le P. Jean Tang. Il épouse une chrétienne qui meurt quelques années plus tard. Epris de chasteté, il ne se remariera pas. Il vit pauvrement, aime secourir les pauvres et offre sa maison pour en faire une église. L'an 19 de l'ère Jiaqing, une nouvelle persécution est déclenchée. Deux cents chrétiens sont arrêtés. On veut les faire piétiner une grande croix dessinée sur le sol de l'église. Comme ils refusent, quarante d'entre eux sont retenus en otages puis condamnés à l'exil dans la région la plus reculée à l'ouest de la Chine, à Yili, tout au fond du Xinjiang, sur les frontières actuelles du Kazakhstan. Tous ont le visage tatoué du crime qu'on leur impute : « Tianzhu xiejiao » Culte pervers du Seigneur du Ciel En chemin, ils sont rejoints par des fidèles et des prêtres exilés du Sichuan. Si bien qu'une communauté se forme avec la messe et les sacrements. Dans la vallée de Yili, quatre communautés catholiques s'organisent. Survient une révolte musulmane que l'armée chinoise ne parvient pas à contenir. Les chrétiens se mettent en prière dans leur église puis organisent la résistance. Ils font une sortie hors des murs de Yili et infligent une sévère défaite aux musulmans. Ayant appris ce brillant service, l'empereur leur fait grâce. Ils peuvent retourner dans leur province et sont même dotés de subsides pour leur voyage. Un prêtre de Sichuan remet à Joachim Hao une forte somme d'argent qu'il utilise dès son retour pour bâtir une église à l'emplacement de la cathédrale actuelle du Beitang de Guiyang. Peu de temps après, alors qu'ils bâtissent un mur d'enceinte autour du sanctuaire, les chrétiens commettent l'erreur de couper un arbre appartenant à leur voisin, M. Liu. Celui-ci porte plainte et, comme le magistrat laisse courir l'affaire, il paie lui-même des hommes de main qui vont piller l'église. Joachim Hao parvient à récupérer tous les objets de culte à l'amiable, sauf une croix. En l'absence de M. Liu, les chrétiens vont fouiller sa maison. Les choses s'enveniment alors gravement. Joachim est arrêté et finalement condamné à mort. Il est étranglé le 9 juillet 1839. Lors de l'exécution, le ciel s'assombrit et les témoins voient une boule de feu s'élever du corps, signe que l'âme du martyr monte au ciel. Cette même vision est mentionnée pour d'autres martyrs célèbres du Guizhou.

Pierre Wu, Joseph Zhang, Pierre Liu et Joachim Hao peuvent être honorés comme quatre piliers solides sur lesquels est bâtie l'Eglise dans cette province. Ils ont été béatifiés par Léon XIII le 27 mai 1900.

Trois pionniers de l'Evangile au Guangxi : 1856

L'année 1840 est une année charnière dans la vision chinoise de l'histoire. C'est le début de l'ère coloniale marqué par la Guerre de l'opium. Depuis quelques décennies, les Anglais importent en Chine l'opium produit en Inde et l'échangent contre le thé, la porcelaine (china) et aussi de l'argent, ce qui se traduit par des ponctions onéreuses dans le trésor impérial, sans compter les ravages causés par l'opium sur la santé des fonctionnaires et hommes d'affaire chinois qui s'adonnent à la drogue. Le gouvernement chinois tente de mettre fin à ce commerce ruineux. Envoyé à Canton en 1839, le fonctionnaire intègre Lin Zexu fait saisir vingt mille caisses d'opium dans le port et chasse les Anglais de la ville. Ceux-ci ripostent en bombardant les forts de la côte chinoise. Le gouvernement chinois doit négocier et signer le Traité de Nankin en 1842. La Chine cède à l'Angleterre la petite île de Hongkong. En plus de Canton, trois ports sont ouverts au commerce.

En 1844, les Français envoient à Canton M. Théodore de Lagrené. Un traité est signé à Whampoa le 24 octobre. Les Américains et d'autres puissances signent des accords analogues. Ces traités, qualifiés par les Chinois d'« inégaux », concèdent aux étrangers l'ouverture au commerce des cinq ports de Canton, Amoy (Xiamen), Fuzhou, Ningbo et Shanghai ; les étrangers peuvent y résider.

Les étrangers arrêtés hors des limites des ports ouverts doivent être conduits à leur consul. L'article 23 du Traité de Whampoa stipule qu'« il est formellement interdit à tout individu quelconque de blesser ou de maltraiter en aucune manière les Français ainsi arrêtés » (12).

Les Français savent le sort qui a été réservé à deux missionnaires lazaristes : François-Régis Clet, étranglé à Wuchang en 1820, et Gabriel Perboyre, également de la Congrégation de la mission, lui aussi étranglé à Wuchang en 1840 à la suite d'un procès douloureux qui n'est pas sans rappeler la passion du Christ. M. de Lagrené, catholique convaincu, prend sur lui de négocier avec le gouverneur Qi Ying un édit de tolérance au profit des chrétiens. Il écrit à Guizot :

« ...sous le rapport commercial, les Anglais et les Américains ne nous avaient rien laissé à faire. Il m'a paru digne de la France et de son gouvernement de prendre date à notre tour et de signaler notre action au point de vue moral et civilisateur... » (13)

 

Qi Ying accepte de rédiger un mémoire adressé à l'empereur. Il s'y exprime ainsi :

« ... Quand on examine le passé, on constate que la religion du Seigneur du Ciel (catholicisme) est celle que professent les nations de l'Occident. Que l'objet de cette religion est de faire le bien et d'éviter le mal... Cela étant, la demande de l'ambassadeur français De Lagrené, que les Chinois de bonnes mours qui pratiquent cette religion soient exempts de toute culpabilité, sem-ble juste. J'implore donc la faveur impériale à cet effet : que désormais, tout indigène ou étran-ger, qui étudiera ou pratiquera la religion du Seigneur du Ciel, qui se conduira bien de par ailleurs, et n'excitera aucun trouble, soit tenu pour exempt de toute faute et culpabilité » (14).

 

La requête de Qi Ying est approuvée par l'empereur Dao Guang le 28 décembre 1844 et confirmée par un décret du 20 février 1846. Ce décret, non publié, reste en fait lettre morte. Mais il inaugure l'intervention française dans les affaires religieuses de la Chine. Cette intervention ne tardera pas à être sollicitée lors de la mise à mort du P. Chapdelaine au Guangxi en février 1956.

Auguste Chapdelaine (nom chinois : Ma Lai) (1814-1856), prêtre normand des Missions étrangères de Paris, quitte la France en 1852 pour la mission du Guangxi à laquelle il est destiné. A sa première entrée en Chine par la Rivière de l'Ouest, il est dépouillé par des brigands et doit revenir à Canton. Sa deuxième tentative lui permet de parvenir à Guiyang, capitale de la province du Guizhou, au printemps 1854. Il y étudie la langue quelques mois et se rend de là au Guangxi dès le mois de décembre de la même année. Il y rencontre quelques nouveaux chrétiens au village de Yaoshan dans le canton de Xilin (Silin Hsien).

Le pionnier de l'Evangile dans cette région était Lu Tingmei (Lou Tin Mey), un « Miao » de Maokou au Guizhou. Les Miaos sont appelés ailleurs Méos ou Hmongs, mais les Chinois utilisent ce nom pour qualifier d'autres « minorités ethniques » qui ne sont pas de race Han. La population de Maokou était en fait composée plutôt de Puyi, un groupe ethnique venu du nord chez qui subsistaient des rituels d'aspect chrétien hérités des nestoriens. Lu Tingmei appartenait à une famille de lettrés. Brillant dans ses études, il était familier des « Quatre Livres et des Cinq classiques c'est-à-dire imprégné de culture traditionnelle. A l'âge de 38 ans, il était entré dans la Secte de l'Eau pure (Qingshui jiao), une branche secrète de la fameuse Secte du Lotus blanc. Les adeptes pratiquaient l'abstinence, honoraient le bouddha et récitaient des soutras bouddhistes. Mais ces pratiques formelles ne satisfaisaient pas la quête spirituelle de Lu Tingmei. En 1852, il découvre l'enseignement chrétien grâce à trois fidèles venus de Zhenning pour s'installer à Maokou. Après lecture de deux livres de catéchèse, il se dégage de la Secte de l'Eau pure pour adhérer à la foi chrétienne. Il profite de la visite du prêtre chinois Thomas Luo pour se faire instruire plus amplement, lui et sa famille. Puis, il détruit tous les signes de ses anciennes croyances, y compris un manuel de la Secte de l'Eau pure auquel il tenait encore. Il est alors baptisé du nom de Jérôme. Sa vie en est transformée. De nature plutôt violente, il devient doux et aimable. Il évite les beuveries qu'il affectionnait autrefois. Il est attentif à secourir les pauvres. Lorsque le P. Chapdelaine met en ouvre son projet d'entrer au Guangxi, c'est lui qui l'accompagne et le présente à la communauté chrétienne composée d'environ 300 personnes.

Auguste Chapdelaine n'exerce son ministère que quelques mois. A Yaoshan, il a la joie de célébrer une première messe au Guangxi le 8 décembre 1854. Il a choisi le nom chinois de Ma, ce qui lui attire bientôt des ennuis. Ce nom est commun en effet parmi les musulmans, car c'est la première syllabe de Mahomet. Un parent de néophyte du nom de Bai San, reportant sur le missionnaire un mécontentement dû à ses problèmes familiaux, le dénonce au sous-préfet de Xilin comme complice des rebelles musulmans. Le sous-préfet Tao est heureusement un brave homme et découvre vite la fausseté de l'accusation ; il profite même de l'occasion pour s'instruire davantage de la foi chrétienne qu'il a déjà eu l'occasion d'apprécier. Il conseille seulement au P. Chapdelaine de rester en ville pour raisons de sécurité et de se retirer ensuite au Guizhou. Chapdelaine retourne auprès de ses chrétiens et catéchumènes. Le 19 mars 1855, jour de la St Joseph, il baptise huit ou neuf personnes dont un ancien bouddhiste fervent, l'ouvrier Bai Man (Laurent Pe-man). Il se retire ensuite au Guizhou et ne revient au Guangxi qu'en décembre 1855. Le sous-préfet Tao a été muté entre temps. Zhang Mingfeng, le nouveau mandarin, venu du Yunnan, est très hostile aux chrétiens. Un lettré aveugle récemment baptisé, Luo Gongye, l'accueille à Xilin et le met au courant de la situation. Chapdelaine retourne pourtant visiter les chrétiens de Banbo et Yaoshan. Son ancien dénonciateur Bai San qui le poursuit de sa rancour profite de la sévérité du nouveau mandarin pour renouveler ses dénonciations en accusant cette fois l'étranger de colporter une religion perverse autorisant tous les crimes. L'accusation est déposée le 22 février 1856, mais le tribunal est alors en vacance. Le mandarin recrute alors des hommes de main prêts à tout pour de l'argent. Il les envoie à Yaoshan le dimanche 24. Les chrétiens prient le P. Chapdelaine de retourner rapidement au Guizhou. Il leur répond : « Si je vous quitte, vous aurez à souffrir à cause de moi. Pour vous épargner de plus grands maux, je dois rester au milieu de vous ». Sur leurs instances, il accepte pourtant de se réfugier chez le lettré Luo Gongye, une personnalité respectée (15). Ne le trouvant pas au village, les satellites pillent les maisons, arrêtent la catéchiste Agnès Cao et passent la soirée à faire bombance. Dès le lundi matin, Chapdelaine, Bai Man et quatre autres chrétiens qui l'avaient accompagné chez Luo Gongye sont emmenés au prétoire. Prié d'abjurer et flagellé de trois cents coups de fouet, Bai Man reste fidèle envers et contre tout et refuse de renier sa foi et de se détacher du P. Chapdelaine. Le missionnaire de son côté souffre sans se plaindre une avalanche de coups de rotin et une grêle de soufflets à la semelle de cuir. Le mandarin, attribuant sa résistance à un sortilège, a fait sacrifier un chien et lui en a fait verser le sang sur la tête. Laurent Bai Man est alors mené au lieu des exécutions où on lui tranche la tête d'un seul coup de sabre. Auguste Chapdelaine est enfermé dans une petite cage de fer qu'on accroche au grand portail du prétoire. Il y a déjà expiré quand on le décapite. Les corps des martyrs sont abandonnés aux chiens.

Agnès Cao Kui joindra son témoignage au leur quelques jours plus tard. Fille de parents chrétiens venus s'installer à Xingyi au Guizhou comme pharmaciens, elle s'était trouvée orpheline à l'âge de 15 ans. Lors d'une visite pastorale, l'évêque de Guiyang, Mgr Albrand, l'avait rencontrée. Frappé de son intelligence, il l'avait fait entrer à l'école de jeunes filles dirigée par la Vierge Agathe Lin. Mariée à 18 ans à un cultivateur, mauvais chrétien et cruel, elle ne fut libérée de ses misères que par la mort de son époux. Elle fut d'ailleurs chassée par sa belle-famille. La bonne chrétienne qui la recueillit apprécia particulièrement sa capacité de catéchiser. L'évêque l'envoya alors au Guangxi aider le P. Chapdelaine à catéchiser les femmes et les filles. Arrêtée à Yaoshan, elle est soumise à un interrogatoire humiliant. On l'accuse d'apprendre aux gens à voler comme des oiseaux, de donner ses instructions la nuit et d'être la femme de Maître Ma. Elle répond qu'elle n'apprend pas à voler mais à prier, qu'elle enseigne le soir parce que les gens travaillent dans la journée et qu'elle n'est en rien la femme du prêtre. Elle ne craint pourtant pas de marquer sa fidélité envers lui lorsqu'on lui en demande de quel supplice elle veut mourir : « Du même supplice que maître Ma », répond-elle. Elle agonise ainsi dans la cage de suspension jusqu'au 1er mars. L'historien Adrien Launay ajoute ce commentaire à son récit sur les trois martyrs de Xilin : « Enfin, comme l'ont souvent remarqué les Pères et les historiens des premiers siècles de l'Eglise, les bourreaux ou les dénonciateurs des martyrs eurent une fin misérable. Le mandarin de Xilin fut dégradé, le criminel Bai San fut massacré, etc. » (16). En ce qui concerne le mandarin coupable, n'y voyons pas trop vite un châtiment divin, car sa punition fut infligée à la requête expresse du chargé d'affaires français, M. de Coucy, lui-même poussé à agir par l'évêque de Canton, Mgr Guillemain. Soucieux d'assurer la sécurité de ses confrères, le préfet apostolique du Guangxi avait dénoncé le meurtre du P. Chapdelaine comme violation de l'article 23 du Traité de 1844.

Plus fâcheuse fut l'utilisation politique du cas Chapdelaine pour justifier l'intervention française auprès des Anglais. Ceux-ci déclenchaient une nouvelle guerre à la suite d'une descente de la police chinoise sur la Lorcha Arrow, un cargo battant pavillon britannique. Les hostilités se terminent en 1858. Le Traité français de Tianjin, négocié par le baron Gros, comporte une clause assurant la protection des chrétiens. L'article 13 stipule que les chrétiens de toute confession pourront pratiquer leur religion en toute sécurité et que les missionnaires, pourvus de sauf-conduits réguliers, pourront circuler en paix à l'intérieur du pays.

Trois chrétiennes de grand courage décapitées au Guizhou : 1858, 1861, 1862

La vierge consacrée Agathe Lin (1817-1858) qui avait assuré la formation de Agnès Cao Kui est elle-même condamnée à mort et décapitée à Maokou en même temps que les catéchistes Jérôme Lu Ting-mei et Laurent Wang le 28 janvier 1858. Lin Zhao était originaire de village de Machang dans le dis-trict de Qinglong au Guizhou. Son père, marchand de sel, et sa mère étaient tous deux de fervents chré-tiens convertis par Zhang Dapeng alors qu'il se cachait dans leur région. Ils apprirent à lire et à écrire à leur petite fille, intelligente et jolie. Sa mère en fit une experte en couture. Adolescente, elle résolut de consacrer sa vie à Dieu et ses parents durent annuler un mariage qu'ils avaient contracté pour elle. Le diocèse prit alors en charge sa formation à Guiyang puis à Longpin, dans les temps d'accalmie entre les persécutions. A 25 ans, elle prononça officiellement ses voux suivant les règles instituées par Mgr Martiliat pour les vierges un siècle auparavant. Mgr Etienne Albrand, alors administrateur du Guizhou, remarquant ses qualités exceptionnelles, lui confia une maison de formation pour les Vierges à Guiyang. Cette charge l'amène à circuler dans la province pour suivre ses élèves dans leurs familles. La marche lui est pénible, car elle avait eu les pieds bandés suivant la tradition. Elle avançait pourtant allègrement un bâton à la main. En 1854, M. Paul Perny, successeur de Mgr Albrand, l'envoya à Maokou pour y instruire les femmes. Il s'agissait d'enseigner des gens qui ne savaient ni lire ni écrire. Elle logeait dans la demeure familiale du catéchiste itinérant Jérôme Lu Tingmei. Au bout de deux longues années, Agathe eut la joie de voir ses catéchumènes accéder au baptême.

Début 1858, un magistrat de Guiyang fait une descente au village de Maokou. Des dénonciations ont été portées contre les chrétiens par un oncle de Jérôme Lu qui ne lui pardonnait pas sa conversion. Le catéchiste Laurent Wang qui souhaitait rejoindre Guiyang pour les fêtes du Nouvel An n'avait pu atteindre la capitale isolée alors par des barrages routiers. Il s'était réfugié à Maokou en attendant. Agathe est arrêtée et jugée en même temps que les catéchiste Jérôme Lu et Laurent Wang. Le juge lui demande ce qu'elle vient faire, elle une Han, chez les Miao. Et pourquoi, s'enquiert-il, n'est-elle pas mariée ? Ce comportement immoral ne prouve-t-il pas qu'elle appartient à une secte subversive ? Agathe répond avec sang froid qu'on élève bien des arches en l'honneur des jeunes veuves qui ont su rester vierges toute leur vie. Le magistrat, furieux qu'on lui tienne tête, la condamne à la peine de mort. On conduit les condamnés au bord de la rivière. Il faut traîner Agathe qui a du mal à suivre en clopinant sur ses petits pieds. Elle s'agenouille à côté de Jérôme et Laurent qui ont la tête tranchée d'un coup de sabre. Le bourreau maladroit la frappe à plusieurs reprises de son coutelas avant qu'elle ne s'affaisse et que la tête soit détachée du corps (17).

Marthe Wang (1812-1861) venait d'être engagée comme cuisinière par le P. Payan pour le séminaire récemment ouvert à Qingyan (Tsin-gay), à 30 kilomètres au sud de la capitale Guiyang. Cette veuve avait derrière elle de longues années de service. Ayant perdu son mari, elle avait ouvert une petite auberge près de Qingyan. Elle se montrait habile à tout faire, cuisant ses petits pains à la vapeur (baozi), tissant le coton, fabriquant des sandales dans ses temps libres. Le futur évêque Mgr Faurie s'était alors abrité dans ce village où il perfectionnait son chinois en compagnie d'un catéchiste. Ce catéchiste, voyant combien la veuve Wang était honnête et dévouée, entreprit de l'instruire dans la foi. Lui montrant du doigt le P. Faurie, il lui dit : « Regarde cet homme qui a quitté son pays, ses parents et traversé les océans pour venir dans un pays qui lui est complètement étranger, est-ce pour autre chose que pour sauver les âmes ? Veux-tu qu'il sauve ton âme ? » La veuve Wang très émue se met alors à genoux les larmes aux yeux. Elle décide d'être chrétienne. Elle multiplie ses instances pour inviter le P. Faurie à déjeuner chez elle et met les petits plats dans les grands pour une cinquantaine de parents et amis. Elle veut offrir au prêtre les vêtements de son défunt mari. Le prêtre n'ayant accepté que quelques mouchoirs, elle va encore chercher deux poulets pour les lui remettre avant de le laisser partir. Comme elle se montre assidue à suivre les instructions avec grande foi, le P. Faurie la baptise pour Noël et lui donne le nom bien mérité de Marthe, cette femme de l'Evangile toujours prête à servir. Femme forte, elle s'arme d'une lance lorsqu'elle se rend à la capitale. Comme les prêtres s'en amusent, elle assure que si elle n'a à faire qu'à deux ou trois bandits, elle peut les transpercer comme de la pâte de soja. L'évêque l'envoie alors à l'Ecole des Vierges pour faire la cuisine et le blanchissage. Malgré ses pieds bandés, elle ne craint pas de faire les courses, marchant à grand pas avec une hotte de légumes et des sacs de riz sur le dos. Ayant un jour cassé un ouf en chemin, elle demande pardon à genoux et sort quelques sous pour le payer, sachant que tout l'argent de l'Eglise provient des dons des fidèles et ne peut être gâché. Elle est aussi employée quelque temps au jardin d'enfants où elle prend soin comme une maman des petits de six-sept ans, les lavant, les mettant au lit, raccommodant leurs vêtements. Le P. Faurie étant devenu évêque la 10ème année de l'ère Xianfeng, il ouvre un grand séminaire à Qingyan. Le P. Payan, supérieur, demande à l'évêque d'employer Marthe comme cuisinière. Elle remplit cette nouvelle tâche avec son ardeur habituelle. Mais la persécution sévit en 1861. Le préfet ordonne la destruction du séminaire. Les séminaristes Joseph Zhang Wenlan (1831-1861) de Baxian, au Sichuan, et Paul Chen Changping (1838-1861), de Xingren, au Guizhou, sont jetés en prison en même temps qu'un cultivateur du pays, Jean-Baptiste Luo Tingyin (1825-1861). Marthe ne cherche pas à fuir. Au contraire, elle leur apporte nourriture et lettres. Lorsque les soldats mènent les trois prisonniers au lieu d'exécution, Marthe est en train de laver les vêtements au bord de la rivière. L'un des satellites la tire par les cheveux : « Toi, foutue vielle carne, viens donc avec eux te faire décapiter ! ». Elle répond : « Ca va, ça va, ils vont mourir, eh bien je vais mourir aussi ! » (18) L'homme ne cherchait en fait qu'à l'effrayer. Mais comme elle a rejoint les condamnés sans se faire prier, le chef des gardes décide aveuglément de l'exécuter comme les autres. Elle est alors décapitée de trois coups de sabre. Elle avait 60 ans. C'était le jour de la Sainte Marthe.

L'année suivante, Lucie Yi Zhenmei (1815-1862), une autre femme de caractère, rejoint à son tour quatre condamnés à mort : le missionnaire français Jean-Pierre Néel (1832-1862), les catéchistes Jean Chen Xianheng (1820-1862), Martin Wu Xuesheng (1815-1862) et le néophyte Jean Zhang Tianshen (1805-1862). Yi Zhenmei était née dans le canton de Mianyang, au Sichuan. Son père fut d'abord un moine bouddhiste. Le docteur Cui, un médecin chrétien auquel il était associé, lui fit lire des livres de catéchèse et le fameux Tianzhu shiyi (Le Vrai sens de Dieu) de Matteo Ricci. Yi Qingrong quitta fina-lement la toge des bonzes et se fit baptiser. Le docteur Cui lui offrit sa fille en mariage (19). Elle lui donna deux fils et trois filles, Zhenmei étant la petite dernière. Baptisée peu après sa naissance, Lucie grandit et fait des études dans une école dirigée par une vierge. Dès l'âge de 12 ans, elle rêve de consacrer sa vie à Dieu. L'un de ses frères ayant contracté pour elle un mariage, elle simule la folie. Elle joue d'ailleurs parfaitement la comédie, mangeant les gâteaux ou buvant le thé offerts à des invi-tés, mettant ses chaussures à l'envers ou les jetant dans la rue, geste très inconvenant, ou bien encore restant muette pendant plusieurs jours, etc. Finalement la famille de son époux forcé rend les gages et annule le contrat. Vers l'âge de vingt ans, elle tombe gravement malade. Guérie grâce aux soins de son frère Jean, médecin, elle mène une vie de prières. En 1833, le P. Zhong, avec l'accord de l'évêque, Mgr Fontana, lui demande de faire la catéchèse aux filles. Invitée ensuite à enseigner en divers lieux, elle rejoint finalement son frère Jean qui s'était déplacé à Chongqing puis à Guiyang pour y exercer la médecine. Elle avait grande admiration pour les martyrs du Guizhou et faisait souvent part de son espoir de suivre leur exemple. Lorsque Mgr Faurie l'envoie à Kiachalong aider le P. Néel, son frère a le pressentiment que cette mission sera la dernière. Elle arrive à son nouveau poste pour Noël 1861.

Jean-Pierre Néel, prêtre des Missions étrangères et originaire du diocèse de Lyon, ouvre au Guizhou depuis deux ans dans des circonstances très précaires. La tâche est difficile et ingrate, car la guerre civile divise alors le pays entre les « impériaux », fidèles au gouvernement mandchou, et les « rebelles », plus ou moins rattachés au grand mouvement révolutionnaire des Taiping.

L'intervention des puissances étrangères envenime aussi les sentiments anti-chrétiens. L'année 1860 reste une date humiliante et douloureuse dans la mémoire du peuple chinois. En août 1860, les troupes franco-anglaises dirigées par Lord Elgin sont entrées dans Pékin pour forcer des négociations. En représailles pour l'arrestation de l'anglais Harry Parkes et le mauvais traitement des prisonniers, Lord Elgin fait incendier le Palais d'été, un joyau de l'Empire, image du ciel, symbole de toutes les gran-deurs de la civilisation chinoise. Le 24 octobre 1860, la convention de Pékin est dictée par Lord Elgin au Prince Gong. Les Anglais obtiennent des avantages diplomatiques et commerciaux ainsi que la pres-qu'île de Kowloon. La France obtient des droits de protection sur les missions à l'intérieur de la Chine.

Au fond de sa province lointaine du Guizhou, Jean-Pierre Néel espérait que cette convention allait faciliter l'évangélisation à l'intérieur du pays, mais c'était compter sans les troubles de la guerre civile et sans la menace du jeune général préfet de Guiyang, Tian Daren (le Grand homme Tian), qui après avoir vaincu les rebelles, se comporte en tyran dangereux. Ses soldats s'emploient en particulier à harceler les chrétiens qui ne savent où fuir.

A la fin de l'année 1861, l'évêque signale au P. Néel la présence de quelques catéchumènes à Jiashanlong (Ka-chia-long), un village de son district qu'il n'a pas encore visité. Il parvient à s'y rendre le 5 janvier 1962 avec son catéchiste Jean Chen, un lettré récemment converti à Guiyang. Il y est accueilli avec joie par Zhang Tianshen (Jean Tchang), un pauvre menuisier qui s'initiait au christianisme depuis quelque temps. Dévot bouddhiste, celui-ci s'était d'abord affilié à la secte des Jeûneurs, puis il avait rencontré à Kaizhou (Kai-tcheou), chef-lieu du canton, un chrétien « baptiseur » nommé Tang. Ces « baptiseurs » avaient pour mission de baptiser les bébés en danger de mort tout en faisant un peu de catéchèse. Décidé à devenir chrétien, Zhang était allé suivre les instructions des missionnaires à Guiyang. Ceux-ci lui avaient conseillé de s'entourer d'un groupe de convertis de façon à ne pas être un baptisé isolé. Il avait avec lui son épouse et trois fils. Quelques gens du village les rejoignirent pour se faire instruire. De quatre au départ, les catéchumènes sont bientôt une cinquantaine. Jean-Pierre Néel se montre vite heureux avec ce groupe de gens bien disposés. Comme les femmes souhaitent aussi être instruites de la foi, il envoie chercher la vierge Lucie Yi. Il se fait également aider par le catéchiste Wu Xuesheng (Martin Wu) qui circulait alors dans la région.

Les espérances que pouvait susciter cette petite communauté sont brutalement interrompues le 18 fé-vrier lorsqu'une centaine de soldats commandés par des mandarins à cheval cernent la maison de Zhang. L'incident qui a déclenché cette intervention est dû, semble-t-il, à une dispute entre la popula-tion locale et les chrétiens qui, sur ordre de leur prêtre, refusaient de payer leur écot pour les frais de lanternes et de sacrifices au dragon sacré lors de la fête du Quinzième jour de l'An (Yuan xiao). Ce détachement conduit par Zhou Guozhang est envoyé par le sous-préfet de Kaizhou qui agit lui-même sous les ordres de Tian Daren, le préfet de Guiyang. Jean Zhang est arrêté ainsi que Jean-Pierre Néel et les deux catéchistes. La maison est pillée. On envoie aussi chercher Lucie Yi qui se trouve dans un hameau voisin. Le missionnaire français est attaché par la natte à la queue d'un cheval. Il doit marcher ou courir au gré du cavalier à la grande joie de la troupe. Au tribunal, le procès est expédié, car les prisonniers sont condamnés d'avance. Le Français est forcé à se mettre à genoux. Il cherche à montrer son passeport. Le mandarin Dai Luzhi le ridiculise : « Connu ! Connu !, s'écrie-t-il. Ce passeport t'a été délivré par ton gouvernement et non par le nôtre. Il ne fait pas foi pour nous? » (20).

Le mandarin invite alors les quatre hommes à renoncer à leur religion. Sur leur refus déterminé, il prend son pinceau et écrit leur sentence de mort : « Punis de mort pour conspiration ». Ils vont être exécutés comme rebelles et non comme chrétiens. Telle était la consigne du préfet Tian. On les humilie alors en les faisant mettre entièrement nus sur le chemin qui mène à l'extérieur de la porte ouest, lieu des exécutions. Les condamnés surprennent la foule par leur calme. Ils prient et s'encouragent mutuel-lement. Ils croisent un cortège de soldats qui ramènent en ville la vierge Lucie Yi arrêtée à son tour dans le hameau de Heou-pa. On devine la douleur de cette catéchiste fidèle. Il est 7 heures du soir. Dans le brouillard froid, à la lumière des torches, les quatre hommes sont décapités sous les yeux de la foule qui jouit du spectacle du haut des remparts de la cité. Suivant la rumeur, un globe de feu apparut au-dessus du corps de Jean-Pierre Néel au moment où il était décapité. Tous ces gens en furent terri-fiés. Quand au sous-préfet, il aurait déclaré : « Cet homme avait une étoile, je me suis trompé en le tuant ».

Au petit matin, Jeanne, la fille aînée de Zhang, se rend sur le lieu de l'exécution avec des amies. Elles découvrent alors le spectacle sordide d'une dizaine de loups dévorant le corps des victimes. Leurs quatre têtes sont suspendues au rempart. Dans la nuit, la vierge Lucie Yi avait été confiée à une entremetteuse qui devait la convaincre de se marier. Tentative inutile. Au matin, elle a la consolation de recevoir la visite de Jeanne Zhang. Sachant qu'elle n'a plus qu'à attendre la mort, elle lui remet sa croix et son chapelet : « J'ai récité toutes mes prières, lui dit-elle, je n'ai plus besoin de ces objets, vous les remettrez à mon frère en souvenir de moi ». Lucie fut menée au prétoire dans la matinée, insultée, condamnée à son tour et décapitée. Sa tête fut aussi pendue au rempart au-dessus de celle du prêtre. C'était le 19 février 1862. Mgr Faurie, soucieux de recueillir les restes de ces témoins de la foi, organisa une escouade de cinq jeunes gens courageux qui allèrent couper, de nuit, la corde qui retenait les cinq têtes. Ils parvinrent à s'enfuir avec leurs précieuses reliques et à les porter finalement au séminaire de Luchongguan où la communauté chrétienne put les reconnaître avec émotion le 6 mars suivant. Plus tard en 1868, Mgr Faurie fit prélever la tresse chinoise du P. Néel. Elle est aujourd'hui exposée dans la salle des martyrs des Missions étrangères de Paris ainsi que son calice et son bréviaire sauvés du pillage par les femmes de la famille Zhang. Les cinq martyrs de Kaiyang ont été béatifiés par Pie X le 2 mai 1909.

Les ravages des boxeurs en 1900

A la suite des massacres du Guizhou, la réaction des puissances étrangères est très vive. On demande réparation pour tout et on exige la peine de mort pour les mandarins responsables. Au bout de trois ans de pourparlers, le fameux Tian Daren est exilé au Xinjiang. Le bâtiment de la préfecture est livré aux catholiques pour en faire une église, et le gouvernement chinois doit payer une amende de 12 000 taels d'argent. Autant de mesures humiliantes pour les Chinois (21).

En 1870, à Tianjin, l'église Notre-Dame des Victoires, nommée ainsi à la suite d'une victoire sur les troupes chinoise est attaquée par des émeutiers. Les PP. Chevrier et Wu sont massacrés. L'église est incendiée et le couvent est détruit ainsi que des centres protestants récemment installés. Dix sours sont massacrées ainsi que quelques Français, Russes et Chinois. A la suite de cette journée sanglante, de lourdes réparations sont exigées du gouvernement chinois. Une indemnité de 250 000 taëls est remise au vicaire apostolique qui utilise cette somme pour la reconstruction de l'église et de l'orphelinat. Une vingtaine de malfaiteurs de droit commun sont exécutés.

Ces mesures assurent provisoirement la paix à Pékin et Tianjin, mais sont loin d'arrêter les troubles dans les provinces. Emeutes, meurtres et destructions se succèdent en diverses régions. Les indemnités réclamées par les consulats servent à bâtir églises et écoles. Outre l'application de sanctions pour incidents religieux, d'autres causes de mécontentement travaillent la population. Les travaux de modernisation entrepris par les étrangers indisposent les esprits conservateurs et ignorants. La construction des voies ferrées en particulier leur paraît scandaleuse parce qu'elle détruit le fengshui, conception magique de l'environnement. Les rancours accumulées de la population chinoise trouvent un exutoire dans la Révolte des boxeurs, soutenue par l'impératrice Cixi elle-même et par de hauts dignitaires. Claude Estier résume ainsi l'intervention des boxeurs :

« Non seulement la Chine reste imperméable aux mours des 'Barbares d'Occident', mais une nouvelle vague de xénophobie soulève tout le peuple, depuis les mandarins exaspérés par les empiètements étrangers jusqu'aux petits artisans ruinés par les industries occidentales, en passant par les religieux bouddhistes, confucianistes ou taoïstes, irrités par l'activité des missionnaires chrétiens. Cette révolte, qui gronde depuis plusieurs années déjà, va être prise en mains par la secte des boxeurs (en chinois yi-ho-tchiuan, « Le Poing de la Concorde et de la Justice »), qui s'inspire à la fois des règles des sociétés secrètes traditionnelles et des pratiques de la magie taoïste. Les boxeurs gagnent rapidement des adeptes, jusque dans les rangs de l'armée régulière, qui sonne le rassemblement aux carrefours à son de trompettes et de grosses caisses » (22).

Ces équipes « Yihe quan », entraînées aux arts martiaux, se soulèvent en 1900 avec pour cri de rallie-ment : « bao guo mie yang » Servir le pays, détruire l'étranger Des villages chrétiens sont pillés, des églises incendiées, des missionnaires catholiques et protestants massacrés. Les troupes étrangères réagissent en prenant le fort de Dagu qui commande l'approche de Tianjin. L'impératrice douairière répond par le décret du 24 juin commandant d'exécuter les étrangers dans tout l'Empire. La guerre est officiellement déclarée. Le ministre allemand Von Ketteler est assassiné par un soldat mandchou. A Pékin, les étrangers se réfugient dans le quartier des légations. 425 militaires résistent aux assauts des milliers de boxeurs pendant près de deux mois, jusqu'à l'arrivée des renforts dépêchés par huit nations étrangères. Le sac de la ville et la répression sont à la mesure des violences des boxeurs.

Bien que les attaques des boxeurs aient d'abord visé les étrangers, des dizaines de milliers de chrétiens chinois ont été impitoyablement massacrés comme traîtres au pays. Pour les protestants, c'est la première grande persécution. Chez les catholiques, les dégâts sont considérables. A Pékin même, Nantang (l'église du Sud) est détruite, l'église de l'Est incendiée avec les chrétiens qui s'y trouvent, l'église de l'Ouest également brûlée. A Beitang (l'église du Nord), le vicaire apostolique, Mgr Favier, soutient le siège de milliers de boxeurs du 14 juin au 16 août, aidé d'une poignée de fusiliers marins. Plus de trois mille chrétiens chinois, dont une majorité de femmes et d'enfants, s'étaient réfugiés sous sa protection. Dans l'ensemble du pays, les pertes catholiques sont estimées ainsi : cinq évêques, trente et un prêtres européens, neuf sours européennes, et deux frères maristes. Le nombre total des catholiques chinois qui ont péri s'élève sans doute à plus de 30 000 (23). Quatre-vingt-six des 120 martyrs canonisés le 1er octobre 2000 sont victimes des boxeurs. Soixante-six d'entre eux sont des chrétiens ou catéchumènes chinois. Les vingt Européens comptent quatre jésuites français, sept franciscains dont deux français et cinq italiens, sept Franciscaines Missionnaires de Marie (dont trois françaises, deux italiennes, une belge et une hollandaise) et un prêtre italien des Missions étrangères de Milan massacré à Hanzhong dans le lointain Sichuan.

Cette liste de 86 Bienheureux martyrs ne représente qu'une petite partie des victimes. Beaucoup d'autres mériteraient de se tenir à leurs côtés. On peut distinguer parmi eux deux groupes principaux : ceux qui ont été massacrés dans la province du Hebei de juin à août 1900 et les 26 membres de la communauté franciscaine égorgés à Taiyuan, capitale du Shanxi le 9 juillet 1900. Ces martyrs sont représentatifs de toute l'Eglise, car il y a parmi eux des évêques, des prêtres, des religieuses, des catéchistes, des vierges, des membres du Tiers ordre, et des familles entières avec des vieillards, des parents, des jeunes et des petits enfants.

Retenons ici ceux qui sont nommés dans le titre du document romain annonçant la canonisation : la jeune Anne Wang, 14 ans, le jeune Pierre Zhu, 19 ans, le jésuite Léon Mangin et l'évêque franciscain Grégorio Grassi. Ils permettent d'évoquer dans quelles conditions se sont déroulés les massacres du Hebei d'une part et du Shanxi d'autre part.

Anne Wang est née en 1886 à Majiazhuang dans le canton de Weixian, au sud de la province du Hebei, d'une famille pauvre logée dans une habitation troglodyte. A l'âge de cinq ans, elle perd sa mère bien-aimée. A l'école, on se moque de son vêtement mal ajusté. Elle ne bronche pas quand elle est grondée. Elle préfèrerait mourir de faim plutôt que de voler. A onze ans, sa famille la promet en mariage. Elle s'oppose vigoureusement à ce projet. Le 21 juillet 1900, une bande de boxeurs pénètre à Majiazhuang. Il font une rafle de chrétiens et les emmènent à Daning. En chemin, ils abattent le vieux chef de communauté Wang Yumei. A Daning, ils entassent les chrétiens dans l'aile est d'une cour. Le chef de bande les avertit : « Le gouvernement interdit de pratiquer la religion occidentale. Si vous apostasiez, vous pouvez être libérés. Autrement, nous vous tuerons. Ceux qui veulent bien apostasier, passez de l'autre côté de la cour dans l'aile ouest. Vous y serez libérés ». La belle-mère de Anne décide de passer de l'autre côté. Elle tire Anne par le bras. Anne refuse de bouger et s'accroche au linteau de la porte et crie sans cesse : « Je crois en Dieu, je suis chrétienne, je ne veux pas apostasier ! Jésus, sauvez-moi ! » Comme la nuit tombe, les boxeurs tirent quelques cierges de la chapelle et les allument. Anne glisse à ses compagnons : « Ce sont les cierges de notre église. Regardez comme ils sont beaux ! Mais la gloire du ciel va nous apparaître mille fois plus éclatante ! » (24). Et elle entraîne tout le monde à réciter une dernière prière du soir. Au petit matin, les boxeurs mènent les chrétiens vers le champ d'exécution au sud du village. Parmi ces condamnés, il y a le petit garçon André Wang Tianqing, âgé de neuf ans. La foule des non-chrétiens veut le dégager. Mais sa maman Wang Wang le serre contre elle. Aimablement mais fermement, elle déclare : « Je suis chrétienne, mon fils est chrétien aussi. Si l'on veut nous tuer, il faudra nous tuer tous deux, mère et fils. Maintenant, tuez d'abord mon fils et tuez-moi après. » Le chef de bande donne froidement son accord d'un signe de tête. Tianqing se met docilement à genoux, courbe son petit corps et tend son cou. Il regarde sa mère, le visage illuminé d'un sourire. Le sabre s'abat. Puis c'est le tour de la mère et de sa petite fille de cinq ans. Toutes deux tombent héroïquement. Les boxeurs abattent ensuite cinq femmes avec enfants. L'une d'elles portait un bébé de dix mois. L'un des tortionnaires attrape le bébé par une jambe et le brandit en l'air, puis le tranche en deux parties qu'il jette près de sa mère déjà morte. Reste Anna, le corps tourné vers l'église de Weixian. A genoux, elle prie à voix forte, les yeux levés au ciel. Le bandit nommé Song qui s'apprêtait à l'abattre s'arrête soudain, vient se planter devant elle : « Renonce donc à ta foi ! », fait-il. Anna, plongée dans sa prière, ne l'entend pas. L'homme lui pousse le front du doigt. Anna se dresse en reculant : « Ne me touche pas, je suis chrétienne, absolument pas question que j'apostasie. Plutôt que d'apostasier, je préfère mourir. » Le mécréant revient à la charge : « Vas-tu apostasier ? Si tu renonces à ta foi, nous te marierons à un riche qui t'offrira une vie confortable. » Elle répond : « Je ne veux pas apostasier. D'ailleurs, je suis déjà fiancée » et, montrant l'église du village de Weicun : « Je suis fiancée à Weicun ». Le bandit lui tranche l'épaule gauche et renouvelle sa requête : « Vas-tu apostasier ? » Pas question bien sûr. Deuxième coup sur l'épaule. La jeune fille s'agenouille, le visage rayonnant : « La porte du ciel est ouverte », dit-elle, puis, à voix basse elle prononce trois fois « Jésus ». Elle baisse alors la tête et tend le cou. Le bandit Song lève son sabre et l'abaisse violemment. La tête de la jeune vierge roule sur le sol. Le rapporteur de ces événements ajoute : « La blanche colombe prend son essor et va se blottir au sein de son céleste époux » (25).

Pierre Zhu Rixin (Tchou Jeu-Sinn) était de Zhujiahe dans le canton de Jingxian, également dans le sud Hebei, au nord-est de Weixian. Dans ce village de quatre cents habitants, les chrétiens, au nombre de 300, étaient groupés à l'est. Il n'y en avait pas à l'ouest. Les boxeurs s'abattent sur le village le 20 juillet. Il incendient l'église pleine de fidèles. Ceux qui sautent par les fenêtres sont égorgés. Epuisés, les bandits lient les bras de cinquante et un survivants et les entraînent au village de Lujiazhuang à un kilomètre de là. Le chef de la troupe Chen Zelin les presse d'apostasier. Deux seulement faiblissent. Les autres sont décapités, égorgés, tailladés dans des conditions épouvantables. On leur arrache même le cour comme on le fit déjà pour d'autres martyrs. Ces bourreaux superstitieux pensaient que manger le cour de gens aussi courageux pouvait rendre invincible. Mais, à la vue de Pierre Zhu, ce jeune de 19 ans à belle allure, Chen Zelin le prend à part et lui conseille longuement de rejeter la foi chrétienne, d'être accueilli dans leur camp, d'être plus tard élevé au grade d'officier et de faire fortune. Mais le jeune chrétien demeure inébranlabe et refuse fermement toutes ces avances. Chen furieux, voyant qu'il perd la face, le traite d'imbécile et le livre à la troupe qui le taillade et l'écorche vif (26).

Un autre jeune homme de la région voisine de Shenxian rejoint la légion des martyrs alors qu'il n'est pas encore baptisé. Qi Zhuzi est né en 1882 de braves paysans non chrétiens. A l'âge de 17 ans, il reçoit une instruction chrétienne de la bouche d'un chrétien de son village de Dechao. A la vue du bon comportement des chrétiens, il décide de se joindre à eux. Les dimanches et fêtes, il suit tout le monde à l'église. Il récite les prières avec eux. Vers la fin de l'année 1899, les menaces s'accumulent contre les chrétiens. Ses parents et amis s'opposent vigoureusement à ce qu'il devienne chrétien. « Si tu veux rester de notre famille, lui disent-ils, attend la fin des troubles. Il sera toujours temps alors de te faire chrétien ». Mais toutes les pressions possibles exercées sur lui demeurent sans effet. Il reste ferme dans sa résolution. Lors de la fête du Nouvel An 1900, il refuse de brûler l'encens aux divinités et aux âmes des ancêtres. Ses parents le privent des raviolis (jiaozi) du repas de fête. Il réplique : « C'est bon, je n'en mange pas ; mais je ne peux rendre un culte aux pousas » (27). Le quinzième jour de l'an (Yuanxiao, fête des lanternes), il voit la famille se régaler d'un repas de fête et reste sur sa faim. En mai-juin 1900, les boxeurs rôdent déjà partout et les chrétiens de Dechao vont chercher refuge au village de Dongyangtai. Zhuzi les suit. Les chrétiens de ce village sont en train de creuser des fossés et de bâtir des fortifications. Ils s'arment en vue de soutenir l'assaut des boxeurs. Ils filtrent les nouveaux venus avec un soin particulier. Le chef de communauté, apprenant qu'il n'est pas baptisé, le chasse froidement. Il erre sans savoir où aller, le cour meurtri d'être rejeté par les chrétiens eux-mêmes. Il se dirige alors vers Xianxian où se trouve la cathédrale de Zhangjiazhuang. Là aussi, les chrétiens sont en train de bâtir des fortifications. Ils n'osent pas le laisser entrer dans le village. Mais le chrétien Lu Wanling accepte de l'abriter dans sa maison à Dameizhuang, quatre kilomètres plus au nord. Ses parents qui ont suivi ses traces lui écrivent une lettre, le pressant de rentrer. Son père l'assure qu'il pourra se convertir sans entraves après la persécution. Jugeant que les commandements de Dieu exigent le respect des parents, il se met en marche pour retourner à Dechao le 24 juillet. Il y a une quarantaine de kilomètres de Dameizhuang à Dechao. Il prend un raccourci. Dans l'après-midi, il n'est plus qu'à sept kilomètres de la maison lorsqu'il tombe sur un barrage de boxeurs. « Es-tu chrétien ? », lui demandent-ils. « Je le suis », répond-il. Ils se saisissent de lui et le conduisent à un petit temple bouddhiste où ils tentent de lui faire vénérer les pousas. Zhuzi refuse résolument : « Vous pouvez me tuer, je n'adorerai jamais ces choses là ! » Ils le forcent à s'agenouiller et lui poussent la tête en signe d'hommage aux divinités. Ne pouvant bouger, il crie à voix forte : « Je n'adore que Dieu, je n'adore pas ces petits démons du temple ! » Les bandits l'attachent et le traînent comme une bête jusqu'au village de Dechao. Passant devant sa maison, Zhuzi s'agenouille pour saluer ses parents. Ceux-ci s'abstiennent de sortir et ne font rien pour le sauver. Puis ils passent devant l'église et il demande aux boxeurs d'arrêter un instant pour qu'il fasse ses prières. Parvenu au lieu d'exécution, Zhuzi s'agenouil-le, trace le signe de la croix et dit aux boxeurs : « Maintenant, je suis prêt, allez-y ! » Un bandit du nom de Huang Hu lui tranche le bras droit. Zhuzi ne bronche pas. Impavide, il leur crie : « De grâce, allez-y, ne vous privez pas de me couper tous les membres, mais chaque morceau de chair, chaque goutte de sang vous répèteront tous que je suis chrétien ». Les boxeurs, furieux comme des chiens en-ragés, abattent sur lui sabres et lances et l'écorchent vif. Le narrateur de ces faits ajoute que de nom-breux compatriotes, pleins de la force de l'Esprit-Saint, ont reçu comme lui le baptême du sang (28).

Laurent Ignace Mangin, jésuite français né à Verny, près de Metz, en 1857, tombe au milieu des fidèles massés dans son église lors du grand massacre de Zhujiahe dans le canton de Jingxian, le 18 juillet 1900. Ancien étudiant de philosophie à Louvain et professeur au collège de Liège, il a été envoyé en Chine comme missionnaire en 1882. Après quatre années d'étude de langue et de théologie, il a été ordonné prêtre le 30 juillet 1886 en même temps que son condisciple Raymond Isoré, un français du diocèse de Cambrai, qui le suivra de peu dans le martyre. Il a ensuite été nommé curé de Zhujiahe. Ce village de quatre cents habitants voit soudain grossir sa population jusqu'à quelque trois mille catholiques qui viennent s'y réfugier sous la menace des boxeurs. On fortifie le village. Mangin invite son confrère Paul Denn, un français de Lille, à quitter son village de Gucheng pour le rejoindre. Le 15 juillet, les boxeurs tentent un premier assaut et sont repoussés.

C'est alors que l'armée dirigée par Li Bingheng, l'ancien préfet du Shandong, remontant du sud vers Pékin pour couper la route aux huit armées alliées, vient à passer par le canton de Jingxian. Les bo-xeurs, par l'intermédiaire des autorités locales, prient Li Bingheng de les aider à réduire la résistance de Zhujiahe. Pressé de poursuivre sa marche, celui-ci se contente d'envoyer le général de brigade Chen Zelin s'occuper de l'affaire. Ce dernier, peu porté à écouter les racontars des boxeurs, envoie seule-ment un petit détachement vérifier la situation. Ces soldats sont percés de lances par les chrétiens. Le général, furieux, appelle alors son avant-garde. Avec les boxeurs, ils sont maintenant 10 000 à attaquer.

Les chrétiens résistent jusqu'au bout sous la direction du chef de communauté Zhu Dianxuan. Le 20 juillet, ils tiennent encore trois heures sous la mitraille des canons. Puis les boxeurs franchissent la bar-ricade et envahissent le village. Ils tombent d'abord sur une troupe étrange de femmes, le visage macu-lé de boue, les vêtements blancs, un voile blanc sur la tête, brandissant à la main couteaux de cuisine et hachettes à fendre le bois, prêtes à défendre leur honneur. Ce sont les vierges catéchistes des villages environnants. Les boxeurs se ruent sur elles et les égorgent toutes. Les deux jésuites, au courant du ren-fort militaire, ne cherchent plus à poursuivre la défense. Ils font entrer dans l'église les femmes et les enfants. Revêtus de leur surplis, ils s'installent devant l'autel, tournés vers les fidèles et dirigent la prière. Vers 9 heures du matin, les boxeurs forcent la porte de l'église. Ils offrent le salut à ceux qui apostasient. Peu de gens acceptent. Le massacre commence alors. C'est la panique parmi le millier de personnes qui s'entassent dans l'église. Paul Denn tente de calmer tout le monde. Il fait réciter la prière « Je confesse à Dieu » et donne une absolution générale. Vers dix heures, le P. Mangin accorde à tous l'indulgence plénière de la dernière heure. Comme il est directement menacé, Marie Wu, l'épouse de Zhu Dianxuan, debout près de la table de communion, étend les bras pour le protéger. Elle est abattue d'une balle. Les deux prêtres sont touchés à leur tour. A l'agonie, ils sont bientôt victimes de l'holocauste général dans l'église incendiée. Le toit de chaume s'embrase rapidement. Ceux qui tentent de sauter par les fenêtres sont abattus à l'extérieur. A 11 heures, le toit s'effondre. Epuisés de tuer, les boxeurs rassemblent 51 survivants et les mènent à Lujiazhuang et attendent l'après-midi pour les tuer. Des femmes qui n'ont pu entrer dans l'église archi pleine se sont enfuies jusqu'au jardin d'enfants. Par peur d'être violées, elles sautent dans un puits. Certaines se noient. D'autres se blessent. On les entendra y gémir encore un ou deux jours. Quelque deux mille cadavres restent sur les lieux et sont la proie des pillards et des chiens errants pendant deux mois. L'ensevelissement des morts et le nettoyage des lieux se fera vers la fin de l'année sous la direction du P. Wan. Suivra un service funèbre à la mémoire de trois mille défunts. Parmi tous les fidèles égorgés à Zhujiahe, seuls les deux jésuites et une chrétienne, Marie Zhu Wu, auront l'honneur d'être canonisés le 1er octobre 2000 (29).

Au-delà des montagnes qui bordent la lisière ouest du Hebei, la capitale provinciale du Shanxi, Taiyuan est le théâtre d'un massacre odieux le 9 juillet 1900. Taiyuan vient d'hériter d'un nouveau gouverneur, le fameux Yu Xian que le gouvernement avait dû retirer du Shandong face aux protestations étrangères. Démis de ce poste, il s'était immédiatement rendu à Pékin où il avait pris la défense des boxeurs et obtenu à nouveau la faveur de l'impératrice, du prince Duan et de ses conseillers conservateurs. Ce gouverneur n'hésitait pas à soutenir ouvertement les boxeurs qui pourchassaient les étrangers et incendiaient les églises. Il leur conférait d'ailleurs une certaine légitimité en approuvant la nouvelle appellation de Yihetuan (« Milice de la droiture et de la concorde ») qu'ils avaient substituée à leur ancien nom plus ou moins mal famé de meihua quan (« Poing de la fleur de prunier »). Se sentant les mains plus libres dans la province reculée du Shanxi, celui-ci se met à organiser lui-même la répression. En juin 1900, les boxeurs arrivent à Taiyuan après avoir ravagé quelques missions franciscaines. Le nouveau gouverneur s'en prend alors à la commu-nauté catholique de la capitale provinciale. L'évêque italien Mgr Grassi et son coadjuteur Mgr Fogolla tentent vainement de le rencontrer pour prévenir le pire. Ils ont avec eux trois franciscains : le père ita-lien Elia Facchini et deux français : Théodore Balat, du diocèse d'Albi, et André Bauer, de Guebwiller. Les Franciscaines Missionnaires de Marie sont sept étrangères, dont trois françaises, deux italiennes, une belge et une hollandaise. Leur communauté internationale venait d'arriver en Chine l'année précédente à la demande de l'évêque franciscain Mgr Francisco Fogolla. Elles s'étaient aussitôt mises à la tâche auprès de plus de deux cents fillettes orphelines ou amenées par leurs familles. Des laïques consacrées coopéraient avec elles. Fin juin, devant la menace imminente, l'évêque leur fournit des vêtements chinois et les presse de quitter la capitale discrètement. Mais les sours décident de rester. Se faisant la porte-parole de toutes les sours, Sour Marie Hermine, une française de Beaune, déclare :

« Pour l'amour de Dieu, ne nous empêchez pas de mourir avec vous. Si notre courage est trop faible pour résister à la cruauté des bourreaux, croyez que Dieu qui nous envoie l'épreuve nous donnera aussi la force d'en sortir victorieuses. Nous ne craignons ni la mort ni les tourments... Nous sommes venues ici pour exercer la charité, et verser, s'il le fallait, notre sang pour l'amour de Jésus-Christ ».

Le 29 juin, les orphelines sont séparées des religieuses qui s'en occupaient sous prétexte que les sours commettaient sur elles les pires horreurs. Elles sont abritées dans une pagode voisine. On les presse d'abandonner la foi chrétienne, les assurant qu'on leur trouvera plus tard de bons maris fortunés et qu'elles seront heureuses. Mais ces enfants ne veulent rien entendre et font la grève de la faim, ne voulant pas toucher à la nourriture fournie par le mandarin.

Le 5 juillet, les deux évêques, trois prêtres, cinq séminaristes, les sept religieuses, six fillettes, une veuve chinoise et neuf personnes employées à la mission, soit 33 personnes en tout, sont déplacées et incarcérées dans des locaux de la préfecture. Le 9 juillet, les prisonniers entendent d'abord les cris des protestants enfermés dans un bâtiment voisin. Tout le monde se met en prière et reçoit l'absolution de l'évêque. Tandis qu'on les traîne dans la rue vers le lieu d'exécution, les sours entonnent le Te Deum.

Le gouverneur interroge Mgr Grassi :

- « Depuis combien de temps êtes-vous en Chine ? »

- « Depuis trente ans », répond-il.

- « Pourquoi faites-vous du tort au peuple ? »

- « Nous n'avons jamais fait de mal à qui que ce soit. Au contraire, nous avons fait du bien à beaucoup. Nous sommes venus sauver leurs âmes. »

- « Ce n'est pas sûr... Nous vous tuerons tous ! fait-il, et lui-même frappe l'évêque de son épée, criant aux soldats : « Tuez-les tous, tuez-les tous ! »

Les sept franciscaines missionnaires sont les dernières à tomber.

Au sud du Fleuve bleu, dans la province du Hunan, trois franciscains italiens viennent également de tomber victimes des boxeurs. Le P. Cesidio, né en 1873, était en Chine depuis un an. Le 4 juillet 1900, il se trouvait au poste central de la mission du Hunan méridional, à Hengzhou, lorsqu'une foule tapa-geuse envahit la résidence. Craignant un manque de respect pour l'eucharistie, il court à la chapelle consommer les hosties. Rejoint par la troupe armée, il est percé de lances. Son évêque, Mgr Fantosati, vicaire apostolique depuis dix ans, était parti en tournée de confirmation avec le P. Gambaro. Sur le chemin du retour, ils vont à Shamuqiao voir comment reconstruire une église détruite l'année précé-dente. Puis ils prennent une embarcation pour rentrer à Hengzhou. Ils apprennent la nouvelle de l'as-sassinat du P. Gambaro. Le 7 juillet, tandis que leur bateau accoste pour une halte sur la rive, ils sont assaillis à leur tour. L'évêque, abattu d'un coup sur la tête, agonise à terre pendant deux heures. Gam-baro, roué de coups, est achevé en vingt minutes. L'évêque qui respire encore lève la main pour le bénir.

La muraille confucéenne

Les milices « de la rectitude et de l'harmonie » (Yihetuan), bien qu'issues de mouvement populaires de paysans, d'artisans et de soldats et exerçant des pratiques taoïstes plus ou moins magiques, trouvent leur légitimité auprès des magistrats lettrés en s'appuyant sur la tradition confucéenne la plus conservatrice. Les principes confucéens adoptés par les empereurs Ming et Qing comme idéologie d'Etat forment la base sacrée du pouvoir, de l'ordre politique et de la sagesse chinoise.

Au lendemain des massacres opérés par les boxeurs, le sinologue hollandais De Groot publie son ouvrage intitulé « Sectarianism and Religious Persecution in China ». Il y recherche la racine culturelle de l'intolérance officielle à l'égard des religions qualifiées d'hérétiques. La référence de base est le Dao de l'univers qui assure harmonie entre ciel et terre. « Le Dao, écrit-il, représente tout ce qui est 'correct et juste' dans l'univers... Il embrasse ainsi toutes les règles du comportement privé et social, le li, c'est-à-dire le rituel, qui forme avec le de, la moralité, les fengsu des bonnes manières et des coutumes » (30). Mais comme le Dao est la source de tous les êtres, il reste à établir les critères de distinction entre ce qui est correct et ce qui ne l'est pas. En faisant cette remarque, De Groot note que cette exigence n'a jamais beaucoup préoccupé les gouvernants chinois. Car, écrit-il, ils avaient la solution dans leur respect pour les sages ancêtres et les empereurs charismatiques qui régirent la civilisation chinoise peu après l'origine du monde. Les Livres sacrés de l'antiquité, les jing, sont ainsi le reposoir de la sagesse et de l'ordre. Dès le IVe siècle avant notre ère, Mencius en a établi le canon. D'après lui, est hérétique ce qui diverge des enseignements des trois grands sages, auteurs de textes sacrés : Da Yu, fondateur de la dynastie des Xia au XXIIIe siècle avant Jésus-Christ qui a laissé à la postérité « les Conseils de Yu le Grand » (Da Yu mo), Zhou Gong, frère du fondateur de la dynastie des Zhou au XIIe siècle avant Jésus-Christ et auteur principal du Yijing, « Livre des mutations », et enfin Confucius qui a su recueillir et transmettre l'héritage des anciens sages.

Dans l'Empire chinois, à partir de la dynastie des Han, l'orthodoxie officielle s'est peu à peu précisée, identifiant normes confucéennes, souveraineté chinoise et ordre politique. Sur cette base, les religions qui ne se conformaient pas à la doctrine des anciens ont souffert persécution tout au long de l'histoire, en particulier le bouddhisme au IXe siècle, alors même qu'il s'était peu à peu acclimaté en Chine depuis le Ier siècle de notre ère.

A l'époque où les chrétiens ont été classés au nombre des sectes hérétiques, la loi des Ming était reprise et appliquée encore plus sévèrement par les Qing. Voici le premier article de la loi contre les hérésies et les sectes :

« Les dirigeants religieux, instructeurs et prêtres, qui invoquent des divinités hérétiques, écrivent des charmes ou les prononcent sur l'eau, portent des idoles en procession... Toutes les sociétés portant le nom de Lotus blanc du Bouddha Maitreya, ou de religion Ming Zun, ou d'Ecole du Nuage blanc, etc... finalement ceux qui ont des images saintes en des lieux secrets et qui leur offrent de l'encens ou qui s'assemblent la nuit pour se disperser au jour, soulevant ainsi le peuple et le trompant sous prétexte de cultiver la vertu... sont passibles de châtiments, soit la strangulation pour les principaux responsables et pour leurs complices cent coups du long bâton suivis d'un exil à perpétuité à une distance de trois mille lis (1 500 kilomètres) ».

Il s'agit ici d'une loi fondamentale, le Lu à laquelle s'ajoutent quantité d'applications précisées dans les li. Les mandarins locaux ne faisaient que leur devoir en appliquant la loi de l'Empire contre les chrétiens qui se signaient d'eau bénite ou qui se réunissaient la nuit devant des images saintes.

Au XVIIe siècle, l'empereur Kang Xi, bien qu'ouvert aux arts et aux sciences occidentales, est par contre fort peu impressionné par les enseignements chrétiens que les jésuites essaient de lui communiquer. Il en approuve la teneur morale, mais il leur suggère d'éliminer quelques doctrines pour que le tout paraisse plus acceptable. Lui-même se pénètre de la tradition confucéenne, y trouvant les principes qui peuvent renforcer son pouvoir. Il écrit en 1670 une exhortation en 16 maximes, chacune étant condensée en sept caractères. Il a bien compris que, suivant la tradition confucéenne, l'autorité du souverain repose sur son ascendant moral et sa science. Le pouvoir politique (Zhi tong) doit s'harmoniser au pouvoir moral du Dao (Dao tong). Il entreprend de sonder régulièrement les connaissances de ses hauts fonctionnaires, et les étrangers n'échappent pas à la règle. Le pouvoir impérial tend ainsi à s'absolutiser en contrôle de la pensée. Les penseurs confucéens sous les Ming pouvaient encore jouer un rôle critique dans l'administration. Ils doivent maintenant s'aligner sur une orthodoxie idéologique identifiée à la pensée du souverain. Ses successeurs vont être beaucoup plus rigoureux dans leur proscription du christianisme.

Yinzhen, de son nom de règne Yongzheng (1678-1735), prend le pouvoir fin 1722. Il s'en prend directement aux chrétiens pour soutenir les mesures de répression décidées par un magistrat du Fujian, de cette fameuse région de Fu'an où les dominicains prêchent la doctrine haut et fort, sans souci des dégâts. En janvier 1724, il signe un décret du Bureau des Rites formulé en ces termes :

« Les Européens qui sont à la cour y sont utiles pour le calendrier et ils y rendent d'autres services ; mais ceux qui résident dans les provinces ne sont nullement utiles. Ils attirent à leur religion les ignorants, hommes et femmes ; ils construisent des églises où hommes et femmes s'assemblent sans discrimination sous prétexte de prier. L'Empire n'y gagne rien. En conformité avec les propositions du gouverneur du Fujian, ceux qui sont à la cour ne doivent pas être molestés ; quant à ceux qui sont dispersés dans l'Empire, s'ils peuvent se rendre utiles, qu'on les envoie à la cour, pour les autres, qu'on les mène à Macao » (31).

 

Architectes et artistes jésuites s'emploient à enrichir le prestige impérial en ouvrant au fameux palais du Yuanmingyuan qui sera incendié en 1860 par les troupes franco-anglaises. Mais cette façade officielle, aussi bien artistique que morale, cache en fait bien des misères au sein de la population. Le bel édifice est menacé. L'enseignement officiel s'accompagne de censures et de persécutions que Jacques Gernet ne manque pas de signaler :

« Le durcissement s'accentuera sous Yongzheng (1723-1735) et aboutira à la grande inquisition littéraire des années 1774-1789 à l'ère Qianlong. 10 230 ouvrages en 171 000 chapitres sont mis à l'index et plus de 2 320 d'entre eux sont entièrement détruits. En même temps, des mesures brutales sont prises contre les auteurs et leurs proches : exécutions capitales, peines d'exil et de travaux forcés, confiscation des biens... » (32).

Cet absolutisme impérial entraîne sans doute chez les mandarins locaux la crainte d'être mal notés et le souci de faire du zèle dans le sens de l'orthodoxie de façon à éviter le pire. Cette brève enquête sur les origines profondes des persécutions révèle en outre qu'il est bien insuffisant de réduire les causes de la persécution des chrétiens à la seule interdiction romaine, jugée inadmissible, de pratiquer le rituel en l'honneur de Confucius et des ancêtres. On peut voir également que le contentieux anti-chrétien remonte à bien plus haut que l'ingérence des puissances coloniales au milieu du XIXe siècle.

Vrai et faux scandale de la croix

Les causes des persécutions peuvent être tracées dans le fond culturel de la civilisation chinoise, mais il est en même temps simplement honnête d'analyser ce qui rend le christianisme si difficile pour le monde chinois.

Le choc frontal provoqué par les dominicains espagnols au XVIIe siècle demande à être examiné de plus près. Suivant une remarque de A. Marie, OP, « en Chine, comme autrefois aux peuples de la Grèce, les apôtres pouvaient résumer ainsi le caractère de leur ministère sacré : « Les gentils cherchent la sagesse, nous prêchons Jésus-Christ crucifié qui est un scandale pour les Juifs et une folie pour les gentils, mais qui est la force et la sagesse de Dieu pour ceux qui, soit juifs, soit gentils, sont appelés à le connaître (1 Cor.1/23) ».

Il est clair que l'Evangile lui-même est un message libérateur pour les pauvres et les petits, que Jésus s'est attiré la haine des scribes et des pharisiens « hypocrites », qu'il a dépassé les préceptes de la Loi de Moïse pour annoncer la Loi d'amour, et qu'il a été condamné à mort par les chefs des juifs de connivence avec le représentant du pouvoir impérial romain. Il a lui-même choisi cette voie du sacrifice de sa vie pour libérer les hommes de l'esclavage du péché. Dès les origines, ceux qui ont mis leur foi en lui savaient qu'il fallait mourir avec lui pour ressusciter avec lui. L'ensemble du Nouveau Testament a été écrit en contexte de persécution. Persécutions de la part des juifs qui ne reconnaissaient pas Jésus comme Messie et Fils de Dieu sauveur et qui lui reprochaient d'être infidèle à la Loi juive ; persécutions de la part des Romains pour qui les chrétiens étaient des athées qui refusaient de sacrifier aux dieux de l'Empire. Dans la mesure où ils ont suivi le Christ de très près, les chrétiens de toutes les périodes de l'histoire se sont exposés à des persécutions, y compris de la part de l'Eglise quand celle-ci s'est identifiée trop étroitement avec le pouvoir et ses intérêts mondains.

Et pourtant, il faut bien faire une distinction entre l'attitude du dominicain Cocchi, capable de créer des liens fraternels par sa charité, et celle d'un Moralès, soucieux avant tout d'intégrité dans la transmission du christianisme espagnol avec toutes ses règles canoniques. Ce catholicisme exigeant une observance à la lettre était-il ouvert aux instances de l'esprit ? Et l'Evangile ne fait-il pas passer l'esprit avant la lettre ? Pour reprendre l'histoire des missions espagnoles au XVIe et XVIIe siècles, si quelques missionnaires pénétrés de l'esprit du Christ ont su respecter les Indiens d'Amérique, beaucoup d'autres ont trouvé glorieux de planter la croix du Christ par la force. C'est dans le même esprit de conquête glorieuse pour le Christ et pour leur roi qu'ils sont passés du Mexique aux îles de Luçon qu'ils ont baptisées du nom de Philippe II d'Espagne. Entrant en Chine forts d'une telle expérience, ils se sont vite heurtés aux complications d'une civilisation au moins aussi riche que la leur, même en y incluant tout l'apport de la Grèce, de Rome, de l'islam et des institutions chrétiennes.

A l'ère coloniale, les puissances européennes étaient encore pénétrées de cet esprit de conquête hérité de l'Empire romain. Fières de leur avance scientifique et technique, elles se croyaient dépositaires d'une mission civilisatrice dont les missions chrétiennes, protestantes et catholiques, se sentaient partie prenante. Contrairement aux siècles précédents où les jésuites de Chine avaient diffusé l'image d'une Chine de grande culture, les Européens du XIXe siècle, imbus de leur supériorité, jugeaient les Chinois avec le plus grand mépris. Si de nombreux missionnaires, dont les martyrs qui vont être canonisés, se faisaient proches des Chinois, partageant leur vie et leur pauvreté, d'autres les traitaient de haut, n'hésitant pas à l'occasion à recourir à la force pour protéger leurs avantages acquis ou pour venger les pertes qui leur étaient infligées. Cette humiliation forcée d'un peuple fier de sa culture ne pouvait que nuire à l'image du christianisme en Chine et rendre son message plus difficile à assimiler.

Les données actuelles de la rencontre

Si les martyrs de Chine célébrés aujourd'hui appartiennent en grande partie au XIXe siècle, leur canonisation est un fait actuel. Pour en saisir la portée, il faut tenir compte des évolutions qui se sont produites en Chine et dans l'Eglise.

La muraille confucéenne qui était cause de l'étanchéité culturelle de la Chine traditionnelle a été percée de nombreuses brèches depuis un siècle. Peu avant la réaction conservatrice des boxeurs, des réformateurs chinois cherchaient à modifier les institutions de l'Empire. Ils échouèrent en 1898. Mais l'un d'eux, Yan Fu, exerça une influence durable sur la pensée révolutionnaire. Il mettait en cause le retard que prenait la Chine en restant attachée à un confucianisme paralysant. Traducteur d'ouvrages évolutionnistes, Yan Fu mettait en relief la nécessité de lutte pour la vie et d'adaptation à l'échelon du pays. Les Chinois, disait-il, s'attachent à un idéal d'harmonie et demeurent esclaves d'un passé prestigieux alors que l'avenir est dans l'agressivité, la compétitivité et le progrès. Ses jeunes lecteurs iront plus loin en partant en guerre contre la « boutique confucéenne » et toutes les traditions étouffantes brimant la liberté individuelle. Lors du mouvement du 4 mai 1919, soulèvement général des universitaires indignés des clauses du Traité de Versailles qui sauvegardaient les empiètement japonais en Chine, les jeunes intellectuels étaient pour la plupart anti-confucéens, partisans de la démocratie et de la science avec des solutions anarchistes, marxistes ou pragmatistes encore mal distinguées. Les développements du marxisme chinois ont été longtemps marqués par la critique du confucianisme, même si Mao Zedong véhiculait dans sa pensée bien des éléments confucéens par son appel à l'étude, au perfectionnement de soi, au service du peuple. Les activistes de la Révolution culturelle prolétarienne en 1966 adoptèrent un anti-confucianisme délirant, visant le président Liu Shaoqi avec son idéal de perfectionnement du bon communiste et le Premier ministre Zhou Enlai, qualifié de mandarin conservateur. Après la mort de Mao en septembre 1976, l'élimination des activistes révolutionnaires et la nouvelle politique d'ouverture lancée par Deng Xiaoping en 1978, la Chine s'est rapidement développée grâce à un pragmatisme efficace de la modernisation. Cependant, le principe ambigu « Enrichissez-vous, construisez le socialisme » ne fit que favoriser l'enrichissement éhonté de quelques uns, peu soucieux de construire le socialisme, les idéaux révolutionnaires passant au second plan. Il fallait consolider le socialisme en lui donnant des « couleurs chinoises D'où la promotion d'une morale communiste qui reprenait à son compte le gros des normes confucéennes concernant la rectitude, les bienséances, le service du peuple, l'imitation de modèles de toutes les vertus (comme le jeune Lei Feng). Dans le même temps, les trésors culturels de la Chine étaient relevés de leurs ruines, la tombe de Confucius était rafistolée et des congrès savants se tenaient à Qufu, le pays de Confucius. On examinait l'apport du confucianisme à l'éducation, à la démocratie et au progrès économique. Ces développements raisonnables s'accompagnaient malheureusement d'une nouvelle utilisation de la belle parure des vertus pour voiler les injustices et la corruption des cadres. La morale communiste, héritant de la morale confucéenne, jouait son rôle idéologique d'aliénation et d'exploitation du peuple, cette fois au nom même du peuple.

Depuis 1978, les religions de la Chine ont retrouvé droit de cité, y compris le christianisme qui a pourtant dû être qualifié de « patriotique » pour mieux le distinguer de ses anciennes attaches avec les étrangers impérialistes. Le gouvernement communiste, héritant de la grande tradition confucéenne qui n'a rien de marxiste, a soigneusement distingué religions et superstitions. Mais les critères de distinction se sont élargis. Les cinq grandes religions officiellement reconnues (taoïsme, bouddhisme, islam, protestantisme et catholicisme) ont leurs Ecritures comme la tradition confucéenne avait ses classiques. Elles ont une discipline morale qui les invite à renforcer la cohésion sociale. Elles ont un culte « normal » exempt de superstitions, qui doit être dûment enregistré et maintenu sous contrôle. Les superstitions par contre sont toujours rejetées, ce dont chacun peut se féliciter. Mais de plus en plus de manifestations populaires non conformes au régime sont qualifiées de culte superstitieux et de sectes nuisibles désignées du même nom de xiejiao que les hérésies de la Chine ancienne. Le Bureau des Affaires religieuses, dépendant du Conseil d'Etat, travaille de concert avec le Front uni du Parti pour veiller à la discipline religieuse et pourchasser les hérétiques.

Certains cultes sont condamnés officiellement comme hérétiques. C'est le cas du Falungong (« Exercice de la Roue du Dharma »), dont les adeptes ont osé fronder le pouvoir en avril 1999. Certaines communautés protestantes et catholiques sont également poursuivies comme illégales parce qu'elles refusent d'être enregistrées dans les associations patriotiques qui assurent le contrôle gouvernemental. Les protestants évangéliques maintiennent qu'il faut adorer Dieu seul et non les puissances de ce monde. Ils n'en sont pas de mauvais citoyens pour autant. Quelques groupes protestants particulièrement originaux présentent, il est vrai, des aspects sectaires analogues à ceux qui inquiètent les autorités en Amérique et en Europe. Les autorités ont raison de les contrôler. Quant aux catholiques dits « clandestins », bien que s'exprimant souvent au grand jour, leur faute officielle est de rejeter l'Association patriotique parce qu'elle s'ingère abusivement dans les affaires religieuses et qu'elle les empêche de communiquer ouvertement avec le pape.

Il faut pourtant reconnaître que le christianisme en Chine bénéficie désormais d'un statut officiel comme étant l'une des religions de la Chine. Depuis cinquante ans, les catholiques de Chine, dirigés par des évêques et des prêtres chinois, ont relevé l'Eglise de ses ruines après la Révolution culturelle. Ils ont ouvert à nouveau plus de 5 000 églises, formé une nouvelle génération de jeunes prêtres et de religieuses et ne cessent d'ouvrer à de la vie religieuse suivant les directives données au concile de Vatican II.

La ville de Guiyang, célèbre pour ses martyrs, pourrait être prise en exemple des vagues successives de l'histoire. Premier noyau de chrétiens s'organisant eux-mêmes au début du XVIIIe siècle ; persécutions dues aux lois anti-sectes du régime impérial confucéen ; intervention coloniale transformant la préfecture en église au titre de réparation pour les martyrs ; prise en main par les communistes en 1950 ; fermeture des trois églises de la ville pendant la Révolution culturelle avec transformation de l'église des Bienheureux martyrs en prison municipale (était-elle bâtie sur le site de l'ancien yamen ?) ; nouvelle ouverture des églises vers 1980 ; autorisation du grand pèlerinage à Notre-Dame de Liesse en 1986 ; ordination de cinq jeunes prêtres le 1er janvier 2000 et finalement construction d'une nouvelle grande église des Bienheureux martyrs qui va devenir l'église des Saints martyrs de Chine.

L'Eglise, de son côté, a évolué considérablement au cours des cinquante dernières années. Tout en restant encore très européenne, elle a mis en place des structures qui lui assurent un avenir mondial. Dans l'orbite du monde chinois, il n'y a pratiquement plus d'évêques européens et la plupart des prêtres sont locaux. La Fédération des Conférences épiscopales d'Asie réunit des évêques japonais, philippins, indonésiens, chinois, coréens, thaïlandais et vietnamiens. En 1998, le synode des évêques d'Asie a encouragé une prise des conscience des particularités du christianisme en Asie. Le Concile de Vatican II a donné des orientations que les évêques de Chine ont pu mettre en ouvre : réforme liturgique avec utilisation de la langue chinoise, études bibliques et diffusion de la Bible parmi les fidèles, invitation au service de l'homme dans la société contemporaine, respect et appréciations des valeurs des grandes traditions religieuses bouddhiste, musulmane, etc.

Mais cette évolution positive de l'Eglise n'enlève rien des exigences de l'Evangile et la foi chrétienne demeure un défi. Aujourd'hui comme autrefois, les catholiques de Chine doivent faire face à une double requête. L'autorité politique leur demande un conformisme total aux orientations politiques du « socialisme aux couleurs chinoises ». L'orientation actuelle est de s'enrichir, de moderniser, de faire rentrer les investissement en devises. Les jeunes prêtres et religieuses qui prennent en main la gestion des églises n'ont pas souffert comme leurs prédécesseurs et n'ont pas connu la formation spirituelle rigoureuse d'autrefois. Beaucoup sont tentés d'épouser les objectifs et les idéaux des jeunes qui les entourent, c'est-à-dire, faire de l'argent, assurer leur propre confort et celui de leur famille, voire même se dégager de leur promesse de célibat et abandonner leur ministère ou leur vie religieuse.

L'autre défi tient aux exigences de la foi elle-même. L'Evangile demande un témoignage prophétique pour les valeurs du Royaume de Dieu : vérité, justice, amour, liberté. Les chrétiens sont sans doute dans le monde, mais ils ne sont pas du monde, c'est-à-dire qu'ils se trouvent souvent en contradiction avec ce que recherchent la plupart des gens : richesse, honneurs, pouvoir et savoir. Ces requêtes de l'Evangile s'adressent à tous les catholiques du monde et à ceux de Chine, qu'ils se disent « officiels » ou « clandestins ». A l'heure actuelle, les clandestins sont peut-être plus en mesure de mieux vivre l'Evangile à cause de leur pauvreté et de leur refus de collaborer avec des officiels qui méprisent leur foi. Mais ils sont exposés au danger des prises de position intégristes qui les poussent à dénigrer une partie de leurs frères et sours dans la foi comme des suppôts du diable et des Judas qu'il faut éviter comme la peste. Ceux qui pratiquent ouvertement sous l'égide de l'Association patriotique sont sans doute exposés aux tentations communes à tous les jeunes Chinois, mais ils sont loin de jouir d'une liberté complète. Outre les tracasseries administratives, ils sont exposés au mépris et au rejet des clandestins et se trouvent souvent isolés avec de lourdes tâches. S'ils peuvent affirmer ouvertement leur foi et jouer un rôle dans la société chinoise, ils sont moins protégés que les clandestins contre toutes les sollicitations de cette société en pleine crise morale. Les chrétiens du monde entier qui ont l'occasion de les contacter ne peuvent que les encourager à surmonter les clivages qui les séparent en vue de porter un témoignage solidaire dans la Chine d'aujourd'hui.

Chose étonnante, les foyers les plus fervents de vie chrétienne avec abondance de catéchumènes et de vocations sont précisément des lieux où les martyrs ont versé leur sang. Et ce sont parfois des lieux où le clivage entre clandestins et officiels est plus aigu, reproduisant de manière analogue les dissensions de l'ancienne querelle des rites. Au Hebei, les paroisses des cantons de Weixian et de Jingxian, le diocèse de Xianxian où les victimes des boxeurs ont été si nombreuses, sont aujourd'hui des régions de grande floraison chrétienne. Au Shanxi, la communauté catholique de Taiyuan avec le séminaire de Geliaogou est également en plein essor. Dans les province du Fujian et du Zhejiang (dans sa partie sud) où disciples des jésuites et des dominicains s'affrontaient il y a plus de trois cents ans, les chrétiens clandestins représentent 70 % de la population catholique. Les conversions se multiplient, encore plus d'ailleurs chez les protestants que chez les catholiques. Les arrestations sont fréquentes, l'une des plus récentes étant celle de l'évêque clandestin Yang Shudao dont l'autorité effective est bien supérieure à celle de l'évêque officiel Zheng Changde. Ces chrétiens qui souffrent aujourd'hui pour leur foi ne sont plus coupables de refuser la pratique du rituel confucéen. Mais le rituel communiste du parrainage de l'Association patriotique auquel ils devraient se soumettre leur est imposé implicitement au nom de la vertu confucéenne du Xiao, la norme de piété filiale suivant laquelle les sujets doivent obéir aveuglément à leur souverain. Le refus de se soumettre à cette directive en fait de mauvais citoyens, quels que soient leurs mérites au service de leur famille et de leur village. L'honneur rendu par l'Eglise à leurs martyrs le jour de leur fête nationale ne peut que les conforter dans leur foi.

 

Bibliographie des ouvrages en français

Andlauer PierreLe Bienheureux Modeste Andlauer SJ, (1847-1900), Ed. Pierre Andlauer, Lyon 1998

Aspirants MEPLa Salle des Martyrs du Séminaire des Missions Etrangères, Paris, Charles Douniol 1865

Bazin MEPJournal de la mission du Kouang-sy, MEP, vol. 595

Boursin abbéUn martyr normand, le Vén.A. Chapdelainede la société des Missions étrangères, Paris, Grillot, 1894

Chesneaux, Jean et...La Chine, t.1 : 1840-1885 ; t.2 : 1885-1921 ; Hatier Université, 1974-1977

Claude EstierHistoire de la Chine, L'Histoire en Mille Images, Cercle européen du Livre, 1966

Cordier HenriL'Expédition de Chine de 1857-58, Félix Alcan, 1905

Datin LéopoldLe bienheureux Aug. Chapdelaine 1813-1856, panégyrique, Institut N.D. d'Avranches, 27/02/1930, 20 p.

Escot Jean PSSLe Bienheureux Jean-Pierre Néel. Des Monts du Lyonnais au Kouy-tchéou, Emmanuel Vitte, 1930, 207 p.

Fanego Justina Soeur FMMDonner sa vie. Une communauté présente jusqu'à la mort, Sepia, 1997, 85 p.

Gernet JacquesLe Monde Chinois, Paris, Armand Colin, 1972

Gernet JacquesChine et Christianisme : Action et Réaction, Paris, Gallimard, 1982

Launay AdrienLes 52 Serviteurs de Dieu, Français - Anamites - Chinois, Paris, Téqui, 1893

Launay AdrienHistoire de la Mission du Kouang-si

Launay AdrienHistoire générale des Missions de Chine

Launay Adrien (extrait de)Lys de Chine (Agathe Lin, Lucie Y) Vierges du Guizhou, Paris, MEP, 1924, 83 p.

Missions EtrangèresLe Clergé chinois du Setchoan et ses Prêtres Martyrs, MEP 1925, 31 p.

Pélissier, RogerLa Chine entre en scène, de 1839 à nos jours, René Julliard, 1963

Perny Paul MEP, MAAppendice du dictionnaire Latin-Français-Chinois de la langue mandarine parlée, Paris Maisonneuve 1872, 173 p.

Sainte EnfanceLe Bienheureux Paul Tchen Premier Martyr de la Ste Enfance, Bureaux de l'ouvre, 1927

Séminaire des M. E.La Salle des Martyrs du Séminaire des Missions Etrangères, Paris, Charles Douniol, 1865, 532 p.

Sylvestre, AndréVie de Jean-Gabriel Perboyre, Prêtre de la Mission Martyre en Chine, Montauban, 1994, 256 p.

Thomas A , Histoire de la Mission de Pékin,t.2,Depuis l'arrivée des Lazaristes jusqu'à la révolte des boxeurs (1785-1900), Paris, L. Michaud, 1925

Toussaint JosephLe Bx. Auguste Chapdelaine, Un martyr normand, Coutances, Ed. N.D., 1955

Vuaillat, JeanJean-Pierre Néel, Martyr et bienheureux, De Ste Catherine à Kay-Tchéou 1832-1862, Edit. Gerbert, Aurillac, 1981, 143 p.

Wei Tsing-sing, LouisLa Politique missionnaire de la France en Chine 1842-1856, Paris, Nlles. Editions Latines, 1960, 653 p.

Bibliographie des ouvrages en anglais et autres langues

CohenChina and Christianity. The Missionary movement and the growth of anti-foreignism 1860-1970, Cambridge (Mass.) Harvard U. Press, 1963

Carry-Elwes, ColumbaChina and the Cross, Longmans, 1957

De Groot, J.J.M.Sectarianism and Religious Persecution in China. 2 Vol. in One. Taipei, Ch'eng-Wen, 1976, 595 p.

Immanuel C.Y. HsüThe Rise of Modern China, Oxford University Press, 2nd Edit. 1975

Latourette, Kenneth ScottA History of Christian Missions in China, Taipei, Ch'engwen, 1973

J.M. Gonzalez, Historias de las Misiones Dominicanas de China, Madrid, 1964, t.1 1632-1700

Notes

NOTES
(1)Werner, E.T.C., A Dictionary of Chinese Mythology, Introduction by Professor Hyman Kublin N.Y., Julian Press, 1961, p. 228
(2)Martino Martini, De statu et qualitate Christianorum in Sina, p. 16, cité par Huc dans Christianity in China, Tartary and Thibet, vol 2 p. 290
(3)Jacques Gernet, Chine et Christianisme, Action et Réaction, Gallimard 1982, p. 20, 21
(4)J.M. Gonzalez, Historias de las Misiones Dominicanas de China, Madrid, 1964, t. 1 1632-1700, p. 169-171
(5)Gonzalez, ibid, p. 315, note 5. Texte traduit de l'espagnol.
(6)Gonzalez, ibid. p. 357
(7)Missions Etrangères, Le Clergé chinois du Setchoan et ses Prêtres Martyrs, MEP 1925, p. 16, 17
(8)Liu Yusheng, Zhonghua xundao xianliezhuan, Les Bienheureux Martyrs de Chine, Taiwan - Conférence épiscopale chinoise, 1977, p. 34
(9)Launay, Histoire générale de la Société des Missions étrangères, vol. 2, p. 393
(10)Cité par Adrian Launay, Les Trente cinq vénérables serviteurs de Dieu, français, annamites, chinois, mis à mort pour la Foi en Extrême-Orient de 1815 à 1862. Paris, Lethielleux, 1909, p. 308
(11)Launay, ibid. p. 309-310
(12)Texte cité par A. Thomas, Histoire de la Mission de Pékin, t. 2, - Depuis l'arrivée des Lazaristes jusqu'à la révolte des boxeurs (1785-1900), Paris, Louis Michaud, 1925, p. 272
(13)cité par Louis Wei Tsing-sing, dans sa thèse soutenue en Sorbonne en 1957 : La politique missionnaire de la France en Chine : 1842-1856, Paris, Nouvelles éditions latines, 1960, p. 252
(14)A. Thomas, ibid. p. 273
(15)Launay Adrien, Les 52 Serviteurs de Dieu, Français - Anamites - Chinois, Paris, Téqui, 1893, p. 297
(16)Launay, ibid. p. 314
(17)Launay Adrien (extrait de) Lys de Chine (Agathe Lin, Lucie Y) Vierges du Guizhou, Paris, MEP, 1924, p. 7-54
(18)Liu Yusheng, ibid. p. 66
(19)Liu Yusheng, ibid. p. 82, 83
(20)Aspirants MEP, La Salle des Martyrs du Séminaire des Missions Etrangères, Paris, Charles Douniol 1865, p. 427
(21)Zhang Li, Liu Jiantang Zhongguo jiao'anshi Histoire des incidents religieux en Chine, Sichuan, Academy of Social Sciences, 1987, p. 392
(22)Claude Estier, Histoire de la Chine. L'histoire en Mille Images, Cercle européen du Livre 1966, p. 295
(23)Latourette, Kenneth Scott, A History of Christian Missions in China, Taipei, Ch'engwen, 1973 p. 512, d'après un rapport de l'ouvre de la Propagation de la foi : Dix années d'apostolat catholique des missions (1898-1907), pp. 52-53
(24)Liu Yusheng, ibid, p. 112
(25)Liu Yusheng, ibid. p. 113
(26)Liu Yusheng, ibid. p. 143, 144
(27)Pousas : nom chinois pour bodhisattva, désignant en fait toutes les divinités placées sur l'autel familial.
(28)Liu Yusheng, ibid. p. 146
(29)Liu Yusheng, ibid. p. 131-135
(30)De Groot, Sectarianisme and Religious Persecution in China, reprinted by Cheng Wen Publishing Co. Taipei 1976, Vol. 1, p. 9
(31)Cité par Carry-Elwes, Columba, China and the Cross, Longmans, 1957, d'après les Lettres édifiantes et curieuses, nouvelle édition 1780, t. XIX p. 327, ibid. p. 163
(32)Jacques Gernet, Le Monde Chinois, p. 441

Ndlr

[NDLR - Le 1er octobre 2000, à Rome, Jean-Paul II va procéder à la canoni-sation de 120 Bienheureux martyrs de l'Eglise en Chine. Ces 120 témoins de la foi ont vécu entre le XVIIe et le XXe siècle et ont été béatifiés entre 1900 et 1946. Ils ont été martyrisés pour la plupart dans les provinces du Guizhou, du Hebei, du Shanxi, du Sichuan et du Zhejiang. Le P. Jean Charbonnier, des Missions Etrangères de Paris, retrace la vie de quelques uns de ces martyrs et revient à cette occasion sur l'histoire de l'évangélisation de la Chine au cours de ces quatre derniers siècles. Selon l'auteur, il est remarquable de constater que, souvent, « les foyers les plus fervents de vie chrétienne [au-jourd'hui en Chine] sont précisément les lieux où les martyrs ont versés leur sang. Parfois, les lieux où le clivage entre catholiques « clandestins » et « of-ficiels » est aujourd'hui le plus aigu sont aussi les régions où les dissensions à propos de l'ancienne « querelle des rites » ont été les plus vives ».]

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(EDA, septembre 2000)